Interview d’Arleston : « Le problème, c’est que je suis un boulimique d’écriture ! »

Le 44ème festival international de la Bande-Dessinée à Angoulême fut aussi l’occasion pour nous de rencontrer celui qu’on ne présente plus : Christophe Arleston, scénariste de Lanfeust ! Nous avons profité de cette opportunité pour l’interroger, certes sur sa série phare, mais surtout sur sa prochaine saga : Sangre, une histoire de vengeance.

Comment passe-t-on du journalisme au monde de la bande-dessinée ?

Arleston © Chloe Vollmer-Lo
Arleston
© Chloe Vollmer-Lo

Christophe Arleston – D’une façon assez simple : dans les deux cas, il s’agit d’écriture. J’étais passionné de bande-dessinée depuis tout le temps, et mon objectif était de faire de la bande-dessinée. J’ai fait des études – parce que j’avais des parents avec qui on ne rigolait pas ! – et ils m’ont forcé à faire un bac scientifique – alors que je n’ai jamais été scientifique ! – après quoi, j’ai fait sciences éco, Sciences Po, une école de journalisme… Mais tout ça, c’était pour leur faire croire que je ferais un « vrai » métier un jour. Mais personnellement, je savais que je voulais faire de la bande-dessinée, et que je ferais de la BD un jour. En plus, j’ai eu cette chance de commencer à travailler pour France Inter en tant que journaliste, et à écrire pour des dramatic radio qui passaient sur France Inter, je travaillais à la fois à la rédaction et à la production. En fait, mes premiers travaux d’écriture étaient des dramatic radio. C’est un format qui n’existe plus beaucoup aujourd’hui, on n’avait le droit qu’aux dialogues, pas au récit ! On devait donc mettre en place toute une situation, des personnages, une histoire, et ce uniquement à travers des dialogues ; sans aucun narrateur, on avait quelques bruitages – on avait de vieux bruiteurs de la maison de la radio qui étaient là –, mais c’est un excellent exercice quand on commence à 20 ans. Apprendre à tout poser dans les dialogues : c’est une bonne leçon !

Par rapport à la bande-dessinée : j’étais déjà passionné de BD, mais je dois avouer que, si je prends autant de plaisir à faire des dialogues dans la BD, c’est peut-être aussi parce que j’ai commencé par cette formation par les dialogues ! Après, comment on passe concrètement de l’un à l’autre : assez naturellement, j’étais journaliste, j’ai fait beaucoup de boulot de communication interne d’entreprise… J’avais une carte de visite où était écrit : « mercenaire en écriture ». Je m’étais fait pour spécialité de pouvoir travailler très vite : on pouvait m’appeler à n’importe quelle heure, je donnais le résultat le lendemain. Je travaillais – enfin, j’avais la prétention de croire que je travaillais très bien – puisqu’on me rappelait. J’étais quatre fois plus cher que les autres, mais on pouvait m’appeler à n’importe quelle heure et j’étais rapide. Résultat : je bossais une semaine par mois à peu près, avec ça je payais mon mois, et il me restait deux semaines ou trois pour faire de la BD – dont personne ne voulait à l’époque –, mais ça a pu me donner le temps de tenir, les années où j’ai commencé la BD.

Parlons rapidement de Lanfeust : Lanfeust de Troy, Lanfeust des étoiles, Lanfeust Odyssey, Gnomes de Troy, Trolls de Troy… Comment vit-on ce succès et comment construit-on un seul univers avec autant de composantes ?

Christophe Arleston – L’univers existe en lui-même. L’univers, pour moi, c’est quelque chose que j’ai en tête, qui me semble naturel – je n’ai pas besoin d’y réfléchir. La première chose que j’ai faite, il y a fort longtemps, ça a été de faire une grande carte – qui a d’ailleurs été publiée depuis – et à partir de cette carte, les histoires viennent toutes seules. Après, je raconte ces histoires avec des façons et des tons différents. Par exemple, les Gnomes de Troy vont être très humoristiques pour l’enfance de Lanfeust ; Trolls de Troy, ça va être aussi très humoristique, mais il y aura une aventure ; Lanfeust de Troy, c’est 50% humour et 50% aventure… Il y a des épisodes – les Légendes de Troy – qui sont des one-shots avec des dessinateurs différents, où il peut y avoir du mélo, des histoires très sérieuses… Mais peu importe : parce que, de la même manière qu’on raconte notre monde de tas de façons différentes, ici, on raconte un monde imaginaire de tas de façons différentes. Pour moi, ça ne change pas grand-chose, c’est un monde dans lequel je suis parfaitement à l’aise, un monde qui est dans ma tête. Je ne suis pas complètement schizophrène hein (rires) ! Mais je le connais très bien, donc je n’ai pas à me poser de questions quand je rentre dans ce monde-là ! J’ai juste envie de raconter des histoires, et il se trouve que beaucoup d’entre elles peuvent tenir et prendre place dans cet univers.

