Interview avec Catherine Hugot

Dans le cadre du festival Off d’Avignon, nous avons découvert la compagnie de théâtre de marionnette/objet, KA. À la suite d’une représentation au théâtre de la porte Saint-Michel, nous avons pu bénéficier d’un entretien avec Catherine Hugot, fondatrice et directrice artistique de la compagnie.

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Pourriez-vous nous parler de votre parcours en quelques mots ? Avez-vous toujours fait de la marionnette ?

Catherine Hugot : Je viens plutôt du théâtre, j’ai suivi une formation de comédienne au conservatoire de Besançon. J’ai découvert la marionnette plus tard, et pour moi cela a vraiment été un déclic. Je n’étais pas trop sûre pour le théâtre mais le fait d’avoir vu de la marionnette pour adulte m’a donné des certitudes sur ce que je voulais faire, dans quelle direction je voulais aller. J’ai donc commencé à me former, d’abord avec des marionnettistes pour tout ce qui est de l’ordre de la fabrication. J’ai aussi beaucoup expérimenté par moi-même et j’ai fait un ou deux stages… mais j’ai plus appris en autodidacte.

Donc vous créez essentiellement des spectacles de marionnette pour adulte ?

Oui. Une fois, en 2005, nous avons créé un spectacle pour enfant, par curiosité, mais nous n’avons pas persévéré. La ligne directrice de la compagnie, c’est plus la littérature contemporaine.

Est-ce plutôt rare de voir des compagnie de théâtre de marionnette se spécialiser dans le théâtre de marionnette pour adulte ?

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Photo de marionnette

Non, pas vraiment. Il y a plusieurs compagnies qui sont dans se créneau là, nous ne sommes pas les seuls. En ce qui nous concerne, nous avons voulu nous spécialiser dans ce type de théâtre car nous nous intéressons beaucoup aux thématiques de la folie et du monstre. Avec cette envie de fantastique, c’est plus difficile de travailler pour les enfants.

Cet intérêt pour le monstrueux a-t-il toujours été présent dans votre travail ?

Oui, disons que c’est un peu ma vision de la marionnette. Elle peut parler de beaucoup de choses, mais pour moi elle parle essentiellement de la mort et du monstrueux. Cela apparaît notamment dans les matières qui sont utilisées pour créer les marionnettes, le latex par exemple qui créé des marionnettes assez réalistes.

L’univers de Lovecraft est très particulier : est-ce cet univers là que vous explorez lorsque vous faites de la marionnette, ou était-ce aussi une tentative pour aller plus loin ? En bref, comment vous est venue cette idée d’adapter du Lovecraft ?

D’habitude nous explorons plutôt des textes contemporains. Depuis la création de la compagnie en 2000, c’est notre ligne de conduite. Nous avons travaillé, par exemple, avec Hervé Blutsch, ou Matéi Visniec. Notre dernier spectacle était une commande, mais ce n’était pas tout à fait conforme à ce qu’on attendait : j’ai donc du reprendre le texte. Cela m’a donné envie d’adapter, et aussi d’essayer d’autres choses que les auteurs contemporains. J’ai cherché dans les nouvelles fantastiques. Je suis tombé sur Des rats dans les murs qui était chez moi depuis des années : c’était exactement ce qu’il nous fallait. C’était donc la première fois que je m’essayais à l’adaptation, et ça a été très agréable ! En général, je pense que le processus de construction de marionnette se fait pendant le processus de mise en scène… Mais là c’était à la fois adaptation, création des marionnettes et mise en scène, dès le départ. C’était une expérience très complète.

Ce processus d’adaptation a-t-il été facile, ou au contraire difficile ? Avez-vous supprimé ou bien rajouté des éléments au spectacle et qui n’étaient pas là au départ ?

Oui, nous avons fait dialoguer les marionnettes, ce qui n’était pas du tout prévu. Toutes les scènes de dialogue sont complétement inventées. Je me suis amusée à les écrire, puis ils sont passé au plateau et ont été réécrits aussi par le comédien qui les a joué. Les dialogues nous ont permis de mettre une dimension un peu plus légère et comique, de mettre un peu d’humour, dans le texte de Lovecraft, ce qui n’est pas, a priori, sa démarche de départ. Chez Lovecraft il s’agit davantage d’une dimension torturée avec une volonté de raconter une histoire qui fait peur. Mais nous avons l’habitude de distiller un peu d’humour dans ces thèmes-là, qui ne sont pas nécessairement évidents. Cela va bien avec la marionnette et permet de mettre un peu de distance. L’écriture de Lovecraft a amené un ton, c’est certain. Il y a plusieurs flash-back par exemple, et nous avons gardé cette chronologie un peu chaotique. Nous avons également gardé un ensemble de détails, dans les noms notamment. Il y en a beaucoup, mais nous voulions les garder. Même si le spectateur ne les retient pas, cela participe de l’ambiance. Toute la bande son qui est utilisée pendant le spectacle est tirée du texte de Lovecraft. Nous l’avons un peu coupé et un peu allégé parce que ce sont de très longues phrases, très littéraires et qui ne vont pas forcément pour l’oral, mais sinon, c’est du Lovecraft ! Et nous avons tenu à conserver cette langue très fournie, pleine d’informations.

