Interview : Elsa Brants & Reno Lemaire – ne les appelez pas Frangaka

La Japan Touch a été l’occasion de rencontrer Elsa Brants et Reno Lemaire. Tous deux mangakas français, et Montpelliérains d’origine, ce salon a été l’occasion de réunir deux personnes qui se connaissent bien (chose dont vous risquez de vous rendre compte au fil des questions). Notons, qu’à la fin de l’interview, nous ajouterons une question spoiler, que nous vous conseillons de ne lire qu’après avoir lu le Tome 5 de Save me Pythie.

Bonjour à vous deux. Tout d’abord, et pour ceux qui ne vous connaitraient pas, pourriez-vous vous présenter, mais chacun à la place de l’autre ?

Elsa Brants – Bonjour, je suis Reno, je suis champion de Beach volley, et j’aime bien m’étriller les pieds pendant les conférences (rires).

Reno Lemaire – Ah ça balance ? Bon ben… Bonjour, je suis Elsa Brants, connue, réputée pour être l’auteure la plus sexy du manga français. Comme on est assez intimes ici, je vais vous dire que là, sous ma robe, je ne porte rien. (rires) Et je suis l’auteure de Save me Pythie, série en cinq tomes, et si vous achetez toute la collec’, je viens chez vous, et je fais un strip-tease ! (rires)

Elsa Brants – Ca fait quelques fois que je ne viens plus en festival avec mon mari, je sens que je vais avoir des problèmes (rires).

Comment présenteriez-vous vos univers respectifs ?

Elsa Brants – On va peut-être revenir sur nos identités respectives…

Reno Lemaire – Ah ? Moi ça me dérangeait pas ! (rires) Vas-y !

Elsa Brants – Eh ben… Ma série se passe dans la Grèce antique, au temps des dieux, des héros, et des monstres mythologiques. Et mon héroïne, Pythie, va rencontrer Apollon, va se fâcher avec lui, va se prendre une malédiction, et va devoir essayer de survivre en étant la compagne de voyage d’un fils de Zeus qui, lui, attire toutes les catastrophes. En gros, ça se passe pendant l’ère mythologique et c’est complètement fou… parce que… je suis pas très saine d’esprit. (rires)

Reno Lemaire – Ben. Pareil (rires). Si si ! C’est pour ça qu’on s’entend bien ! Y a ce côté loufoque qu’on partage. Moi, c’est Dreamland, le monde des rêves… une sorte de dualité où les héros, c’est des ados, des lycéens qui vivent la vie des gens normaux la journée, pas de pouvoirs, truc super réaliste mais dans le sens authentique… La nuit, ils vont dans Dreamland, le monde que j’ai inventé, un monde de rêves où là, justement, tout est permis… Voilà. C’est un gros fourre-tout.

Alors… Parlons Franga… (rires d’Elsa Brants) Est-ce que vous vous reconnaissez dans l’appellation Frangaka, ou est-ce que vous trouvez le terme trop réducteur ?

Reno Lemaire – C’est surtout trop bidon !

Elsa Brants – C’est moche ! C’est super moche ! J’ai entendu franga, j’ai entendu manfra, bande-dessinée d’inspiration japonaise… Donc non. À chaque fois, je réponds un peu la même chose, c’est comme si, lorsque je préparais une pizza, j’allais appeler ça une pifra, tout ça parce que je ne suis pas italienne… C’est un peu une recette, si tu suis les codes, c’est du manga et puis voilà… Manga français, si tu veux, mais bon…

Vous trouvez qu’il y a une unité dans le manga français ? Une particularité du manga français ?

© Photo malapris.com http://malapris.com/
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Reno Lemaire – La particularité, ce serait qu’on a notre culture, et encore, non. Regarde Elsa, tu peux écrire sur la Grèce, donc ça n’a rien à voir avec la France, mais c’est sa sensibilité d’artiste, qui a grandi ici, qui a ses codes, mais qui s’est réappropriée certain codes japonais. C’est pour ça, le nom, tous ces noms, pourquoi tu crois qu’il y a trente-six appellations ? C’est comme partout, quand il y a une nouvelle mouvance, tous les crevards se mettent à chercher un mot pour dire « c’est moi qui ait inventé ce mot ». C’est de l’égo, ça sert à rien, tu demandes à n’importe quel auteur, il te dira : « Je fais du manga » et ça reste de la BD, des bulles, des cases… Donc toutes les appellations, c’est pour les pseudo-commerciaux, qui veulent essayer de mettre leur petite pierre à l’édifice, mais honnêtement, toutes ces appellations, elles ne servent à rien. L’unité, je pense qu’il n’y en n’a pas vraiment. C’est cool, on parle tous la même langue, là, en l’occurrence, on est potes, mais quand tu vas découvrir un nouvel auteur, qui est de Lille, que t’as jamais rencontré, qui a sorti son manga français, quand tu vas en festival, il n’y a pas la barrière de la langue japonaise, tu peux discuter, voir comment ça se passe… La particularité, c’est qu’on se comprend, après franchement, là c’est encore nouveau, on est une dizaine, quinzaine, vingtaine à avoir sorti une série. Tu peux voir que c’est super différent, et que plus ça ira, plus il y aura de tout !

