Les Initiés ou la faille dans la virilité parfaite

Mercredi 8 mars, à 20h, avait lieu au cinéma le Comœdia, la soirée d’ouverture du festival Écrans Mixtes. Ce bel événement a débuté par la projection d’un court-métrage Glacier de Jonathan Caouette, invité d’honneur du festival. Ce montage de plusieurs films cultes et de grands moments qui ont marqué l’histoire des communautés LGBTQI clôturait avec émotion et espoir les discours d’ouverture parfois inquiets des décisions récentes des différents hommes politiques à l’échelle régionale comme internationale. Nous pensons notamment aux suppressions des subventions du festival par Laurent Wauquiez cette année… Le festival Écrans Mixtes a ensuite partagé en avant-première, l’une des pépites de sa programmation : Les Initiés de John Trengove qui sortira dans les salles françaises le 19 avril 2017.

Ce film sud-africain est l’un des rares du continent à traiter de l’homosexualité. Le spectateur suit les personnages dans les montagnes du Cap oriental, dans le secret du rituel d’initiation traditionnel de l’ethnie xhosa, l’Ukwaluka, que traversent des jeunes hommes pour passer à l’âge adulte. Dans ce huis clos à ciel ouvert se dessine un triangle amoureux. Xolani revient chaque année en tant qu’instructeur pour accompagner les initiés dans cette épreuve et pour retrouver Vija, un autre instructeur, marié et père de famille, avec qui il entretient une relation passionnée.

Une violente histoire d’amour

les_inities_afficheMême si le mariage homosexuel et l’adoption par deux personnes de même sexe sont autorisés par la loi en Afrique du Sud depuis 2006, il n’a pas été facile pour John Trengove de trouver un acteur aux épaules assez solides et capable d’assumer un tel premier rôle. Cela révèle le lent changement des mentalités. Le bouleversant personnage de Xolani est ici brillamment interprété par Nakhane Touré. Chanteur et compositeur sud-africain, il écrit pour son album Brave Confusion paru en 2013 plusieurs chansons d’amour destinées à des hommes. Xolani, surnommé X, comme s’il pouvait être monsieur X, monsieur tout le monde, rappelle ici beaucoup le personnage du très récent film Moonlight. Tous deux comme des milliers d’individus certainement traversent leur vie sans refuge ni tendresse, se raccrochant à quelques rares instants de grâce qui les hantent au quotidien. Kwanda, l’initié de Xolani, apparaît ici comme une forme d’alter ego, il est ce désir réprimé qui demande qu’on cesse de lui faire violence. La douleur de l’initié, la douleur de la mutilation sexuelle devant laquelle le spectateur (notamment européen) ne peut rester insensible, apparaît finalement dérisoire face à celle que porte X et aux répressions qui régissent les relations sexuelles et amoureuses dans la société. John Trengrove a eu l’intelligence de ne pas s’attarder sur le rituel de la circoncision. Il utilise les procédés de la dissimulation, des contre-jours, de l’ombre pour éviter tout voyeurisme. Si la violence du film heurte de plein fouet les spectateurs, c’est parce qu’elle surgit là où l’on ne l’attend pas, parce qu’elle est ancrée en profondeur dans les lois d’une société. Cette virilité fantasmée et célébrée par les initiés et les instructeurs pendant tout le rituel impose aux individus et à leur sexualité un carcan très étroit. Ce n’est pas la violence d’une opération chirurgicale qui est exposée à un public d’Européens étrangers à une culture qui ne peut que les choquer, mais bien la violence qui régit les rapports entre les êtres dans une société, la violence intériorisée par chaque individu, la violence que chacun peut à tout moment retourner contre lui-même.

