Interview de Patrick Baud (alias Axolot) : « Il n’y a que la réalité qui puisse s’affranchir du réalisme, quand la fiction est obligée d’être plausible »

Pendant le 44ème festival international de la bande-dessinée d’Angoulême, nous avons eu l’occasion de visiter plusieurs expositions, d’assister à des conférences, à des cérémonies de remises de prix… Mais nous avons aussi eu la chance de rencontrer plusieurs auteurs, et de leur poser des questions ! Aujourd’hui, nous allons vous partager cette interview avec Patrick Baud, auteur de la chaîne et du projet Axolot, et aussi du Tome 3 de la bande-dessinée Axolot qu’il dédicaçait à cette occasion !

Bonjour ! Tout d’abord, pourriez-vous vous présenter auprès de ceux qui ne vous connaîtraient pas encore ?

© Delcourt / Axolot / Collectif
© Delcourt / Axolot / Collectif

Patrick Baud – Oui ; je m’appelle Patrick Baud, je suis l’auteur d’Axolot, qui est un projet multiplateformes que j’ai commencé en 2009 par un blog, devenu ensuite un livre en 2012, puis une chaîne YouTube en 2013, et enfin, une série de bandes-dessinées à partir de 2014. C’est un projet qui me permet de partager ma passion pour les curiosités du monde à travers diverses formes ! Avant Axolot, j’avais une émission de radio dans les années 2000 qui s’appelait Exocet, et dans laquelle je racontais chaque semaine, là aussi, des histoires extraordinaires. Axolot a pris le flambeau de cette émission de radio. Aujourd’hui, je suis à Angoulême pour dédicacer le volume 3 d’Axolot qui est sorti en novembre dernier.

Aujourd’hui, beaucoup de personnes vous suivent sur YouTube ; certains parlent de vous comme étant la « voix française d’internet », nous voudrions donc savoir quel est l’avenir de la chaîne.

Patrick Baud – Eh ben, il y a une nouvelle vidéo qui sort mardi. Je ne sais pas quand sortira l’interview, mais du coup, c’est un scoop ! En fait, je vais l’annoncer une heure avant, parce que j’aime bien l’effet de surprise. On est allés tourner, il y a un mois ou deux, au muséum de Grenoble, et la vidéo sera consacrée aux monstres ; donc, j’ai hâte !

Comment s’est présentée l’opportunité de réaliser une bande-dessinée Axolot ? Puis ses suites ?

Patrick Baud – La première bande-dessinée a été créée suite à la création du premier livre, L’Homme qui sauva le monde et autres sources d’étonnement. Mon éditrice chez Delcourt, Marion Amirganian, a lu le bouquin, et elle a tout de suite vu un potentiel d’adaptation en bande-dessinée ! On en a discuté et, effectivement, il y avait tout un tas d’histoires qui étaient parfaitement appropriées à l’adaptation BD, mais qui sont aussi, de manière générale, des histoires qu’on imagine adaptées, que ce soit à l’écran, ou sur papier. Tout s’est fait assez naturellement, on a très vite pensé au principe de collectif pour avoir des tas de styles graphiques très différents, et retrouver une esthétique assez « cabinet de curiosités », comme ça, avec des choses très différentes des unes des autres, mais qui sont reliées par cette thématique de l’étrangeté et de la curiosité. On a proposé aux dessinateurs de choisir l’histoire qu’ils avaient envie d’adapter – l’idée était de permettre aux artistes de s’emparer de ces histoires et de les éclairer sous un autre jour – et à la fin de chaque histoire, j’écris une note récapitulative avec les faits authentiques, ce qui permet aux auteurs qui le souhaitent de s’émanciper du matériau de base pour extrapoler et pour s’amuser ; bien qu’il y en ait qui restent très fidèles à l’histoire originale ! Voilà comment ça s’est passé, et on a conservé cette formule depuis le premier tome !

Comment se déroule la répartition anecdote / dessinateur ?