Photo du décor éclairé pendant le spectacle
Photo du décor éclairé pendant le spectacle

Visuellement le spectacle était très fort, avez-vous eu des inspirations particulières ?

Oui, je pense par exemple à David Cronenberg dont j’ai vu tous les films. Je me suis beaucoup inspirée de lui notamment pour les marionnettes. Il y a aussi David Lynch et beaucoup de plasticiens. En général quand il y a des images ou des photos qui me plaisent, je les retiens, même inconsciemment. D’habitude nous avons quelqu’un qui conçoit la scénographie, mais pour ce spectacle, c’est moi qui ait construit le décor, cet « arbre ». Je pense que c’est pour ça, d’ailleurs, que le décor s’est un peu « marionnettisé ». Au départ je voulais quelque chose de très dur mais finalement, j’ai utilisé des matières « molles » comme du latex et de la filasse… Cela a créé une structure très mobile et Guillaume (le comédien ndlr) l’a complètement investie. Tout ce qu’il fait avec n’était pas prévu au début mais cela fonctionnait parfaitement, nous avons donc conservé cela pour le spectacle. C’était très bien, finalement, que quelqu’un « incompétent » comme moi ait créé le décor, parce qu’il est devenu une sorte d’acteur, de marionnette aussi. C’était très intéressant de voir cet « arbre » changer d’aspect, de rôle etc. C’était aussi très plaisant à éclairer parce que les matières utilisées permettent tout un jeu de transparence.

L’éclairage à l’air effectivement très important dans le spectacle, pouvez-vous nous en dire plus ?

Pour la lumière nous avons une super équipe ! C’est un travail que l’on mène depuis très longtemps. La lumière, comme le son d’ailleurs, est primordiale. Ce sont des acteurs indispensables, et tout est réglé au millimètre près. Mais ce spectacle est encore le plus simple à mettre en place, parmi tout ceux que nous avons créé.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les personnages-marionnettes du tout début de l’œuvre ? Celles qui sortent de l’arbres et qui, par leurs dialogues, instaurent le ressort comique : que représentent-elles ?

Je me suis rendu compte, effectivement, que cela n’était pas très clair… mais cela ne dérange pas non plus… J’avais envie, dans ce spectacle, de créer des personnages secondaires qui dialoguent, pour diversifier de la bande-son avec le seul point de vu du narrateur. Je me suis demandé la tête qu’ils pourraient avoir… vu que le personnage principal est obsédé par les rats, j’ai souhaité leur donner un aspect de rongeur. Pour l’équipe, ces personnages s’appellent « les voisins »… ça pourrait être un vieux et une vieille qui discutent. Le second personnage qui intervient seul, nous l’appelons « le sorcier ». Je n’avais pas envie de faire des visages humains, comme si tout ce qu’on voyait pouvait représenter le chao mental du personnage principal. Son chat aussi à un petit côté « rat », tout le monde a des têtes de rat, il voit des rats partout.

Et quelle est la partie que vous avez préféré faire dans tout le processus de création de ce spectacle ?

Toutes les parties étaient intéressantes. Le montage du spectacle était intéressant… Il s’est fait avec une équipe réduite : par exemple il n’y avait qu’un régisseur. Du coup le travail allait plus vite. J’ai adoré l’adaptation aussi, et la création des marionnettes… Tout était très sympa, et ce qui est plaisant aussi, c’est qu’on peut jouer ce spectacle plus souvent, car il est plus simple à installer et n’exige pas des conditions techniques aussi lourdes que pour les précédents spectacles.

Comment était-ce de travailler avec un comédien, plutôt qu’avec un marionnettiste ?

Guillaume Clausse (comédien) accompagné de sa marionnette
Guillaume Clausse (comédien) accompagné de sa marionnette

Étant donné que le texte est toujours notre point de départ (nous ne faisons pas de théâtre visuel, c’est à dire sans texte) je m’entoure plutôt de comédien que de marionnettistes, parce qu’ils sont plus à l’aise avec le texte. La manipulation de marionnette ici est assez simple, ce n’est pas du fil par exemple ou des techniques longues à maitriser. Pour moi c’est plus simple de former un comédien motivé à la marionnette, que de diriger un marionnettiste qui ne sera pas forcément à l’aise avec le texte, parce que ce n’est pas sa formation principale. C’est aussi une équipe avec laquelle j’ai l’habitude de travailler, donc même si ce spectacle est un premier solo pour Guillaume, il avait déjà approché la marionnette sur d’autres spectacles.

Quels sont les prochains projets de la Compagnie ?

En 2017-2018, nous retournons vers des textes contemporains, avec un spectacle intitulé Variation sur le modèle de Kraepelin, de Davide Carnevali. L’histoire traite de la maladie d’Alzheimer et établi un parallèle avec l’Histoire de l’Europe. Cela permet de questionner la mémoire et la pertinence de l’Histoire dans ce qu’on retient ou ce qu’on oubli. D’autre part le spectacle Des rats dans les murs va tourner dans des villes comme Nancy, Albertville, Marseille ou Mirepoix

Propos recueillis par Margot Delarue

Crédits photos : © Nicole Diemer

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