Interview de Lodoïs Doré, un « enfant de ces temps étranges » raconte l’angoisse moderne

A l’occasion des représentations d’Un contrat qui se joue au Théâtre Carré 30 de Lyon, du 12 au 15 janvier 2017, L’Envolée Culturelle a rencontré le jeune metteur en scène Lodoïs Doré de la compagnie du Théâtre de l’Homme. Ce comédien-conteur-cuisinier metteur en scène-technicien de l’environnement-facteur de masques entre autres formé à l’école de théâtre Arts en scène à Lyon a travaillé avec Victor Bratovic et Loïc Bonnet sur ce texte de Tonino Benacquista publiée en 1999.

Comment s’est formée la compagnie du Théâtre de l’Homme ?
Lodoïs Doré
 : J’ai créé cette compagnie, ou disons plutôt que j’ai participé à la création de cette compagnie (dont je suis aujourd’hui le seul à m’occuper) quand je suis sorti d’Arts en scène. J’avais mis en scène l’Alouette de Jean Anouilh avec les acteurs de ma promotion, ce qui avait donné lieu à la création du Chantier Collectif, le collectif de notre promotion. Ça s’était très bien passé mais le collectif avait ses avantages et ses inconvénients. J’ai senti que si je voulais faire ce que je voulais en terme artistique et même au-delà de ça, il fallait que je crée ma compagnie. L’Alouette a été une expérience très importante pour moi car c’est à ce moment-là que j’ai compris que je voulais vraiment faire de la mise en scène et m’y consacrer uniquement. J’ai abandonné mon petit job de livreur de pizza (je le mentionne mais ce n’était pas spécialement héroïque, c’était simplement cette décision de me lancer dans le travail artistique à temps plein si on peut dire) et j’ai créé le théâtre de l’Homme. Au départ, je voulais former une troupe, une équipe. J’ai commencé l’aventure avec des comédiens du Chantier Collectif et nous avons fait du laboratoire. Nous avons fait beaucoup de recherches, de trainings, pour essayer de trouver un type de théâtre qui nous convienne. Le problème c’est que souvent, pour les comédiens qui sortent d’école, l’objectif n’est pas de faire du laboratoire. Je fais des généralités, ce n’est pas tout à fait vrai, mais disons que la plupart du temps ils sont plus à la recherche de créations pour être au plateau et ce n’est pas du tout ce que je proposais. Ça a duré quatre mois puis ça s’est arrêté.

Comment la compagnie en est-elle donc venue à proposer des créations comme Un contrat ?

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LD : Victor Bratovic qui était dans la même promotion que moi et Loïc Bonnet voulaient travailler ensemble et m’ont demandé de les mettre en scène. On s’est chacun mis à chercher des pièces et c’est finalement la mère de Loïc qui est tombée sur Un contrat. Ce n’est pas une pièce que j’ai trouvée et pour laquelle j’ai eu une révélation mais une commande. En me lançant dans le projet j’y ai découvert beaucoup de choses qui m’ont plu tout comme les comédiens d’ailleurs. Ensuite, il y a eu le projet de théâtre de rue Ô, d’après Le seuil du Palais du Roi, de William Butler Yeats. Bientôt, Robin Perrichon me mettra en scène pour Tout le reste est silence, le seul en scène que j’ai écrit, et je montrais probablement ma réécriture d’Antigone. Nos deux spectacles de conte commencent à véritablement se professionnaliser, nous arrivons à vendre des dates. Nous commençons à aller vers une structuration de la compagnie en elle-même avec des demandes de licences et toutes les choses que j’avais un moment écartées. C’est important, même si personnellement l’obtention du statut d’intermittent n’est pas l’objectif premier pour lequel je serais prêt à faire des sacrifices éthiques, je tiens à payer mes comédiens, à leur faire des cachets lorsque le spectacle se vend. Le Théâtre de l’Homme s’est beaucoup cherché, et c’est toujours plus ou moins le cas, même si aujourd’hui, la compagnie compte quatre créations et que je suis plus clair concernant la direction que je souhaite prendre.

