Interview d’Alex Alice, un auteur-dessinateur, la tête dans les étoiles

Rêveur, découvreur de l’éther, inventeur de la première machine à voyager dans l’espace avant les fusées, Alex Alice est un auteur/dessinateur de BD scientifique et romantique comme il nous l’explique dans l’interview qu’il nous a consacrée lors de son passage au Festival Internationale de la BD d’Angoulême pour présenter Le Château des étoiles.

Vos personnages sont fascinés par le ciel, l’êtes-vous, vous aussi ou est-ce un hasard ?
Alex Alice : Je pense que c’est impossible de faire ce genre de récit si on n’est pas passionné par le sujet. Or j’ai la chance de pouvoir choisir les sujets sur lesquels je travaille, donc je ne vais pas m’embêter à chercher un sujet qui ne me passionne pas.

Au vu des nombreuses références scientifiques, n’avez-vous pas dû effectuer de nombreuses recherches notamment sur les propriétés de l’éther ?

©Alex Alice
©Alex Alice

Alex Alice : Oui, en fait, l’histoire raconte la conquête de l’espace au XIXème siècle et est basée sur les connaissances et les hypothèses de l’époque. Et en fait, jusqu’à la fin du XIXème et le début du XXème siècle, on pense que l’espace est rempli d’une substance totalement invisible, impondérable, qu’on appelle l’éther et qui est supposé être le milieu dans lequel se propage la lumière. La lumière étant une onde, on supposait qu’elle se propageait dans quelque chose, elle ne pouvait pas se propager dans le vide. Donc l’éther est né du nom du fils du dieu du Ciel. Cette théorie est donc très ancienne mais est toujours valable à cette époque et qui le restera en gros jusqu’à Einstein.
L’idée de base de cette histoire, c’est que des scientifiques vont tenter de prouver l’existence de l’éther et contrairement à la réalité vont y arriver et à partir de là, ils vont fabriquer un moteur à éther capable de les faire voyager dans l’espace. Tout ça est basé sur des hypothèses scientifiques réelles de l’époque et j’extrapole le reste mais j’essaie de faire en sorte que ce que j’invente soit compatible avec les croyances de cette époque. Mon but était de faire un récit de science-fiction qui soit crédible à cette époque.

Justement n’était-ce pas compliqué de devoir faire attention à tous ces anachronismes ?
Alex Alice : Justement, c’est aussi un récit historique. En fait, c’est un récit historique mais avec une science que je mets en place et qui ne s’est pas révélée correcte. Donc oui, c’est un récit de science-fiction mais j’essaie de faire en sorte que le contexte historique soit le plus rigoureux possible et d’éviter le plus possible les anachronismes. Donc on commence en 1869 et on est dans le monde réel avec le contexte géopolitique de l’époque. On est à la veille de grandes tensions entre la France et la Prusse, à la veille de la fondation de l’Empire Allemand et à la veille d’un grand basculement et moi je mets en scène des personnages historiques tels que Bismarck, le chancelier de Prusse, Ludwig, le roi de Bavière qui été ce monarque qui a construit ces châteaux de fantaisie bavaroise et on a une petite apparition de sa cousine Elisabeth d’Autriche, plus connue sous le nom de Sissi… (rires)

Pourquoi avoir choisi des enfants comme personnages principaux ?

©Alex Alice
©Alex Alice

Alex Alice : En fait, l’envie de créer cet univers m’est venue principalement de deux influences qui sont mes lectures d’enfance de Jules Verne et un voyage que j’ai fait en Bavière dans les châteaux du roi. J’ai découvert ces deux univers enfant, à peu près à l’âge des héros et pour moi c’était très naturel de rentrer dans ces univers là avec des personnages qui ont l’âge que j’avais quand je les ai découverts. Et c’est aussi une porte d’entrée pour permettre au jeune public de rentrer dans le récit, ce que j’avais envie de faire.
J’avais envie de faire un album pour moi aujourd’hui mais j’avais aussi envie de faire un album que j’aurais aimé lire et découvrir à l’âge des héros. Mine de rien, j’aime beaucoup les personnages relais, les personnages un peu naïfs, assez vierges, assez ignorants de l’univers dans lequel ils vivent, qui vont servir de relais au lecteur pour lui permettre de rentrer dans le contexte de l’époque qui est tout de même assez complexe. Je pense que cela donne à la BD un double niveau de lecture avec l’histoire des enfants et du héros Séraphin qui perd sa mère au début et qui va vivre l’aventure au côté de son père et on va voir l’essentiel de l’aventure par ses yeux et c’est comme ça qu’on va découvrir ce monde plus adulte. Il y a deux niveaux de lecture, deux « castings » différents si je peux dire et je suis très content de pouvoir passer de l’un à l’autre, ce qui me permet de varier énormément les émotions des histoires.