Alors, pour Reno : quelles limites fixez-vous à votre univers ? Quels pouvoirs excluez-vous de donner ?

Reno Lemaire – C’est la question de fan, de lecteur ! Pour créer, je ne me pose pas de limites. Après, tout ce qui est question de pouvoirs, je n’y réfléchis pas en mode : « les pouvoirs cheatés ». Vu que je joue sur les phobies, j’entends : « Ah ! Mais si j’ai peur de l’infini, j’aurai le pouvoir de l’infini ! » et je réponds : « Eh ben non, ça marche pas comme ça ! », sinon on serait dans X-men ou One piece. En fait, je fais un pouvoir selon le traumatisme de la personne. Une phobie ça nait d’un traumatisme, c’est une peur, et moi ce qui m’intéresse c’est créer le personnage, faire son background (NDLR : faire son historique, développement personnel). Je ne prends pas simplement les appellations : phobie de ça, pouvoir de ça. S’il y a une personne qui a peur de l’infini, il faut qu’elle m’explique pourquoi, qu’est-ce qui a amené ce traumatisme ? Et selon ce qu’il va me raconter, je ferai naître un pouvoir qui, en fonction des fois, pourra être totalement différent. Je préfère qu’on me raconte pourquoi on est phobique, plutôt qu’on me liste les pouvoirs ; parce que oui, on tape « liste des phobies », on trouve plein de choses. Mais à ce moment-là, je serais simplement une série avec des pouvoirs, et ce n’est pas mon idée.

 

Pour Elsa : quelle référence à la pop-culture avez-vous préféré intégrer ? Y en a-t-il une pour laquelle seule une poignée de lecteurs comprendrait ?

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Elsa Brands – Oh la la la la !

Reno Lemaire – (rires) Paye ta question !

Elsa Brants – Il y a plusieurs choses que j’aime que j’ai placées dedans… J’ai placé Ironman, j’ai placé des personnages de Game of Thrones, on voit David Tennant qui apparait dans le Tome 2, il y a le TARDIS également… Je crois que les personnages qui seront le moins reconnu et que très peu m’ont dit les avoir trouvés, c’est Dan et Danny, que j’ai placées dans le Tome 4 je crois ? Et seuls ceux de ma génération qui ont suivi tous les animés qui passaient à la télévision doivent se rappeler de Dan et Danny. Ça passait sur la trois, c’était délirant, tu te rappelles toi Reno ?

Reno Lemaire – Pas trop…

Elsa Brants – T’étais trop petit ! (rires) C’était génial ! Deux filles qui étaient dans l’espace…

Reno LemaireDan et Danny… Ça me parle !

Elsa Brants – Elles avaient des missions ! C’était top ! Elles étaient super sexy…

Reno Lemaire – Il y avait une rousse non ?

Elsa Brants – Il y avait une rousse, aux cheveux courts, et une aux cheveux longs, bleus-noirs…

Reno Lemaire – Mais c’était pas un manga, c’était américain ?

Elsa Brants – Euh… Non non, le dessin était plutôt japonais… Elles partaient, elles faisaient des missions, elles détruisaient tout… C’était fun ! Enfin voilà, je les ai placées et je pense que seuls ceux de ma génération doivent les reconnaître !

Pour Reno : comment gère-t-on d’un point de vue narratif un ensemble de personnages aussi vaste que celui du Seigneur des Anneaux ?

Reno Lemaire – Ah carrément ? (rires) Tout est dans la tête ! (rires) Bizarrement, c’est facile parce que, c’est ton univers, c’est tes personnages, donc, bien sûr j’ai des petites notes juste pour me rappeler de trucs comme le classement, des trucs qui ne sont pas essentiels à la cohérence de l’univers, ce sont des détails qui vont plaire aux lecteurs, quand on a des lecteurs qui sont à fond sur les détails. Tu fais ta première lecture : si lors de ta lecture, tu ne trouves aucune incohérence, eh ben c’est que tu as bien fait le taf et que tu maîtrises ton univers. Après, il y a toujours des gens qui vont chercher les petites erreurs, que ce soit dans le Seigneur des Anneaux ou dans les séries, dans tout, t’as toujours des petits erreurs, là et là. Je ne me prends pas la tête : l’univers, je sais où je vais avec, je le connais, ça m’appartient. J’ai beau en faire – on a catalogué 370 personnages avec des noms en seize tomes – ça ne pollue pas le récit. À gérer c’est facile. Ce qu’il faut faire maintenant, c’est une frise chronologique. Là, comme je pars dans le passé, dans le présent, dans le futur, c’est assez casse-gueule. Ça donne super envie de traiter un truc sur la temporalité, des messages dans le futur, des flashbacks ou des sauts dans le temps, c’est super intéressant pour un auteur, mais c’est super casse-gueule si tu ne notes pas un minimum. La temporalité est très importante : j’ai fait une frise, avec les années, les époques. Il y a plusieurs générations de héros, qui s’entremêlent… Non vraiment, je n’ai pas à me forcer avec ça !