Quelles sont les principaux axes de recherches de la compagnie ?
LD :
Quand je suis sorti d’Arts en scène j’avais vraiment des ambitions (que j’ai toujours mais qui sont, je dirais, plus nuancées) de faire du théâtre politique. J’ai fait beaucoup de recherches, en neurologie notamment suite à un spectacle de Claire Truche (l’actuelle directrice de l’Astrée), qui m’avait beaucoup marqué. Pour moi, le théâtre touche les gens et modifie leur perception de la réalité en les confrontant à une autre vision des choses. Si le théâtre peut modifier la perception de la réalité d’une partie de la population, cela signifie en d’autres termes qu’il peut changer le monde. J’avais beaucoup axé mon mémoire de fin d’études à Arts en scène sur cette idée-là et sur ce que j’attendais du théâtre, à savoir un théâtre engagé politiquement. Je suis donc arrivé au début du Théâtre de l’Homme avec des ambitions immenses et des idées assez arrêtées sur ce qu’étaient les choses ou sur ce qu’elles devaient être. Je me suis plongé dans des lectures car je n’avais alors aucune culture théâtrale théorique à proprement parler. L’espace Vide, de Peter Brook et les écrits d’André Degaine notamment m’ont beaucoup marqué. En découvrant tout cela je me suis aperçu que je ne savais rien. J’ai donc beaucoup lu, travaillé, je me suis beaucoup formé, tout cela n’a pas encore abouti mais cela m’aide beaucoup à construire. On peut globalement définir la compagnie du Théâtre de l’Homme aujourd’hui comme un groupe d’artistes plutôt jeunes, impliqués politiquement avec des opinions, des envies, des rêves de luttes sociales pour beaucoup, qui cherche à se placer à l’endroit juste, avec une tentative d’humilité par rapport à tout ce qui a été dit et fait.

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Tu parlais de nuances dans les ambitions politiques de ton travail, peux-tu développer ?
LD :
Je n’ai pas du tout abrogé ces idées-là, le théâtre continue à changer le monde bien sûr. C’est juste que pour changer le monde avec le théâtre, je crois qu’il faut changer le théâtre. Mes idées politiques ont beaucoup évolué. Quand je suis sorti d’Arts en Scène, j’étais dans un délire de chevalier blanc, une philosophie très individualiste qui nous rend responsable de tout ce que l’on fait et je me voilais beaucoup la face concernant tout ce que peut être le déterminisme. Les découvertes que j’ai faites par la suite, notamment en sociologie ont beaucoup nuancé ma façon de penser. Les fondations n’ont pas profondément changé. Je reste convaincu par le fait qu’il y a toute une doctrine personnelle à mettre en place, que se changer soi avec une bienveillance nécessaire peut permettre d’améliorer le monde. Il ne faut simplement pas imposer cette doctrine aux autres sans quoi on tombe dans le fascisme. Je cherche donc toujours un théâtre qui se place au bon endroit vis-à-vis du spectateur, sur le même plan peut-être, pour permettre aux gens de se questionner. J’aime beaucoup le théâtre d’idées, mais au stade où j’en suis, maintenant, j’en suis venu à accepter que raconter Le petit chaperon rouge dans une tente avec quatre enfants aux côtés d’un festival alors qu’il pleut, c’est déjà bien. Et ce n’est pas juste parce que c’est poétique. Même si pour moi ça ne suffit pas vraiment, j’en suis venu à accepter que créer du rêve, créer de la sensibilité, du symbole, donner un autre langage et amener les gens à pouvoir peut-être penser poétiquement ça peut suffire parce qu’en soi c’est une chose magnifique. Je n’y étais pas du tout quand je sortais d’Arts en scène. Je pensais vraiment horizontal, c’est Brook qui en parle beaucoup de cette histoire d’horizontalité et de verticalité. Moi je voulais un théâtre horizontal, c’est-à-dire presque du théâtre forum, qui se revendique directement de la lutte sociale et qui n’utilise la poésie que dans une optique militantisme : de « l’agit prop », en somme. J’en suis vraiment revenu de ça aujourd’hui. C’est quelque chose qui me plait beaucoup mais j’ai trouvé dans la verticalité quelque chose d’essentiel et je ne peux pas travailler sans.

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Comment Un Contrat, même si c’est une commande, a été nourri par toutes ces recherches ? Y as-tu trouvé un écho avec tous ces questionnements politiques alors qu’à priori ce n’est pas ce que semble raconter cette pièce ?
LD :
Il y en a bien sûr. C’est très intéressant parce que de toutes les œuvres de Tonino Benacquista, Un Contrat est celle où l’auteur s’exprime le plus. C’est la seule œuvre de théâtre qu’il a faite et j’ai un peu l’impression qu’il y a mis tout ce qu’il ne pouvait pas dire au cinéma. C’est quelque chose que je me raconte en tout cas…. Il y a véritablement des passages dans lesquels l’auteur s’exprime. C’est très bien écrit et très bien amené mais on le sent. Il y a notamment un monologue sur le cynisme très puissant. Ça me raconte beaucoup de choses au sujet de notre génération, ou tout du moins par rapport à l’ambiance un peu désabusée de notre époque qu’on retrouve notamment chez certaines classes politiques, à la télévision, dans les médias, au travail… C’est cet espèce de cynisme ambiant qui ne fait pas du tout avancer le questionnement au contraire et qui, sous couvert d’humour et de matérialisme brut, rend les choses arides et sans lendemain. Ce spectacle qui pour moi, parle de l’angoisse moderne a vraiment sa place dans le Théâtre de l’Homme. En revanche, ce n’est pas un texte qui remet en question le théâtre, les structures et les formes. En terme de valeur ou de diffusion, ça ne va pas assez loin pour la compagnie. Ce n’est pas spécialement revendicatif socialement mais ça va explorer d’autres choses et c’est un peu un prélude à ce qui arrive maintenant dans la compagnie.

