Interview d’Elsa Marpeau, l’auteure de Et ils oublieront la colère qui nous parle de la femme dans le milieu du polar

Elsa Marpeau, de passage à Lyon, nous a fait le plaisir d’une petite interview au sujet de son dernier livre, Et ils oublieront la colère, publié chez Gallimard à la Série Noire. Cette passionnée de littérature et d’Histoire évoque son travail d’écrivain et nous livre sa vision du roman noir français.

Qu’est ce qui vous a amené à l’écriture et plus particulièrement à l’écriture de romans noirs ?
Elsa Marpeau : J’ai toujours lu des romans noirs même quand c’était de la blanche, tel Faulkner, Dostoïevski, etc. c’était de la littérature blanche mais considérée comme très très noire. Mais aussi car le roman noir est un roman qui se passe dans un cadre spécial bien défini, il permet de gratter dans des endroits de la société qui vont mal ou qu’on n’a pas forcément envie de voir.

Vos influences se limitent-elles au roman noir ou vous avez pioché dans de la littérature « 100% blanche » si l’ont peut dire ?
Non, non, j’ai des lectures très éclectiques. Je pourrais citer Rimbaud, Camus qui a vraiment influencé un des mes livres qui s’appelle L’expatriée qui est une réponse à L’Etranger. Donc comme je le disais, je suis très imprégnée de Faulkner, Dostoïevski, Céline, mais aussi en polar, James Ellroy m’a très fortement influencée, mais aussi des auteurs comme Shannon Burke qui sont moins connus. Aujourd’hui des auteurs français comme Jérôme Leroy, Marin Ledun ou Caryl Férey qui sont des gens dont je lis tous les livres.

Comment en êtes-vous venue à écrire pour la Série Noire ?
Par un concours de circonstances en fait. J’ai envoyé un manuscrit chez Gallimard qui s’est retrouvé sur le bureau d’Aurélien Masson, le directeur de la Série Noire, et c’est le premier qui a dit vouloir m’éditer. (rires) Voilà ! Et ce ça ne se refuse pas, franchement ! (rires)

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Dans votre dernier roman, Et ils oublieront la colère, le passé est très présent, pourquoi cette volonté de revenir sur le passé ?
C’est à cause du thème de l’Histoire. Le livre est sur la mémoire et l’oubli comme l’indique le titre, Et ils oublieront la colère, et l’idée c’est de dire que la colère va revenir, que c’est le retour du refoulé, que ce qu’on oublie, notamment les femmes tondues, la barbarie qui a eu lieu, tout cela va revenir. Et je pense que ça va être le cas, peut-être est-ce d’ailleurs déjà le cas…

Pourquoi vous être intéressée aux femmes tondues et à l’épuration, mettez-vous un peu de vos préoccupations dans vos romans ?
Je me suis intéressée à cette histoire à cause des cheveux des femmes parce que je trouve que c’est toujours un sujet complexe – notamment dans la religion – il faut toujours les cacher, on les rase dans la religion orthodoxe et on les oblige à mettre une perruque, dans la religion musulmane, on voit des femmes voilées et donc on empêche aux femmes de montrer leurs cheveux. Moi, je voulais mettre en avant des femmes qui montrent leurs cheveux et qui expriment leurs désirs.

Est-ce que vous mettez de vous-même dans vos personnages, dans Mehdi Azem ou Garance Caldéron par exemple ?
Je mets soit de moi, soit des autres. Mes livres viennent toujours de rencontres, de gens que je connais ou alors quelque chose d’intime comme L’Expatriée, qui est une fausse biographie policière.
Et dans celui-là, il y a toujours quelque chose et je dirai que cela concerne mon attirance pour les femmes border line, un peu perverses, doubles qui sont vraiment le genre de personnages qui m’intéressent.

