Incursion en terre africaine : attention métissage de sentiments !

In Koli Jean Bofane est un écrivain Kino-Congolais qui doit s’exiler en 1993 en Belgique pour exercer son métier à cause de ses positions divergentes sur son pays. Il sera présent au festival des Assises Internationales du Roman se déroulant du 23 au 29 mai 2016 ! Il participera à une « table ronde » avec Charles Dantzig et Emmanuelle Pireyere sur le thème « L’homme au XXIe siècle » le 24 mai de 19h à 20h30 aux Subsistances.

En 2008, il publie Mathématiques congolaises, roman couronné en 2009 par le Prix Littéraire de la SCAM et le Grand Prix Littéraire d’Afrique. Congo Inc. Le testament de Bismarck, publié en 2014 et qu’il présentera aux Assises, a reçu le Prix du Roman métis et le Prix des cinq continents de la Francophonie.

Le poids des différences

couverture congo incIn Koli Jean Bofane nous emmène, au travers de son livre, sur les routes de l’Afrique au cœur du petit village Ekonda affilié au peuple Mongo, appelé aussi peuple Pygmée en raison de la petite taille de ses habitants. Dès les premières pages, nous rencontrons le personnage central de ce roman, Isookanga ; ce dernier occupe particulièrement bien l’espace de ces premières pages par sa différence et sa soif de découvrir le monde de la finance. Il ne ressemble pas aux autres membres de sa tribu : il mesure dix centimètres de plus que les autres et suite à un oubli de sa mère, n’est pas circoncis. Ces deux variantes de son anatomie ajoutées à son style vestimentaire à la mode américaine – collier avec les lettres NY toutes en strass en pendentif, tee-shirt à l’effigie de Snoop Dogg – et le fait qu’il passe une bonne partie de son temps à jouer au jeu vidéo « Raging Trade » le marginalisent aux yeux de ses « frères ». Son jeu favori, devenu obsessionnel, repose sur le lobbying et la négociation financière et tous les moyens sont bons pour gagner : armes, armées, espions, argent, paradis fiscaux, etc. Son oncle, Lomama, chef des Ekonda est un homme attaché à ses racines, au sens propre comme au sens figuré, et perpétue les us et coutumes de ses ancêtres. Il doit inculquer à son neveu les principes fondamentaux ancestraux régissant la survie du village et de leur peuple. Deux générations et deux idéaux s’opposent et une antenne de télécommunication devient source de conflit : un élément perturbateur annonciateur de malheur pour l’un, pour l’autre un moyen de communication pour vivre le XXI siècle et la mondialisation. Pour le premier, la nature est l’essence même de la vie, alors que pour le second la nature empêche l’évolution  de la communication, du commerce et ses nombreuses tentacules financières : La forêt et sa déforestation !
In Koli Jean Bofane parle de manière simple et pourtant précise des différences conduisant à l’exclusion d’un être humain, une forme de racisme entre peuple et individu d’une même tribu. L’auteur nous démontre qu’Isookanga, par ces « tares » ne se sent ni d’ici ni de là-bas : donc apatride. Ce problème génère un manque de confiance en lui, et surtout en les autres, et comme des millions d’autres jeunes à travers le monde, il trouve refuge dans les jeux vidéo en ligne : « Pour être quelqu’un, il suffit d’une connexion WIFI et il n’existe plus de différences ». Tous ces jeunes en devenir se sentent perdus et trouvent avec Internet et ces réseaux sociaux un assistanat en ligne : attention, danger ! Le choc des générations en Afrique semble plus marquant en raison du métissage existant, malgré une pression incontestable des occidentaux à vouloir à tout prix les occidentaliser.

La découverte de l’autre monde

Isookanga, ne supporte plus cette inertie ancestrale et décide de partir : « Je suis un mondialiste qui aspire à devenir un mondialisateur ». Deux opportunités se présentent à lui : l’oncle de son meilleur ami Bwale et Aude Martin, une africaniste spécialisée en anthropologie sociale à qui il vole son ordinateur. Ayant en main « le sésame de la mondialisation » et un présumé refuge il s’enfuie pour « vivre l’expérience de la haute technologie et de la mondialisation » et débarque à Kinshasa au beau milieu du « Grand Marché ». Encore une fois sa naïveté et sa différence vont lui porter préjudice mais une jeune fille, Shasha, le sortira de ce mauvais pas et l’adoptera au milieu des siens : en l’occurrence une bande de gamins qui commercent la nuit. In Koli Jean Bofane nous fait voyager dans l’univers grouillant de la découverte du monde d’Isookanga. Son jeune personnage s’aperçoit au fil de ses aventures que le monde des finances n’est pas un jeu vidéo ! L’auteur accompagne les pas de notre novice d’une nuée de personnages ayant tous un rôle important à jouer dans cette histoire chargée de nombreux rebondissements. Comme le dit l’oncle Lomama « on ne bafoue pas la nature, sinon elle se venge », ce sera le cas avec la mort du léopard sacré qui le forcera à venir chercher son neveu à Kinshasa. La fin de ce récit signe une victoire de l’homme sur l’homme, mais lequel ? Une morale riche en saveurs et couleurs africaines découle de ce roman, particulièrement poignant et émouvant, mais chut… il faut attendre les dernières pages !
In koli Jean Bofane ne nous épargne rien dans son roman ; chaque personne importante pour son héros a droit à un petit rappel de sa propre histoire avant d’arriver à Kinshasa. Ces flash-back sont parfois durs à la lecture, éprouvants par l’atrocité et l’horreur des faits relatés comme par exemple les scènes de démembrement des hommes, les viols et mutilations affligés aux femmes, les meurtres perpétrés en toutes impunités, etc. le Rwanda et le Zaïre devenu Congo aujourd’hui. Une dure réalité pour le lecteur, bien loin de toutes ces horreurs ! « Rien ne peut justifier la souffrance infligée, on ne légitime pas le désastre »

Un héritage bien lourd !

©FLY
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In Koli Jean Bofane nous dresse un portrait bien sombre de l’évolution de la colonisation de certains pays africains et des répercutions de la politique du traité de Bismarck : La mise à disposition de l’uranium « instituant pour l’éternité, la théorie de la dissuasion nucléaire » par le biais de Nagasaki et d’Hiroshima. « Congo Inc. reste à jamais le pourvoyeur de la mondialisation » grâce à la livraison de minerais sophistiqués pour conquérir l’espace, la fabrication d’armement, le développement du pétrole et de la télécommunication « High Tech ». Tout dans ce roman nous démontre les méfaits de l’évolution de l’homme par l’homme : les meurtres, la corruption, la religion, le problème de l’eau et des forêts, le réchauffement climatique, etc. tout un programme ! Comme l’écrit l’auteur « l’expérience est une lanterne qui n’éclaire jamais que le chemin parcouru ». Les occidentaux ont spolié les richesses de l’Afrique et trois petits tours faisant s’en sont allés laissant derrière eux un vaste champ de bataille, chantier propice aux dictatures en tous genres ! Il serait peut être judicieux de se pencher sérieusement sur la question d’un héritage bien lourd à porter pour le continent africain…

Ce roman nous pousse, entre autres, à réfléchir sur la mondialisation et ses nombreux aléas. Nous pouvons dissertés sur les nombreux sujets abordés par l’auteur mais nous préférons laisser le lecteur libre de sa pensée. Nous invitons simplement, ce dernier, à lire ce récit en espérant qu’il cherche à approfondir l’histoire des accords du traité de Bismarck et cogite sur l’héritage « abandonné » en terre africaine.

Françoise Engler

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