Quant à la question sur le succès… Eh ben on le vit bien ! Très bien ! (rires) Non, je dis ça comme si c’était une évidence, mais ce n’est pas toujours une évidence. Notamment quand on a la malchance de le rencontrer trop jeune… On a régulièrement l’exemple d’auteurs qui ont un succès énorme à 18 ans, et qui ont du mal à s’en relever après parce qu’ils se demandent comment monter plus haut. J’ai eu la chance de commencer à avoir du succès quand j’avais quasiment 35 ans. J’avais fait, comme je le disais, beaucoup de boulots en écriture avant, j’avais déjà publié pas mal de BD… donc j’ai pris tout ça avec sérénité, en sachant très bien que le succès peut n’être que provisoire. Il se trouve que ça fait vingt ans que c’est provisoire, donc je m’en accommode bien ! Mais mon objectif n’a jamais été de chercher le succès. Mon objectif était d’arriver à avoir suffisamment de lecteurs pour gagner ma vie à ne faire que ça ! Je ne demandais pas des millions de lecteurs, je demandais juste à pouvoir en vivre, sans faire d’autre boulot à côté. Il se trouve que maintenant, je peux ne faire que ça, et je continue à en faire beaucoup d’ailleurs ! Le problème, c’est que je suis un boulimique d’écriture : je pourrais très bien vivre en ne sortant que deux albums par an ! Or j’en fais quand même quatre, cinq, ou six certaines années ! Mais parce que c’est comme une envie de pisser : y faut que ça sorte !

Parlons maintenant de Sangre : comment passe-t-on d’une série avec de grands moments humoristiques à une série beaucoup plus violente et crue ?

© Soleil / Arleston / Floch
© Soleil / Arleston / Floch

Christophe Arleston – Alors, Sangre, c’était vraiment une volonté d’aller vers un domaine où je ne m’étais jamais aventuré : les histoires de vengeance. C’est un genre en soi les histoires de vengeance : c’est comme les histoires de pirates, de dinosaures ou autres ! Je me suis dit qu’après 170 bouquins, je n’avais jamais eu un personnage qui s’était vengé de quoi que ce soit ! Pas même sur trois cases ! Je me suis dit que je n’étais pas d’un naturel vengeur moi-même, mais que j’allais travailler là-dessus ! J’ai beaucoup réfléchi à comment j’allais amener ça. Parce que Sangre, c’est vraiment un concept sur les huit albums de la série : le premier met en place une situation, qui va vraiment se développer avec un méchant, une vengeance par album. En même temps, je veux faire progresser petit à petit une réflexion sur ce qu’est la vengeance ; ce n’est pas seulement : « Oh ! Je trouve les méchants et je les tue ! ». Ça serait trop facile. Je voudrais essayer de mettre le lecteur mal à l’aise, et j’espère que c’est déjà le cas dans le Tome 1 ! Par rapport à cette gamine à laquelle on s’attache, envers laquelle on développe une empathie… et qui malgré tout se révèle impitoyable et assez atroce. Elle est censée mettre quelqu’un d’humain pas super bien dans ses baskets. C’est toute une réflexion par rapport à la vengeance que je veux faire avancer, d’album en album. Là, il n’y a pas beaucoup de place pour l’humour, bien sûr, surtout pas dans ce début où Sangre est encore très imprégnée du drame, et peut-être qu’après, au fur et à mesure, quand on va sentir qu’elle va aller mieux – parce que quelque part, il y a une thérapie pour elle qui est en train de se mettre en place dans cette vengeance, thérapie qui passera par le fait qu’elle bégayera de moins en moins –  il y aura peut-être plus de place pour l’humour.

À ce propos : comment écrit-on une histoire de vengeance ?