Vous avez choisi une héroïne féminine assez sensible, fragile mais forte à la fois. Pourquoi une femme ? Pourquoi un personnage torturé ? Hantée par des démons ?
Alors, tout d’abord, c’est la moins torturée des personnages que j’ai inventés. Pour moi, elle a des failles de son passé, tout ça… mais elle est quand même relativement normale, elle tient sur ses deux pattes…
Pourquoi une femme ? Pour casser le genre ! Car c’est un genre qui est encore très masculin où les hommes font les flics et les morts, les victimes, sont des femmes, quasiment toujours. Et donc moi, je voulais inverser avec une femme flic assez relativement normale, pas dans le cliché… mais une qui souffre tout de même, qui est rattrapée par son passé mais qui tient debout. Après, évidemment, la victime va faire écho à sa propre vie, mais elle arrive quand même à avancer. Et la victime est un homme afin d’inverser les rôles mais aussi et surtout pour que les hommes se voient comme victimes.

On apprécie un certain retour aux sources dans votre roman. Pourquoi laissez-vous de côté l’aspect aujourd’hui très scientifique d’une enquête policière ?
Un de mes précédents romans, Les yeux des morts raconte l’histoire d’un gestionnaire des scènes d’infraction. Et donc j’ai été voir des gestionnaire de scène d’infraction sur l’île de la Cité à Paris et ils ont tous une spécialité. Pour mon roman, j’ai été voir un spécialiste des empreintes palmaires et j’ai vraiment travaillé là-dessus, et lui, ça ne lui suffisait pas… Son problème était qu’il n’arrivait pas à ne se contenter que de cette partie de l’histoire. Et donc, eux, les gestionnaires de scènes d’infraction regardent une empreinte, l’analyse et hop ils l’envoient au labo et aux flics mais il n’y a pas de continuité de l’histoire. Or mon personnage voulait garder cette continuité et moi aussi, c’est pour ça que les techniques scientifiques, j’ai vraiment travaillé là-dessus mais pour ce roman là, je ne parle pas du tout ça… Après, il y a des techniques modernes comme le luminol que j’ai employé dans le livre mais ce n’est pas le sujet du livre. Pour ça, il vaut mieux lire Les yeux des morts.

Elsa Marpeau pendant le salon Quais du Polar à Lyon
Elsa Marpeau pendant le salon Quais du Polar à Lyon

Le paysage occupe une place déterminante dans le roman. Pourquoi insister autant sur le décor, à la fois chatoyant et oppressant ?
Pour moi, le décor c’est vraiment un personnage du livre. Ça se passe dans l’Yonne et ça n’aurait pas pu se passer ailleurs car tout repose sur le terroir de ce paysage qui s’appauvrit avec la chaleur qu’on ressent, etc. vous savez, on écrit avec notre corps en général, là, on est dans un lieu qui est prépondérant. On voit des gens qui adorent la nature qui sont parfaitement en prise avec la nature et puis après, c’était aussi pour faire un contraste entre la nature qui reste identique, même si elle est parfois trompeuse et l’Histoire qui elle évolue sans cesse. Donc je voulais porter un regard sur différentes populations à différentes époques de 1944 à 2015 avec une permanence de la nature qui est toujours la même et qui représente les mêmes lieux…

On note également une fascination pour la mort chez le personnage de Garance Caldéron, pourquoi ? êtes-vous, vous-même fascinée par cela ?
Est-ce que je suis fascinée par la mort ? Oui, oui, sûrement ! Tu ne fais pas ça par hasard (rires) mais je le suis aussi par la vie !
D’ailleurs, plutôt que pour la mort, j’éprouve une certaine fascination pour l’organique dans le corps. Le corps est sans cesse un lieu de passage entre la vie et la mort et c’est ce passage là qui m’intéresse plutôt que la mort en elle-même.
La pourriture, la putréfaction tout ça, ou le fait que les cellules, elles, meurent. Il y a tant de choses mortes dans le corps qui se recréent et donc c’est cette zone de passage que je trouve très fascinante.