Puisque l’occasion est belle et que le moment s’y prête : seriez-vous prêts à envisager un cross-over ?

Reno Lemaire – Oui, carrément ! De toute façon… Cross-over : oui, séries ou petits-chapitres à quatre mains d’autre chose : oui. Et je ne parle pas qu’avec Elsa, on est plusieurs potes à vouloir. Mais on n’a pas toujours le temps, et puis, il faut voir avec les éditeurs – parce que mine de rien on est tous chez des éditeurs différents – mais clairement, se faire un petit délire ça serait bien. Parce qu’Elsa est auteure, elle a sa série, moi c’est pareil, j’ai d’autres choses à faire après, mais le temps d’un moment, ça prend un petit mois, se dire : « sur ces quinze pages, on s’est fait plaisir, on a fait un truc délirant », je pense que ce soit tous les deux, ou avec d’autres, on est d’accord.

Elsa Brants – Ah oui, on est d’accord !

Avez-vous des idées qui vous viendraient ?

Reno Lemaire (rires d’Elsa Brants) – Mais c’est ça qui pourrait être marrant, chacun vient avec son univers, sa façon de faire. Déjà on sait les couples qui pourraient se faire, déjà dans le comique, la légèreté, et puis ça pourrait amener des trucs biens. Il y a des gens, ils sont soit dessinateurs, soit scénaristes, d’autres sont auteurs, et là tu es tout, et tu n’aimes pas déléguer aux autres. Alors quand tu as deux auteurs qui se rencontrent, en mode respect comme au Japon, et on envisage ce que l’autre apporte, je suis sûr que ça pourrait donner un truc de malade. Ça ne serait pas « chacun son rôle ; je suis le scénariste, tu es le dessinateur », là, tu aurais deux auteurs qui feraient : « T’sais quoi ? Y’a ça ! Mais attends, tu rebondis et pam, pam, pam, et tu arrives à un truc ! ». On n’y a jamais pensé, mais rien que ça fait rêver !

Elsa Brants – Ah ouais, carrément !

Enfin, Reno Lemaire, quid des spins off tant attendus ?

Reno Lemaire – Oh ! Il y en a plein en stand-by ! Moi je ne les appelle pas des spins off. À chaque fois que je crée un personnage, je crée son background, donc en fait il a son histoire, son vécu, et les aventures qui devraient lui arriver. Maintenant il reste à savoir où tu mets la caméra, quel est l’axe que tu as pris, et donc oui, il y a plein de personnages qui ont un truc super intéressant et que je ne traiterai pas dans l’histoire. Ce sont des scénarios, donc oui des spins off, je peux en faire autant qu’il y a de personnages dans Dreamland, ils sont tous travaillés comme s’ils étaient des héros. Je donne une vraie consistance à chaque personnage, je les travaille comme s’ils étaient réels. C’est pour ça que je n’ai pas trop de second rôle ou de faire-valoir : chaque personnage a son importance ailleurs. Quant à savoir quand, comment je le dessinerai… C’est pas un plan de savoir comment je ferai après Dreamland, j’ai quand même pas mal d’années devant moi avant de finir ce que j’ai entamé. C’est pour ça que le mot « spin off » ça me gêne, ça veut vite dire « exploitation dans le mauvais sens, il continuera après », mais non, je ne sais pas. J’ai 20-30 spins off en attente, et peut-être qu’un jour je les ferai, je ne sais pas !

Jordan Decorbez

Je tiens à remercier Elsa Brants et Reno Lemaire pour leur participation, Camille pour l’aide aux questions, et Francis Malapris pour les photos !


(Ici le lien vers la question SPOILERne cliquez que si vous avez lu la fin de Save me Pythie – Tome 5 !)

3 pensées sur “Interview : Elsa Brants & Reno Lemaire – ne les appelez pas Frangaka

  • 14 décembre 2016 à 19 h 47 min
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    SVP ! éditez votre question de fin (soit vous l’enlevez soit vous mettez un GROS SPOIL !
    merci d’avance !
    Kasai Risu

    Gérant du site / groupe Parlons Manga Français.

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    • 15 décembre 2016 à 13 h 22 min
      Permalink

      La question a disparue et sera intégrée dans un autre lien ! Je suis désolé des spoils que ça a pu engendrer, je pensais que la chose était bien délimitée ! A priori non, merci de ce retour !

      Jordan Decorbez

      Répondre

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