Christophe Arleston – Eh ben, je suis parti de l’idée qu’il fallait une gamine – je ne sais pas pourquoi, ça me paraissait évident qu’il fallait une histoire avec une fille. Peut-être parce qu’on peut prêter à la féminité des types de vengeance plus subtils que les mecs qui sont généralement plus bourrins… C’est du cliché : mais je fonctionne aussi sur des clichés ! Ça fait gagner du temps parfois, parce que sur de la bande-dessinée, on n’a pas beaucoup d’espace ; un album, c’est 350 à 400 images, ça correspond à une nouvelle de 15 pages en littérature, à un moyen-métrage de 20 minutes. On est donc parfois obligés d’aller au plus court. Même si, dans le cas de Sangre, l’histoire, ça sera les huit albums complets, malheureusement, il faudra attendre huit ans pour que ça soit explicité !

Je suis donc parti de mon personnage, à qui il fallait qu’il arrive des malheurs terribles, et après, tout va reposer sur la personnalité de chaque méchant, et le contexte sociétal dans lequel il se trouve, puisque j’ai fait un système où, à chaque fois, on est dans des mondes différents. Ce n’est pas de la SF, ça reste de la Fantasy, on passe d’un monde à l’autre, j’explique vaguement pourquoi – mais on s’en fout, ce n’est pas le problème – le problème, ou plutôt la question, c’est que ça permet d’aller dans des sociétés complètement différentes ! Et, à chaque fois, je vais utiliser le ressort de la personnalité du méchant et de la personnalité du système social dans lequel il est, pour amener le récit suivant.

La prochaine question portera plutôt sur la forme : vous comptez faire pour Sangre, comme pour Lanfeust de Troy ou pour Lanfeust des étoiles, un cycle en huit tomes. Pourquoi ne pas appliquer ce fonctionnement en cycles à Trolls de Troy par exemple ?

Christophe Arleston – Il se trouve que huit ou neuf albums, ça correspond au contenu d’informations que l’on peut mettre dans un roman. En fait, quand je fais des histoires, si je fais des cycles de huit ou neuf tomes, c’est parce que c’est le cycle naturel pour faire un bon roman. Tout Lanfeust de Troy, par exemple, ferait un roman à lui tout seul, un roman de 350 ou 400 pages. Trolls de Troy, c’est différent : Trolls de Troy, je l’ai conçu comme des histoires en un tome, comme pour un Astérix, qu’on peut lire dans le désordre. À chaque fois, c’est une petite aventure, c’est de l’humour, il n’y a pas vraiment de trame de fond, même si parfois on retrouve un petit fil rouge au loin. Parfois, je fais des albums doubles, où l’histoire est en deux volumes au lieu d’un, mais ce sont à chaque fois des histoires complètes. C’est vraiment cette volonté, comme dans Ekhö par exemple, de pouvoir lire les albums dans n’importe quel ordre, et avoir juste une aventure marrante sur un album. Ça, on peut le faire beaucoup plus facilement sur de l’humoristique que quand on commence à avoir une vraie histoire de fond, qui aujourd’hui demande quand même une mise en place. Les « Histoires réalistes » comme on disait dans les années 50 ou 60, nous paraissent aujourd’hui très naïves. Même si ça marche très fort, Blake et Mortimer, bon ça pisse pas très loin quand même en termes d’histoire, parce que simplement, ça n’a pas la place pour ce background et pour développer un feuilleton derrière ; de la même manière qu’en série télé ! Les séries télé d’unitaires aujourd’hui n’existent quasiment plus. Les séries sont des univers, où l’on suit des petits épisodes avec une histoire globale quand même sur l’espace d’une saison. Par contre, sur des trucs humoristiques, comme Big Bang Theory ou autres, là on est sur des formats courts, vingt minutes, et là on est sur de l’unitaire, comme en BD !

 

Comment s’est décidé le choix du dessinateur pour la saga Sangre ?

