Interview de Fabien Toulmé – « J’avais envie de parler […] de pourquoi on se lance dans des vies qui ne sont pas les nôtres »

Le 44è festival de la bande dessinée d’Angoulême fut enfin l’occasion pour nous d’interviewer Fabien Toulmé, l’auteur de Ce n’est pas toi que j’attendais, qui sort ce 15 février 2017 son dernier roman graphique : Les deux Vies de Baudouin. Il nous en parle en détails, en le mettant en lien avec sa première œuvre, et avec son parcours en général !

Pour ceux qui ne vous connaitraient pas encore, pourriez-vous vous présenter ?

© Fabien Toulmé / Delcourt
© Fabien Toulmé / Delcourt

Fabien Toulmé – Alors, je m’appelle Fabien Toulmé, j’ai 36 ans, et je suis un auteur de BD assez tardif. C’est-à-dire que pendant dix ans, j’ai fait un autre métier, j’étais ingénieur, parce que, quand on a 17 ans, on n’est pas forcément tout à fait mûr pour comprendre que ce que l’on veut faire, c’est vraiment ça, et par facilité, ou… je ne sais pas… pour choisir des chemins un peu plus classiques ? J’ai fait ingénieur, pendant dix ans, un peu partout dans le monde. Et j’avais toujours cette insatisfaction, par rapport au fait de ne pas me lever pour faire quelque chose qui me faisait vibrer ! Et puis, j’ai accumulé une espèce de frustration vis-à-vis de la bande-dessinée en me disant « Il faut que je le fasse ! Un jour je le ferai ! Mais en même temps, c’est pas mal le confort financier du boulot d’ingénieur… », cette sorte de procrastination. Le déclic est venu au moment où je travaillais au Brésil, et j’ai rencontré des auteurs brésiliens qui travaillaient dans un studio de bande-dessinée. Ils faisaient beaucoup de sous-traitance pour des éditeurs américains, DC ou Marvel – ce qui n’était pas totalement mon univers – et ils sont devenus de très bons amis. Et de les voir dans un pays qui était à l’époque assez peu tourné vers la bande-dessinée, et de les voir arriver à en vivre au Brésil, je m’étais dit que c’était très beau et fort comme choix. Il y en avait un qui m’avait marqué, il était avocat, il avait aussi fait ce choix d’abandonner le confort de la profession pour la bande-dessinée. Et de les voir, là, je me suis dit que moi aussi, j’allais me mettre à la BD. Je me suis dit que j’avais de la chance de venir d’un pays où le monde de la BD est plus populaire, et je me suis dit : « Rentrons en France, et essayons de faire de la bande-dessinée ! ». Ce retour en France, il s’est déroulé en même temps que la grossesse de ma deuxième fille. L’arrivée en France a été le moment où Julia est née, avec sa trisomie, et le moment où je me suis dit que j’allais enfin faire de la bande-dessinée !

Évidemment, nous allons aborder Ce n’est pas toi que j’attendais ; comment est-ce que l’on envisage l’écriture d’un texte aussi personnel ?

Fabien Toulmé – Curieusement, je suis quelqu’un qui n’aime pas parler de moi. Ça peut paraître un peu paradoxal vu le livre et ce que j’y raconte. L’idée de départ, c’était de raconter cette histoire-là, avec des personnages fictifs ou des noms d’emprunt. Et je me suis dit que la vraie force de ce récit, c’était un père qui admettait ses faiblesses, sa lâcheté, le fait de ne pas se sentir capable d’aimer son enfant. Si je retirais cette vérité des personnages, ça retirerait la force des propos, puisque c’est beaucoup plus facile de faire admettre ses travers à un personnage de fiction. Je me suis donc dit que ça devait être à moi de raconter cette histoire, en tant que Fabien, et qu’en plus je devais être honnête, parce que ce que je voulais raconter, c’était un cheminement. J’aurais pu éluder des parties qui n’étaient pas très à mon avantage. Mais je me suis dit que dans cet espace temporel, entre la naissance d’un enfant trisomique et son acceptation, il fallait que je raconte tout ; et je n’allais pas raconter au-delà. Par exemple, je ne pourrais pas raconter des anecdotes de mon quotidien, intimes ; mais dans cet espace de temps, il fallait que je raconte tout.

 

Cela fait maintenant deux ans que ce livre est sorti ; quel regard avez-vous à son sujet, et quels retours vous en a-t-on fait ?