C’est intéressant que vous parliez de double lecture puisque moi j’ai trouvé que l’œuvre, du fait des enfants était plutôt optimiste tandis que du côté des adultes et du roi notamment, on bascule dans le pessimisme, or c’est un peu le reflet de notre société aujourd’hui, c’est important pour vous d’essayer d’aborder des problématiques actuelles même si l’action se déroule au XIXe ?
Alex Alice : Oui… c’est important pour moi… mais ce n’est pas quelque chose que je force. Je pense que ça vient naturellement dans la mesure où on écrit au XXIème siècle, moi j’ai des préoccupations actuelles sur le monde et vraiment, que je le veuille ou non, elles sont récentes.
C’est quelque chose que j’aime beaucoup faire et voir, traiter un sujet contemporain de manière frontale et directe en disant, « je vais vous parler de tels trucs en en montant quelque chose », ça a sa valeur.
Mais le fait de décaler le récit, d’en faire une métaphore, d’en faire une parabole qui élimine un certain nombre de facteurs, un certain nombre de biais par rapport à la réalité qui nous entoure et d’un coup se placer dans un contexte épuré et où on choisit les paramètres qu’on met en place va permettre de traiter son sujet d’une manière peut-être plus claire et de réfléchir de manière peut-être plus posée sur certaines questions. Un de mes films de références c’est Agora d’Alejandro Amenabar qui parle d’aujourd’hui à travers le destin d’une femme et d’une ville à la fin de l’Antiquité. Le film traite vraiment de cette période et en même temps, il traite à 100% de ce qui se passe aujourd’hui et à mon avis, il permet bien mieux de réfléchir à ce qui se passe aujourd’hui, bien mieux qu’un film qui traiterait frontalement le sujet.

Cette histoire a d’abord existé sous la forme de journaux, pourquoi avoir choisi ce format là au départ et est-ce que vous pensiez déjà à une édition en album pour la suite ?
Alex Alice : Le journal est vraiment un héritage de plusieurs choses. Une bonne partie des grands romans du XIXème siècle ont été prépubliés dans des journaux ou des magazines en tant que feuilleton littéraire, y compris Jules Verne. La forme feuilleton c’est quelque chose avec laquelle j’ai grandi avec les dessins animés ou les séries télévisuelles dont nous sommes abreuvés. Comme j’essaie de retrouver cet esprit du XIXème, ça m’est apparu comme quelque chose d’assez évident et ça me contraint à l’écriture de manière vraiment intéressante. Ça m’oblige à réfléchir sur des unités très resserrées au niveau du quota de pages et donc de m’installer dans quelque chose que j’espère très rythmé, très dense et de jouer avec le suspens, il y a des fins d’épisodes qui nous donne furieusement envie de lire la suite. C’est un format que j’adore et qu’on va continuer d’explorer. Et enfin, la cerise sur le gâteau, c’est que ça permet de développer l’univers à travers des articles qui vont raconter ce qui se passe autour du récit principal et qui devraient devenir de plus en plus intéressant au fil de l’avancée du récit.

Ces articles ne sont pas publiés au sein de l’album, y’aura-t-il un recueil de tous ces articles ?
Alex Alice : Non, il n’en est pas question pour l’instant. En plus, ça rentre dans un jeu… J’aime bien le fait de découvrir de manière périodique des articles qui amplifient le mystère ou donnent des indices qu’on va après retrouver dans l’histoire. Il y a déjà des articles à la fin de la sixième gazette qui parlent au début de ce qui se passe dans le prochain volume.

