Interview croisée au sujet d’Enigma, du « plaisir » et du « travail » pour un spectacle riche artistiquement et émotionnellement

En début de semaine prochaine, auront lieu les deux premières représentations d’Enigma, les 13 et 14 octobre 2014 au Cirque Imagine. Après vous avoir présenté séparément les deux créateurs du projet, Philippe Fournier, directeur artistique de l’Orchestre Symphonique Confluences de Lyon et David Massot, directeur artistique du Cirque Imagine de Vaulx-en-Velin, L’Envolée Culturelle vous propose une interview croisée de ces deux artistes. Dans cette dernière interview, les deux chefs de projet évoquent le processus de création du spectacle. Un double regard vraiment intéressant à découvrir en exclusivité sur notre journal.

David Massot, Que pensez-vous du titre Enigma, suggéré par Philippe Fournier ?
Vous voyez quand on a fait cet espèce de petit essai à notre première rencontre, on a utilisé ce morceau, ça avait fonctionné et on s’est dit qu’il fallait absolument qu’on garde ce morceau et quand on a essayé de chercher ce qui allait ressortir de cette collaboration, c’était un petit peu une énigme. Evidemment, en tant qu’artiste, on a une vision des choses mais sur tout projet artistique, son aboutissement est toujours une surprise surtout quand on mélange deux choses qui n’ont pas l’habitude d’être liées dans un même spectacle, la musique classique et le cirque. Donc on s’est dit qu’Enigma serait un bon titre car le résultat est une énigme pour le public. Ils ne savent pas trop ce qu’ils vont venir voir : ils savent qu’il y a un orchestre et de la musique classique, du crique mais ils ne savent pas trop ce que ça va donner… C’est donc une énigme pour les spectateurs et on s’est dit qu’Enigma était un bon titre pour décrire le résultat de notre belle collaboration.

Les musiques ne sont pas des compositions, il n’y a que des musiques déjà existantes, Philippe Fournier, pourquoi ne pas avoir composé vous-même la musique pour ce spectacle ou pour un numéro particulier ?

D’abord, ce serait un autre travail. Très intéressant, mais autre. Je l’ai déjà fait dans d’autres circonstances mais c’est un autre gros travail, lourd à la fois en terme de temps, d’argent, etc. Donc moi, ce qui m’a intéressé, c’est, dans la littérature si immense, de trouver quelle musique correspond à telle esthétique, à telle dynamique du corps : si on est dans la fluidité, dans la puissance, dans la légèreté, ou dans la souplesse. Donc c’était intéressant de choisir du répertoire existant en cherchant celui qui correspondrait le mieux, puis après il faut le taillader, le couper, le recomposer pour qu’il corresponde aux séquences temps du show. Il y a quand même un gros travail non pas d’écriture mais d’arrangement, tous les morceaux sont arrangés d’après des thèmes spécifiques pour coller aux timings et aux effets visuels.

fournier orchestre

A quel point le choix de la musique a influencé la structure de votre double performance ?

David Massot :
C’était un challenge mais que ce soit Philippe ou moi, on ne s’est rien imposé. On a essayé de se guider l’un à l’autre pour essayer de trouver des morceaux où lui arrivait à trouver une expression via ses musiciens et où nous, on puisse aussi y intégrer toute la sensibilité artistique de chaque numéro puisque chaque numéro va être différent, chaque artiste étant différent, chacun a sa sensibilité. On a donc essayé de trouver les bons morceaux de musique, le bon ordre de spectacle, les moments de silence parce que dans certains numéros de clowns, il va y avoir des moments de silence. On a essayé de mixer tout ça sans s’imposer des choses mais en essayant de profiter de la créativité de chacun d’entre nous.

 Philippe Fournier :
On avait d’abord bien sûr une série de base de tableaux, puis ensuite on a mis la musique dessus. Pour avoir travaillé et déjà répété ensemble, tous les artistes circassiens ont été unanimes pour dire que le fait que l’orchestre soit là, que l’on joue en live avec un contrôle de la pulsation à l’instant T, ça change complètement leur esthétique, leur plaisir et leur jeu et même leur façon de bouger, de monter, il y a là quelque chose de plus fort pour eux parce qu’il y a une présence, parce qu’il y a un raccord instantané qui est fait avec le mouvement qu’ils font, avec l’aisance, le poids et la dynamique qu’ils ont.
Donc on a observé des tableaux, on a choisi des musiques à mettre dessus, et maintenant on s’aperçoit que tout ça devient interactif et ça change !

aerien

Philippe Fournier, vous dites que pour les artistes circassiens, avoir un orchestre présent, ça change, mais pour l’orchestre justement, est-ce que ça change ? A l’opéra par exemple, les orchestres sont dans la fosse et ne voient pas le spectacle, alors que là, il se déroule sous leurs yeux, ce doit être un travail de concentration différent aussi, non ?

Oui ! En même temps, on a notre musique à jouer, on a une certaine concentration. On n’est pas comme le spectateur, on n’est pas là pour observer sinon on ne va pas jouer comme il faut. On est dans une atmosphère où on sent que ce qu’on joue porte l’autre, on ne le voit pas mais on le sent. Vous savez, on est acteur, on est concentré sur quelque chose, donc on a vraiment un environnement qui est nouveau, on est presque sur la piste, donc tout ça, ça change notre rapport au son, notre rapport à l’autre et on sent effectivement qu’on est en osmose et qu’on porte l’autre même si on ne le regarde pas, on le sent !

acrobateAvez vous rencontrés des difficultés dans la préparation des numéros et l’arrangement musical ? Tout cela étant nouveau, l’adaptation n’a pas dû être facile ?