Patrick Baud – Comme je le disais, je propose aux dessinateurs des histoires qui me semblent plus adaptées à une scénarisation BD, et chacun choisit ensuite l’histoire qui est le plus en phase avec sa sensibilité, avec sa curiosité. Ce qu’il y a d’assez fou, c’est que, sur les trois volumes, on n’a jamais eu deux dessinateurs qui ont sélectionné une même histoire ! Chacun semble trouver son histoire, ou plutôt, ce sont les histoires qui appellent les auteurs. Ensuite, il y a un premier jet, puis une série d’allers-retours, pour peaufiner la forme, la chute, les dialogues… Mais généralement, comme ce sont toujours des dessinateurs de grand talent, dès le premier jet, on a à peu près le résultat final. Enfin, j’entrecoupe les récits de notes explicatives comme je le disais, et de pages d’anecdotes brèves – qui sont d’ailleurs appelées cabinet de curiosités dans la bande-dessinée – qui sont des anecdotes que je conserve uniquement pour les bandes-dessinées. Parmi les histoires qu’il y a là, il y en a certaines dont j’avais déjà parlé sur le blog, dans le livre ou sur la chaîne. Mais toutes les anecdotes qu’il y a dans les pages « cabinet de curiosité », ce sont des histoires qui sont inédites à la bande-dessinée.

D’où vient cette soif infinie d’anecdotes cocasses et insolites ?

Patrick Baud – J’ai toujours été curieux, depuis tout petit ! C’est à partir des années 2000, pour l’émission de radio, que j’ai commencé à collecter des histoires chaque semaine pour monter l’émission. Quand Exocet s’est arrêté, j’ai continué, pour le plaisir à chercher des récits, et en 2009, quand j’ai ouvert le blog, j’avais envie de continuer à partager tout ça avec des gens. Aujourd’hui, je m’aperçois que c’est vraiment un travail de collecteur, encore une fois, de cabinet de curiosités, sauf qu’au lieu de collectionner des objets, ce sont des histoires, des anecdotes, des faits. Il y a donc un côté « cabinet de curiosités » mentales et intellectuelles. C’est vraiment un travail de collecte et de restitution de toutes ces histoires incroyables ! Je pense que, comme tout le monde, j’aime m’émerveiller, et j’ai poussé le truc un peu plus loin que la moyenne des gens, et j’essaie de partager ce que je découvre avec les autres !

Question peut-être un peu pragmatique : qu’est-ce que ces petites histoires peuvent changer dans notre quotidien ?

Patrick Baud – Je pense que le monde, c’est avant tout la vision qu’on en a. Si on est pétri de nouvelles et d’informations négatives et tristes, on a forcément une vision du monde conditionnée par ces idées. Et le monde peut ainsi devenir très anxiogène, triste et sombre. Alors, c’est certes une facette de la réalité, mais ce que j’essaie de faire, c’est de prendre le contrepied de ça, et d’apporter une sorte d’antipoison à cette vision qui peut être extrêmement sombre du fait de l’omniprésence de l’information, qui se doit d’être sensationnaliste, qui a plutôt tendance à se focaliser sur les faits les plus dramatiques et les plus inquiétants. J’essaie d’apporter un contrepoids, moi, sur l’aspect le plus extraordinaire de la réalité, et c’est ce qui fait qu’il n’y a que des histoires vraies là-dedans. Ce qui me plait c’est le fait de réenchanter, d’une certaine manière, le réel, pour rappeler aux gens que la vie, la réalité peuvent être la source de récits et de faits extraordinaires, étonnants, merveilleux – parfois plus que la fiction ! Parce qu’il n’y a que la réalité qui puisse s’affranchir du réalisme, quand la fiction est obligée d’être plausible. C’est ce qui me plait : c’est que tout est possible, et j’aime le rappeler avec ces histoires, histoires qui touchent tous les domaines ! On peut parler de science, d’histoire, de lieux, de personnages… En se plongeant dans cette facette du réel, on peut remodeler notre vision du monde, en se rappelant que tout est possible, y compris les choses les plus extraordinaires !

Concernant le sujet de vos vidéos : est-ce que vous trouvez l’anecdote, ou est-ce que c’est elle qui vous trouve ?