Fabien Toulmé – Mon regard, finalement, ça a surtout été celui du livre qui m’a lancé dans une nouvelle vie ! Puisqu’au moment où j’ai fait le livre, j’étais encore ingénieur, donc je faisais coexister – je n’avais pas encore la capacité de vivre de la bande-dessinée – ces deux activités. Et puis la sortie du livre a été une forme d’entrée vers une deuxième vie, la vie que je voulais avoir. Les retours que j’ai eus ont été très impressionnants ! Il y a eu des répercussions presses importantes ; des JT, des émissions télé… Il y a eu une exposition importante ! Au début, je recevais plusieurs mails tous les jours de gens qui étaient soit concernés en tant que parents, soit d’amis, soit des gens d’aucun lien avec la trisomie, ou alors de professionnels. Par exemple, une sage-femme m’a dit qu’elle avait changé sa manière de travailler, ou même des témoignages touchants de parents qui avaient lu le livre avant une grossesse, et qui ont eu un enfant porteur de trisomie ; et qui, du coup, avaient été apaisés, parce que le livre avait déjà agi comme une espèce de tranquillisant. Ils étaient affectés quand même, mais ils se sont dit qu’ils allaient relire le livre ; j’ai donc eu ces témoignages de gens qui m’ont confié avoir partagé la même chose.

Est-ce qu’une « suite » – avec de gros guillemets – est envisagée ?

Fabien Toulmé – Une suite, non, puisque le thème du livre n’est pas la vie de la famille Toulmé, mais c’est la naissance de l’enfant. Ensuite, il y a différentes façons de faire une suite… Je pourrais faire des petites chroniques sur la vie de tous les jours… Mais il faudrait vraiment une envie ou un propos fort pour que je le fasse ! Mais ce que j’aimerais bien faire, dans quelques années, c’est une espèce de contrepoint avec la vision de Julia ; si Julia un jour a la capacité d’analyser ça et de me dire comment elle voit les choses et le monde qui l’entoure, j’aimerais bien qu’on fasse un livre à deux et qu’elle me raconte comment elle a ressenti le livre ! Et comment elle vit sa vie de personne porteuse de trisomie dans une société qui est assez peu – pas bienveillante, parce qu’il y a plein de gens bienveillants ! – inclusive. Il y a une différence entre ne pas rejeter les gens et les inclure. Je ne suis pas handicapé, donc je n’ai pas cette vision-là, j’aimerais donc qu’elle m’explique ce que ça veut dire d’avoir un handicap, mental, dans un monde qui ne connait pas forcément ça et qui peut avoir des préjugés ou des peurs – comme moi j’avais avant finalement !

On va aborder maintenant rapidement les années 1990 pour la sortie de We are the 90’s : comment qualifieriez-vous cette époque et que pensez-vous de cette vague de nostalgie qui affecte toute une génération ?

Fabien Toulmé – Curieusement, je pense que c’est une décennie – peut-être parce qu’elle est encore trop récente – où j’ai du mal à retenir des évènements marquants en termes de culture. Par exemple, pour les années 1980, on arrive facilement à définir un style ; pareil pour le style années 1970 ou le style années 1960. Le style années 1990, j’ai du mal à le cerner, mais peut-être juste parce que ça vient de se passer ! Ça me semble pareil pour les années 2000 ! Peut-être que dans 20 ans, on dira : « le style années 1990, c’est celui-là ! ».

Après, je pense que cette vague de nostalgie est aussi liée au fait qu’il y a toujours un moment, lors du passage de la vie d’ado à la vie d’adulte, où on découvre sa madeleine de Proust. On se dit : « À cette époque-là, je partais en échange scolaire en Allemagne » ou d’autres choses comme celles-ci ! Maintenant, les trentenaires, c’est des grands ados, et moi y compris !

Maintenant qu’on a abordé le passé, on peut aborder l’avenir ; Les deux Vies de Baudouin sortiront le 15 février ; est-ce que vous pouvez nous expliquer de quoi il s’agit ?

© Fabien Toulmé / Delcourt
© Fabien Toulmé / Delcourt

Fabien Toulmé – Du coup, ça renvoie bien à ma première réponse à la question le changement de vie ! C’est forcément une thématique qui me touche beaucoup et qui m’interpelle ! Dans les sociétés modernes, on est beaucoup plus attentifs à sa réalisation personnelle qu’à l’après-guerre par exemple. Pourquoi les gens ont plus besoin qu’avant d’être heureux de ce qu’ils font ? J’avais envie de parler de ça, de pourquoi on se lance dans des vies qui ne sont pas les nôtres et de comment on fait pour ne pas faire un changement de vie alors que, de loin, ça semble évident que, lorsqu’on aime quelque chose, on doit le faire ! Mais dans le rythme de la vie, des contraintes financières, c’est très compliqué d’écouter ce qu’on a envie d’être et de faire ! J’avais donc envie de raconter ce sujet, mais pas sous l’angle de l’autobiographe, parce que je n’avais pas spécialement envie de refaire une autobiographie, et puis j’avais vraiment envie de quelque chose de très fort, et mon histoire n’est pas très forte, elle peut être intéressante, mais pas très forte. Et j’avais envie de faire une fiction.