Philippe Fournier :
Oh, des difficultés, non ! Ce n’est pas le vrai mot. Il faut du temps, beaucoup de temps de travail. Comme il y a un travail qui est dans les deux sens, ça m’est arrivé de dire à des artistes : « tel tableau, il faut que tu me le fasses plus long parce que j’ai pas le temps pour revenir sur telle atmosphère… » C’est un échange, donc il n’y a pas vraiment de difficultés, c’est un vrai plaisir, c’est du travail, c’est long mais on est vraiment dans un domaine qu’on maîtrise bien, c’est quelque chose de relativement agréable et je ne vais pas dire « facile » car rien n’est jamais facile mais on est complice donc ça fonctionne bien, moi pour l’instant, ce n’est pas le mot « difficultés » qui me vient mais « plaisir » et « construire » !

David Massot :
On a rencontré du travail, un gros travail à faire parce que ça ne se fait pas comme ça en claquant des doigts. Il faut réussir à s’immerger dans le morceau de musique qu’on a choisi. Certains numéros vont travailler avec un univers musical en total contraste avec le support musical qu’ils ont l’habitude d’utiliser. Cela a nécessité un travail de répétitions, d’imprégnation mais ça n’a pas été une difficulté, ça a plutôt été un plaisir, car nous les artistes, on aime plutôt ouvrir des portes. C’est pour ça aussi qu’on a voulu se sédentariser quelque part, pour pouvoir monter ce genre de projet et ce genre de spectacle. Donc ce ne sont pas des contraintes, mais c’est vraiment du plaisir, mais derrière il y a beaucoup de travail parce qu’il faut réfléchir, s’imprégner, s’inspirer et après il faut que le public rencontre une osmose entre tous les artistes qui sont sur scène, circassiens ou musiciens, il faut qu’on forme un tout.

Philippe Fournier, comment avez-vous soigné les transitions entre chaque tableau, parce que j’imagine que chaque tableau est très différent et que les musiques le sont aussi ?

On a aussi des impératifs techniques d’installations notamment. Donc on fait un travail d’équilibre entre les univers présentés. Par exemple, on n’a pas mis tous les spectacles aérien à la suite, on a alterné de telle manière à ce que dans un tableau multicolore, on n’ait pas une tâche de rouge d’un côté, jaune de l’autre, mais au contraire qu’on ait un ensemble. Après c’est la magie qui opère, dès qu’on entre dans un nouvel ensemble, hop, on est happé par un nouveau tableau !

massotSelon vous, David Massot, que peut apporter un orchestre symphonique à votre cirque ?

Il apporte une force émotionnelle qui est assez indescriptible. La musique classique c’est beaucoup de rigueur et au cirque aussi, on a besoin de beaucoup de rigueur. Mais ce qui se dégage de cette rigueur finalement, c’est beaucoup de sensibilité et d’émotion. Ces 35 musiciens qui jouent un morceau de musique classique apportent une émotion très forte. Notre but est de mélanger l’émotion de cette musique qui est déjà en elle-même quelque chose de magnifique à entendre et une image qui représente une prestation d’artistes de cirque pour donner une émotion encore plus forte. Ca nous apporte beaucoup artistiquement et émotionnellement.

Au regard des répétitions, est-ce que vous pensez renouveler cette collaboration ou resterez-vous sur les dates prévues ?

Philippe Fournier :
Vous savez, il y a d’abord la première étape qui consiste à penser le spectacle, après il y a le moment qu’on est en train de vivre, où on creuse, où on fouille, on crée le spectacle, ça s’est beau, c’est déjà intéressant à travailler et ensuite ce spectacle on va le donner. Puis après, il y a une autre étape qui est belle c’est celle où on va le faire vivre. Jouer un spectacle deux ou trois fois, c’est vraiment quelque chose de beau, c’est un moment incroyable à vivre, c’est de l’ordre de la création et ensuite quand on est dans la répétition du spectacle, il y a une alchimie nouvelle qui se crée et qu’on ne peut jamais prédire à l’avance. Ca quand on a les moyens de le faire, j’aime bien le faire. On a fait la même chose avec un spectacle avec l’humoriste Marc Jolivet, on l’a d’abord crée et ensuite, on l’a joué plus de 200 fois, c’est un bonheur incroyable d’un seul coup quand le spectacle vit comme ça et qu’on rentre dedans. Ca devient nous-même, quand on entre dans le spectacle, on n’est plus en train de se rappeler ce qu’il y a à faire, on est en train de passer un moment ensemble et on le fait naturellement. On passe dans une autre dimension qui artistiquement est très belle à vivre. Notre souhait c’est que chaque spectacle vive mais cela dépend de plein de critères, il faut qu’il plaise, il faut qu’il soit possible à réaliser, là il y a des infrastructures lourdes, on ne peut pas le jouer n’importe où, forcément ce n’est pas un spectacle qu’on jouera aussi souvent qu’un spectacle qu’on peut facilement déplacé mais nous avons le grand souhait de le donner un peu partout et pourquoi pas de retenter une nouvelle collaboration par la suite, tant qu’il y a de l’envie des deux côtés et que le succès est au rendez-vous.

David Massot :
Oui, bien sûr. Je pense qu’on pourra en reparler avec Philippe Fournier une fois qu’on aura fait ce spectacles parce qu’on a vraiment travaillé ensemble et créé quelque chose de particulier, mais je suis persuadé que ça nous emmènera à continuer à monter des projets dans ce style là et en amenant peut-être des nouvelles idées et en creusant un peu plus ce mélange qui me paraît vraiment intéressant.

Propos recueillis par Jérémy Engler

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