Patrick Baud – En fait, je passe beaucoup de temps à chaque fois à faire des recherches, que ce soit sur internet, soit dans les bouquins, soit dans les documentaires… toutes les sources sont bonnes ! Et quand je trouve une histoire, ou un fait qui m’étonne, qui m’émerveille, et dont je suis assuré qu’il est authentique – ou dont les sources sont fiables – je décide d’en parler, soit dans une vidéo, soit dans la bande-dessinée.

Pour les recherches, je m’aperçois que le critère principal, c’est d’abord l’impact sur ma sensibilité « curieuse » : est-ce que ça m’étonne ? Est-ce que ça me fascine ? Le deuxième critère, c’est la véracité de l’histoire : est-elle vraie, est-elle avérée ou documentée ? Une fois que les deux critères sont remplis, je m’aperçois que ce qui relie les histoires, c’est aussi quelque chose d’assez positif d’une manière générale. Dans la ligne éditoriale d’Axolot, je ne pourrais pas parler de n’importe quel sujet ! À l’époque de l’émission radio, il m’arrivait de parler de choses parfois assez glauques, de tueurs en série ou autres. Je m’aperçois que ça ne collerait pas avec l’esprit d’Axolot qui est là pour mettre en avant l’aspect le plus extraordinaire du monde, et dans un sens plutôt positif, qui donne envie de vivre plutôt que de se cacher ! Ou qui donne simplement envie d’être curieux de la réalité qui nous entoure ! À travers les histoires que je sélectionne, je dessine un portrait en creux de qui je suis, de ce qui m’intéresse, et de ma sensibilité. Ce ne sont pas des histoires qui sont collectées au hasard, mais c’est inconscient : je m’en aperçois sur la durée et avec du recul ! Et donc oui, peut-être que les histoires me choisissent autant que je les choisis.

© Lulu.com / Axolot
© Lulu.com / Axolot

Blog, YouTube, livre, bande-dessinée, radio… est-ce qu’il reste encore un médium à utiliser ?

Patrick Baud – Oui, c’est la scène ! Depuis l’année dernière, il y a un spectacle qui s’appelle La Veillée, que j’ai créé en collaboration avec Damien Maric ! C’est un spectacle au cours duquel les gens viennent sur scène pour raconter des histoires vraies qu’ils ont vécues. On en est à la quatrième édition, la prochaine aura lieu le 28 février. C’est un évènement que j’aime beaucoup parce qu’il y a toujours des choses assez fortes ! L’idée, c’est que les spectateurs puissent vivre une sorte de montagnes russes d’émotions : on rit, on s’étonne, on est émus… et il y a un côté veillée nocturne au coin du feu… C’est un évènement très horizontal, pas vertical ! C’est-à-dire que les gens sur scène sont vraiment au même niveau que les gens dans la salle – pour la plupart, ce sont des gens qui n’ont jamais parlé sur scène –ce n’est pas du théâtre, ce ne sont pas des comédiens. Il y a un côté très authentique, très spontané de la part des gens, il y a une vérité dans leur récit, pour certains, ils n’ont jamais parlé de leur histoire avant de le faire à La Veillée. C’est donc un des supports que je n’avais pas encore abordé, et c’est une déclinaison sur scène de cette volonté d’étonner et d’émerveiller !

Avec e-penser, Dirtybiology, le Fossoyeur de films, on a l’impression que vous formez un nouveau mouvement sur YouTube, un mouvement de vulgarisation des savoirs, que pensez-vous de cette tendance et vous sentez-vous investi d’une certaine responsabilité ?

Patrick Baud – Alors il y a souvent un amalgame qui est fait entre Axolot et toute la scène vulgarisation. Je ne me revendique pas vulgarisateur – vraiment pas – moi je suis un conteur, j’essaie de partager les choses qui m’étonnent, mais je ne suis pas là pour enseigner, pour vulgariser des connaissances et des savoirs ! Parfois, il se trouve que, pour les besoins d’une histoire, je suis amené à vulgariser, mais ce n’est pas le but premier, alors que des chaînes comme Dirtybiology par exemple ou Sciences étonnantes, etc. sont des chaînes spécialistes dans leurs domaines, qui sont là pour transmettre un savoir, une connaissance, pour la rendre accessible. Ce n’est pas mon but premier ! Il peut m’arriver de vulgariser, mais c’est toujours dans l’intérêt d’une histoire, dans l’intérêt d’un récit et non pas pour l’information elle-même.