Adrien Floch © Chloe Vollmer-Lo
Adrien Floch
© Chloe Vollmer-Lo

Christophe Arleston – Il n’y a pas eu un choix de dessinateur, au contraire ! C’est simplement qu’avec Adrien (Floch), on avait déjà fait les Naufragés d’Ythaq ensemble, et Adrien m’a dit qu’il voulait faire quelque chose d’un peu plus « réaliste ». Je lui ai dit « Tiens, ça serait l’occasion de faire cette histoire de vengeance ! ». Parce qu’au départ, je voulais faire un truc historique, et ça devait commencer pendant la Révolution française, se continuer à la Restauration… et Adrien, finalement, après avoir commencé des recherches, a reculé devant la difficulté de la documentation, trop précise dans les costumes. Il m’a dit qu’il se sentait plus à l’aise dans les mondes imaginaires, et je l’ai donc adapté. Mais c’est donc un projet qui s’est construit à deux, avec le dessinateur. C’est rare que j’écrive quelque chose et que je cherche un dessinateur pour le faire ensuite ! Je rencontre des gens, on discute, on s’entend, on voit si d’abord on peut travailler ensemble humainement, c’est très important – avant de faire un bébé, il vaut mieux que le papa et la maman s’entendent ! Après, on commence à construire le projet, en tenant compte des envies du dessinateur aussi, c’est primordial ; un dessinateur ne fera jamais bien un bouquin qu’il n’a pas fondamentalement envie de faire.

Question de la part d’un fan : y a-t-il un jeu de mots autour du nom de Waha dans Trolls de Troy ?

Christophe Arleston – Eh ben c’est le seul nom où il n’y a pas de jeu de mots ! C’est le seul où il n’y en a pas puisque, je l’explique, ils l’ont appelé comme ça parce que, quand ils l’ont trouvée, c’était un bébé en train de pleurer qui faisait « Waha ! Waha ! ». Donc ils se sont dit « Elle s’appelle Waha. » Il y a un album où c’est dit, que c’est ce qu’elle hurlait, donc ils l’ont appelée comme ça. Et je peux préciser par contre que c’est absolument le seul nom propre où il n’y a pas de jeu de mots dans les Trolls ! Dans Lanfeust, il y a des noms sans jeu de mots, dans Trolls, tous en ont un, parfois très lointain et très tiré par les cheveux et très mauvais, mais il y en a toujours un !

Quels projets pour le futur, si on excepte Troy ?

Christophe Arleston – Pour le moment je n’ai pas de nouveau projet. Sangre a été un gros lancement, je dois quand même toujours faire un album par an de chaque série… donc quand j’attaque une nouvelle série, ça ajoute encore un album à faire… Pour le moment, je ne peux pas me permettre de lancer un nouveau projet, je continue les autres ! On va par exemple fêter les 20 ans des Trolls avec un album qui va tourner autour de la peinture, il y a le tome 2 de Sangre qui est en route, le Lanfeust suivant, le Naufragés d’Ythaq suivant, le nouveau cycle des Forêts d’Opales avec un nouveau dessinateur… Donc ça fait déjà beaucoup de choses !

Enfin, pourquoi avoir choisi de faire de Sangre une héroïne bègue ?

Christophe Arleston – Parce que, bègue, elle ne l’est pas au départ ! Dans les toutes premières pages, où on la voit gamine, elle ne bégaye pas. Le bégaiement, c’est un traumatisme qui arrive au moment de l’agression dont sa famille est victime. C’est vraiment le symbole du traumatisme, et je dois avouer que ce n’est pas une idée à moi, c’est une idée de ma compagne, qui est scénariste aussi, Audrey Alwett, et qui m’a dit, à un moment donné : « Ton personnage est trop lisse. Il faudrait un petit détail qui montre qu’elle a été marquée. Pourquoi tu ne la ferais pas bégayer ? » Et là, je l’ai regardée, et j’ai fait : « Mais tu es géniale ma chérie ! Bien sûr ! ». C’est exactement ce qu’il manquait, d’où l’avantage de vivre avec une autre scénariste et d’être avec quelqu’un qui fait le même métier ! On peut s’aider mutuellement et regarder le travail de l’autre, se critiquer et se faire avancer mutuellement !

Nous tenons à remercier Christophe Arleston pour le temps qu’il nous a consacré, mais aussi aux éditions Soleil qui ont permis cette rencontre ! Nous vous disons à très bientôt pour une troisième interview : celle de Fabien Toulmé, auteur de Ce n’est pas toi que j’attendais, et dont le prochain livre, Les Deux Vies de Baudouin, attend de sortir au cours de ce mois de février !

 

Jordan Decorbez – propos recueillis le 26 janvier 2017

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