L’homosexualité en Afrique du Sud : sexe, race, classe

EcransMixtesJohn Trengrove approche la question homosexuelle en Afrique du Sud dans toute sa complexité et parvient à en exposer toutes les contradictions. Plus largement, le film questionne un certain nombre d’inégalités et propose une approche intersectionnelle[1] de ces discriminations. À ces questions de genre, d’orientation sexuelle et de couleur de peau s’ajoute une prise en considération des conflits de classes sociales qui régissent la société sud-africaine. En effet, le père de Kwanda le voit comme une mauviette qui doit être remise sur le droit chemin. Ce jeune adolescent ne cesse de se faire charrier par ses camarades initiés, car il vient d’une riche famille citadine de Johannesburg. Les propos du président Mugabé cités dans le film considèrent l’homosexualité comme la décadence de l’homme blanc. Cela met les personnes homosexuelles noires africaines dans une position très délicate. Si l’on prolonge les dires du président Mugabé, largement partagés par d’autres hommes d’État en Afrique, l’homosexualité menacerait une tradition et une culture déjà écorchée vive par la colonisation. La personne homosexuelle devient en quelque sorte celle qui renie ses racines et son peuple pour se laisser aller aux mœurs de l’homme blanc.

Il est difficile d’imaginer que ces périodes d’initiations nécessaires à la transmission de traditions n’ont pas été, pour de nombreux adolescents des moments de désirs et d’expériences sexuelles. Il serait ainsi dommage de condamner en bloc ces moments importants dans l’apprentissage des savoirs d’une société (histoire, science, médecine, sexualité) sous prétexte de certaines conceptions du genre et de la sexualité qui sous-tendent ces célébrations. John Trengove souhaite que son film Les Initiés ouvre le débat sur cette pratique taboue de l’initiation qui est à la fois un pilier de cette tradition et est controversée par les dangers qu’elle génère.

Une belle collaboration

« Les Initiés est né de mon envie de m’attaquer aux stéréotypes trop souvent associés à la masculinité noire au cinéma, en Afrique comme ailleurs. En étant blanc, représenter la vie d’hommes noirs marginalisés, mettre en scène un monde qui m’est étranger, ne coulait pas de source. C’était même extrêmement délicat. Il m’importait que l’histoire elle-même reflète cette problématique. J’ai donc développé le personnage de Kwanda, qui est étranger à ce monde de traditions et exprime un point de vue proche du mien sur les droits de l’homme et la liberté individuelle. » Note d’intention du réalisateur, John Trengove

Il est inutile de mentionner que la prise en charge d’un tel questionnement par un sud-africain blanc interpelle énormément. John Trengove a réussi toutefois à proposer un regard fin sur la situation, notamment parce qu’il s’appuie, pour ce film, sur une très belle équipe. Nourri par de nombreux témoignages, il a construit le scénario avec Thando Mgqolozana et Malusi Bengu. Il est dommage que les différents médias ne s’intéressent pas à ces deux artistes et chercheurs à qui John Trengove fait pourtant constamment référence durant la discussion qui a suivi la projection dans le cadre du festival Écrans Mixtes. Cette émouvante histoire est d’ailleurs largement inspirée par le roman A Man who is Not a man de Thando Mgqolozana qui décrit le rituel d’initiation comme son prédécesseur Nelson Mandela dans son autobiographie Un long chemin vers la liberté.

Si Les Initiés est un film très émouvant et apparaît comme ancré dans un contexte très précis, il est aussi une puissante histoire d’amour qui raconte la violence du désir et de sa répression. Peu importe le continent, ce film permet au spectateur de s’interroger sur les propres lois imposées à son désir et à son identité dans la société. On remercie d’autant plus le Festival Écrans Mixtes de permettre ces grands moments cinématographiques qui donnent à voir d’autres horizons cinématographiques et renouvellent les représentations.

Malvina Migné et Camille Dénarié

[1] Le terme « instersectionnalité », a été créé par la féministe noire américaine Kimberlé W. Crenshaw. Il permet de penser en sociologie et de lutter contre les différentes inégalités, oppressions et dominations liées à la race, à la classe, au sexe en ne les séparant pas.

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