Cela dit, quand j’ai lancé la chaîne en 2013, à l’époque, en France et à ma connaissance, il n’y avait pas de chaîne de vulgarisation, ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait trouver facilement sur le YouTube francophone. Je regardais beaucoup de chaînes américaines qui étaient axées sur les connaissances, celle que je cite systématiquement, c’est Vsauce, parce que c’est une référence ! Il n’y avait pas spécialement ça en France, il y avait beaucoup de chaînes de critiques de jeu vidéo, de cinéma, ou autres, mais pas vraiment de chaîne axée sur le partage du savoir et sur la connaissance en général ! Depuis 2013, je suis ravi de voir que c’est quelque chose qui a vraiment explosé, qui a fleuri : le contenu de vulgarisation est bien plus important sur YouTube que dans les media classiques – plus qu’à la télé par exemple ! C’est un peu comme si internet faisait le boulot que la télé ne fait plus depuis pas mal d’années, et c’est bien ! Parce que, dans le tas, il y a toujours du bon et du moins bon, mais il se trouve qu’il y a des gens qui sont extrêmement doués, et qui ont une véritable envie de transmettre leur passion et qui ne font pas ça pour faire des vues ou pour surfer sur la vague YouTube. Mais je me distingue de cette scène, sur le fait que je ne suis pas vulgarisateur, je suis d’abord un raconteur d’histoires !

Maintenant, voici venu le moment terrible de l’interview où l’on demande à l’artiste d’exercer son art ! Pourriez-vous nous donner une anecdote insolite sur… la chaîne Axolot ?

Patrick Baud – Oui ! (l’interviewer boit pendant ce temps un café) Il y a une vidéo qui sort ce mardi, je te l’ai déjà dit ! (étouffement – puis rires)

 

Avez-vous maintenant une anecdote insolite… à propos de cette interview ?

Patrick Baud – À propos de cette interview… Eh ben j’ai failli étouffer l’interviewer ! (rires) Voilà ! Je ne m’y attendais pas !

Enfin, auriez-vous une anecdote inédite, de votre choix ?

Patrick Baud – Qu’est-ce que je pourrais raconter de sympa, sans griller une cartouche pour plus tard… Ah oui tiens ! J’en ai une ! C’est une anecdote sur une histoire d’amour impossible, entre deux personnes qui n’étaient pas du même milieu – en Pologne il me semble. Leur histoire était donc très mal vue, puisqu’ils n’étaient pas du même milieu social, ils devaient aussi être de confessions différentes. Les parents n’ont jamais approuvé cette relation, même lorsqu’ils se sont mariés. Quand ils moururent, la famille du mari refusa que les deux soient enterrés dans le même cimetière ! Alors, ils ont été chacun enterrés dans deux cimetières différents, mais deux cimetières adjacents l’un à l’autre, séparés uniquement par un mur. Leurs pierres tombales dépassent le mur, et ont été sculptées deux mains qui se touchent au-dessus des tombes, et qui se rejoignent par-delà le mur des deux cimetières ! Ils sont du coup liés pour l’éternité, alors qu’on leur avait refusé cette union toute leur vie ! L’histoire est très belle – et les tombes sont très belles aussi !

Nous tenons à remercier Patrick Baud pour le temps qu’il nous a accordé pendant le 44ème festival de la bande-dessinée d’Angoulême (et de nous avoir confié la date et la sortie de sa prochaine vidéo !), et Delcourt qui nous a permis d’organiser cette rencontre ! D’autres interviews viendront dans la semaine pour conclure la couverture de ce festival !

 

Jordan Decorbez – Propos recueillis le samedi 28 janvier 2017

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