En parlant du prochain volume, donc l’aventure de ces deux tomes est achevée mais vous avez laissé une ouverture pour une suite, quand va-t-elle sortir ?
Alex Alice : La première gazette paraîtra en novembre prochain si tout se passe bien mais on ne sait pas encore le rythme de publication. Ce qui est sûr c’est qu’elle n’arrivera pas toute seule… (rires)

Comptez-vous explorer tout l’espace ?
Alex Alice : Ben il faudra un certain temps (rires). Le premier diptyque raconte une histoire qui passe sur la lune, la deuxième ce sera Mars et après, on va aller ailleurs. Donc j’espère qu’on pourra suivre ces personnages encore longtemps… Mais on en suivra d’autres également, c’est un univers qui est amené à s’étendre.

Dans la prochaine série, ce sont les mêmes enfants qui vont voyager ?
Alex Alice : Oui, et ils vont grandir au fur et à mesure et évoluer ainsi, de manière assez différente pour chacun d’entre eux…

N’est-ce pas un peu frustrant que le format journal ne soit pas du tout visible dans la version album puisqu’à la lecture de la BD, on ne se rend pas compte qu’il s’agit d’une parution en feuilleton à part avec les chapitres ?
Alex Alice : Je ne pense pas que le fait qu’on ne sache pas que ce soit un journal à la base manque vraiment… Et en même temps, j’aime bien le fait que les gens qui l’ont suivi en journal aient quelque chose en plus, même si c’est un gros morceau en plus (rires) et ça ne va pas s’arrêter là ! Mais disons que ce qui est bien, c’est que l’éditeur a bossé pour que les journaux ne soient pas chers du tout et c’est vrai qu’il y a une bonne partie des lecteurs qui les prennent aussi ou qui prennent juste les journaux. Donc oui, c’est beaucoup de boulot mais il y a tout un public, une partie importante du public qui le suit sous ce format-là. Idéalement, s’il pouvait y avoir un public suffisant autour des journaux pour que ce soient d’abord des gazettes puis des albums à côté, je ne serais pas mécontent ! Là l’équilibre est dans l’autre sens ! (rires)
Mais bon c’est plus facile à mettre en magasin, après, attention, je suis très content ! Je l’ai écrit pour les deux formats, je change d’ailleurs la pagination dans la version album. Il y a des planches qui changent de place – il faut être un lecteur attentif – et il y a des pages qu’il y a dans l’un et pas dans l’autre… Mais c’est vrai que le fait de lire les choses en chapitres, ce n’est pas la même chose que de lire des choses isolées, donc les fins de chapitres changent par exemple. Il y a des pages qui bougent car ce sont deux expériences différentes et j’essaie de faire en sorte qu’elles soient toutes les deux satisfaisantes.

©Alex Alice
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Pour conclure cette interview, que diriez-vous à nos lecteurs pour les inciter à lire le Château des étoiles ?
Alex Alice : Je ne sais pas si je suis le mieux placé. (rires) Enfin… c’est la conquête de l’espace au XIXème siècle financé par Ludwig de Bavière. C’est vraiment la rencontre de deux univers : l’un historique, avec la révolution industrielle et le positivisme triomphant et la science qui va triompher de tout, et l’aspect très Jules Vernien de l’aventure et de l’enthousiasme d’un scientifique, qui rencontre celui qui historiquement est concomitant, l’univers romantique décadent des dernières cours d’Europe et de la fin des dernières monarchies. Il y a à la fois cet aspect scientifique et romantique et c’est vrai que c’est quelque chose que je n’ai jamais trouvé ailleurs en fait. À tel point que pendant super longtemps, c’étaient deux envies séparées que j’avais dans un coin de ma tête jusqu’au moment où je me suis dit mais ça se passe exactement au même moment ! (rires) Et en fait c’est antinomique, c’est pour ça que j’ai choisi ce titre Le château des étoiles car pour moi, il y avait cette antithèse dans le titre. Le château qui renvoie au passé, à la nostalgie, au romantisme et les étoiles qui sont l’avenir et la science.

Propos recueillis par Jérémy Engler

Venez découvrir notre critique sur Le château des étoiles !

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