Pourquoi avoir transmis cette fascination pour la mort et ce « passage » à votre personnage ?
Elle, elle a son histoire particulière… et je ne dirais pas vraiment qu’elle est fascinée par la mort mais plutôt par le passé. Notamment parce qu’au fur et à mesure de l’enquête, elle va découvrir son propre passé, et découvrir des échos entre l’histoire des ces fameuses tondues et le fait qu’elle-même refuse de ressembler à sa mère. Elle se teint les cheveux et son grand-père, lui coupe les cheveux, donc elle a un traumatisme là-dessus et c’est toujours la même chose, on sent qu’elle est hantée par l’expression d’un désir féminin, et que ce désir est un désir qui dérange… Et comme ça dérange, moi ça m’intéresse… (rires)

Pour votre prochain roman, comptez-vous vous inspirer de nouveau d’un fait historique ?
Non, je vais changer complètement ! La chose qui ne va pas changer, je pense, c’est le décor. Je pense conserver un décor très implanté dans le terroir, dans le local car je viens de là, c’est ça qui m’intéresse. En fait, je ne reprends jamais les mêmes thèmes. Un de mes livres, c’était une autobiographie policière, un autre, c’était une ….. (11,30) politique, l’autre était un livre plutôt « scientifique » si on peut dire. Ce serait un vrai polar mais qui ne s’arrêterait pas au moment où on aurait trouvé la solution, qui irait un petit peu plus loin, au-delà du thriller. Je ne pense pas refaire un polar historique, il y a tellement de choses qui n’ont pas encore été faites que je peux me permettre de changer de cadre.

unnamedBien sûr, mais c’est vrai qu’il y a des auteurs qui utilisent toujours les mêmes personnages ou qui basent leurs intrigues dans les mêmes villes, vous n’êtes pas pour créer une série ?
Non, j’aurais peur de faire une recette qui retomberait toujours dans des travers, des gimmicks et j’aurais l’impression de refaire toujours le même livre. (rires)
Ce qui m’intéresse, c’est vraiment de briser des codes et de flirter à la frontière du genre plutôt que de m’insérer directement dans le genre. J’ai l’impression qu’il y en a déjà plein qui font cela, or moi, ce qui m’intéresse c’est d’être à la marge. Alors c’est déjà une littérature qui est à la marge et moi je veux être à la marge de la marge.

Donc nous n’aurons pas la chance de revoir Garance dans un projet romain ?
Si elle revenait… ce ne serait jamais au même âge, jamais sur un même schéma narratif. Par exemple, si elle revenait, elle reviendrait à 15 ans, pour revenir au moment de son traumatisme car c’est un âge que j’adore. L’adolescence, c’est le moment où on passe à l’âge adulte et moi je trouve cela effectivement passionnant ; ou alors elle aurait 60 ans. J’aime bien ce personnage, donc je n’exclus pas qu’elle revienne car c’est un personnage qui n’est pas proche de moi et c’est reposant mais ce n’est pas quelque chose que je ferai tout de suite.

Alors j’imagine qu’on vous pose souvent la question mais n’est-ce pas trop dur d’être une femme au milieu de cet univers masculin ? Est-ce pesant ?
C’est les deux et en même temps dans un sens, ce ne sont que des toutes petites choses. En fait, l’accueil est super, on rigole, c’est très chaleureux mais après, le machisme, ça se joue toujours sur des petites choses… quand on est en public, les hommes ont tendance à prendre plus la parole, c’est plutôt eux qui occupent l’espace public. Après c’est aussi une chance… je ne sais pas pourquoi… (rires) peut-être que ce n’est pas du tout une chance… (rires) C’est une chance car il y a tout à conquérir. Il y a encore tant de choses à conquérir dans le roman noir, même s’il y en a eu. Mais il est vrai que quand on demande à des hommes de citer des femmes auteures de roman noir, c’est difficile, ils en citent trois et c’est tout, après ils s’arrêtent. Alors que le nombre de mecs est énorme ! Donc c’est vrai qu’on a tout à conquérir. Ingrid Astier, par exemple, qui est entrée à la Série Noire en même temps que moi, a elle aussi d’une autre façon, un espace à prendre.
Après, il est vrai que dans le trhiller, il y a beaucoup de femmes mais le trhiller est le genre qu’on a laissé aux femmes. C’est un genre qui est quelque peu méprisé, à tort, on le sait. Dans « notre milieu » si on peut dire, entre le polar, le thriller et le roman noir, il est vrai que celui qui est considéré comme le top c’est le roman noir qui est au-dessus du thriller qui est très très bas et donc il y a énormément de femmes dans le thriller, pas mal dans le roman policier, et très très peu dans le roman noir. Donc vraiment, il y a un truc à faire là-dedans !

Propos recueillis par Jérémy Engler


Notre critique de Et ils oublieront la colère

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