Peux-tu parler de ton travail de metteur en scène sur ce texte ?
LD :
En tant que metteur en scène j’ai eu finalement assez peu de choses à faire car tout est dans la pièce. C’est presque du cinéma. Il suffit de mettre les acteurs en lien et de jouer le texte. Plus que de mettre en scène, il s’agissait de mettre du théâtre dans cette pièce. J’ai mis le plateau à nu ou presque. Le public est face à un îlot de lumière au milieu du noir tracé par l’éclat du projecteur sur le lino blanc. Les deux comédiens évoluent dans cet espace et le spectateur fait sa propre caméra pour s’axer sur tel ou tel détail de jeu. Je n’avais en effet rien d’autre à faire que de montrer le jeu. J’en ai eu une approche « très plateau » de ce texte.

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Comment as-tu travaillé avec les comédiens pour monter ce « western psychanalytique » ?
LD :
Le jeu et la pièce ne fonctionnent que si on trouve cette tension entre les deux comédiens. Le verbe, il ne faut pas le traiter, il faut que ce soit naturel. Il y a un moment où le texte n’a plus d’importance et où le seul objectif devient de faire baisser les yeux à l’autre et de le vaincre. Pour obtenir cette tension-là, il faut que les deux comédiens soient très à l’écoute, tout fonctionne dans la connexion. Ce qu’on a trouvé, c’est l’inversion des rôles. Ce n’était pas du tout une idée préconçue, ça s’est fait pendant les répétitions. Il y avait clairement un emploi et un contre-emploi. Victor, grand costaud, correspondait à l’image qu’on pouvait avoir d’un mafieux et Loïc, fin, un peu guindé allait aussi très bien avec l’analysant. Finalement, la version contre-emploi fonctionnait vraiment et ça les obligeait à faire du théâtre tous les deux. On ne pouvait pas choisir, c’est pour cela qu’on a choisi de tirer à pile ou face, chaque soir, la distribution des rôles. Ne pas savoir ce qu’ils vont jouer met les comédiens dans le présent. Le texte leur fait vraiment vivre des choses très puissantes. Victor notamment est traversé par des états qu’il ne contrôle pas du tout. Il y a des fois où il arrive à limiter leur emprise mais il y a deux moments dans le texte où il pleure. Un moment pour le mafieux, un autre pour le psy. Il faut savoir que Victor est contre les larmes sur le plateau… C’est une chance car c’est hyper situationnel. L’émotion est vraie mais ça ne fonctionne que parce qu’il lutte contre cette émotion. S’il s’y laissait aller ce serait du cabotinage. Ça joue avec le personnage qui n’est pas non plus censé se laisser aller à son émotion. 17fa47_f6c24bb2db584fbca1a0645099173fdcmv2-gif_srz_318_298_85_22_0-50_1-20_0-00_gif_srz

Lorsqu’on lit ta petite biographie, tu dis faire un théâtre « par et pour les enfants de ces temps étranges », qu’est-ce que cela veut dire pour toi ?
LD :
Récemment, on m’a demandé ce que j’aimais dans le théâtre, quel théâtre j’aimais. J’ai énormément de mal à répondre à cette question car je travaille dans des styles très éclectiques. Chaque fois que j’ai mis en scène une pièce je n’ai jamais fait la même chose, le seul dénominateur commun c’est quand même que j’aime bien le noir, le blanc et que c’est souvent plus ou moins dénudé. Je n’aime pas le quatrième mur c’est pourquoi il y a des adresses au public dans tous mes spectacles. J’ai une approche de conteur du théâtre et lorsque je suis comédien, j’ai beaucoup de mal à jouer quand la salle est éteinte, j’aime voir les gens. Enfin, et surtout j’aime la jeunesse, j’aime l’énergie de jeunesse sur le plateau, j’aime l’impertinence. Je cherche un théâtre fait par et pour ces enfants de la génération y. C’est cette génération que j’ai envie de mettre en scène et avec laquelle j’ai envie de travailler pour trouver une forme théâtrale.

Propos recueillis par Malvina Migné

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