L’histoire, c’est celle d’un trentenaire qui vit une vie qui n’est pas celle qu’il voulait faire quand il était gamin – puisqu’il a toujours voulu faire de la musique – et on suit Baudouin par l’intermédiaire de flashbacks. On voit le décalage entre ce qu’il était avant et ce qu’il est devenu ; dans les flashbacks, on le voit un peu idéaliste, on le voit répéter avec son groupe de musique, il parle de l’avenir et il dit : « Quand vous, vous serez comptables, moi je ferai la tournée des concerts ! ». On le retrouve à 35 ans, il est juriste dans une entreprise à la défense, c’est pas l’éclate, mais on sent qu’il est pris dans cette espèce de tourbillon du quotidien. Il vient de s’acheter un appartement, il est obligé de le payer, et puis il a peur de tout remettre en question… Comme il travaille tout le temps, il a peu de recul sur qui il est et ce qu’il a envie d’être… Bref, il n’y a aucun évènement qui le pousse à réfléchir sur qui il a envie d’être, sur sa condition. En opposition à Baudouin, il y a son frère qui est lui un épicurien, un médecin qui travaille pour des ONG, qui voyage partout, qui vit la vie qu’il a envie de vivre, sans aucune contrainte. Un jour, Baudouin découvre qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre et l’enjeu est d’essayer dans ce laps de temps qu’il lui reste de vivre la vie qu’il a mis 35 ans à se décider de vivre ! Il va devenir musicien, voyager… D’après les premiers retours que j’ai eus, ceux qui ont bien aimé Ce n’est pas toi que j’attendais vont un peu retrouver le propos, pas sérieux mais un peu triste. J’aime bien ces problématiques-là, humaines et un peu graves, mais en les abordant sous l’angle léger, humoristique, puisque j’ai un peu le syndrome de la blague d’enterrement ! Dans un contexte triste, je ne peux pas m’empêcher de mettre des éléments drôles, parce que c’est aussi comme ça qu’est la vie ! Dans un livre, j’aime bien, en tant que lecteur et en tant qu’auteur, retrouver ça ; c’est-à-dire un livre qu’on termine en disant : « J’ai ressenti des émotions » – qu’elles soient joyeuses ou tristes, et je pense que dans ce livre, on retrouve ça.

Pourquoi ce choix du cancer, et plus largement, ce choix du récit d’un homme en sursis ?

Fabien Toulmé – Parce qu’il fallait, dans mon récit, que Baudouin soit confronté à un évènement qui le fasse changer de vie ; et je pense qu’il y a beaucoup de personnes qui rêvent de changer de vie ! Mais il leur manque un truc pour qu’elles osent franchir le pas. Ce fait qui pousse à changer de vie, ça peut être un évènement dramatique, ou au contraire très joyeux. Là, je me suis dit que de l’aborder sous l’angle : « Il me reste tant de temps à vivre ; profitons-en ! », ça pouvait être une façon de l’aborder hyper positive ! Il lui reste très peu de temps, mais il peut faire tout ce qu’il avait envie de faire ! Je me suis projeté à la place de Baudouin, et je me suis dit : « Si j’étais dans cette position-là – après une phase sans doute très compliquée de réflexion sur ma condition – maintenant, lâchons tout et faisons-nous plaisir ! ». C’est pour ça que j’ai choisi cette option-là, de provoquer le destin de Baudouin. Il y a en plus une espèce de parallèle ; puisqu’au début du livre, Baudouin, qui s’ennuie au travail, a fabriqué un compteur de jours avant la retraite ! Chaque jour, le compteur déduisait un jour, et Baudouin attendait impatiemment sa retraite ! Il y a donc ce conflit entre le compteur de jours de retraite et sa fin de vie qui approche. Le truc le plus terrible, c’est que le compteur, j’en ai eu l’idée en regardant un documentaire où quelqu’un avait vraiment construit un tel compteur ! Une dame témoignait, par rapport au bonheur au travail, qu’elle avait un collègue qui avait fait ce compteur, et je me suis dit que c’était la cristallisation de l’insatisfaction au travail, et en même temps de l’absence de volonté – ou plutôt de carcan qui empêche de sortir de cette condition.

Enfin, dernière question : comment imagine-t-on les volontés de la deuxième vie d’un homme mourant ?

Fabien Toulmé – J’écris en me mettant à la place de la personne, et en me demandant comment je réagirais dans cette situation ! Forcément, je ne suis pas dans sa situation, mais je pense que, comme pour toute écriture, c’est une question d’empathie avec ses personnages ! À partir du moment où on a une sensibilité par rapport à certaines situations, à certains contextes, on s’imagine la scène, et on essaie de ressentir ça comme si on le vivait vraiment ! Mais, par exemple, à la fin du livre, quand je l’ai écrite, j’étais ému de ce qu’il se passait ! Quand j’écris, je vis la vie des personnages que j’imagine !

Nous remercions, encore une fois, Delcourt pour avoir permis cette rencontre, ainsi que Fabien Toulmé pour avoir consacré une partie de son temps à répondre à nos questions !

 

Jordan Decorbez – Propos recueillis le 27 Janvier 2017

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