Interview de Yan Duyvendak pour la pièce Please Continue (Hamlet) au TNP, un procès au théâtre !

Jusqu’au 30 novembre au Théâtre National Populaire de Villeurbanne, se déroule quelque chose d’exceptionnelle ! Un procès au théâtre ! Avec de vrais juristes et seulement 3 acteurs, l’accusé Hamlet, sa mère Gertrude et Ophélie qui s’est portée partie civile. Sous nos yeux, pendant 3 heures se déroulent un vrai procès avec seulement 3 acteurs professionnels sur 9 intervenants, sans compter les 8 jurés tirés au sort parmi le public. Yan Duyvendak et Roger Bernat pratiquent tous deux un théâtre participatif ou le spectateur n’est pas seulement passif, il fait partie intégrante du spectacle qui se déroule sous leurs yeux. Pour mieux comprendre cet univers, nous sommes allés à la rencontre d’un des co-auteurs de la pièce, Yan Duyvendak.

Comment vous est venue l’idée de monter cette pièce ?
Yan Duyvendak : Cette pièce est née de la collaboration entre Roger Bernat et moi. Nous connaissions l’un et l’autre nos travaux respectifs et comme nous travaillons tous les deux sur des questions politiques et sur les rapports entre les spectateurs et le théâtre, nous nous sommes dits que ce serait chouette de travailler ensemble. Donc on a eu une grosse résidence consacrée à ce projet en 2011 mais dès 2010, on avait commencé à échanger des pistes par mail sur des trucs dans la société qui nous intéressaient. Puis tous les deux, on a lu les procès verbaux des procès de Guantanamo qui venaient de paraître sur le web, et on a vraiment été choqué. C’est d’ailleurs de là que vient le titre Please Continue parce que c’est ce que les gens disaient tout le temps à ces soi-disant terroristes : « Please Continue, please continue » et les accusés ne disaient rien parce que ce n’étaient déjà plus des hommes… On avait pris ça comme titre de travail et puis on l’a gardé jusqu’à la fin. Donc on a essayé de mettre des textes de la réalité dans le lieu de la fiction et 3 mois avant la première, on s’est dit, ça ne marche pas, c’est obscène, c’est pas bien, on se trompe et on doit aller dans l’autre sens, amener la fiction dans la réalité. On a été voir des procès et on s’est dit amenons la fiction dans la réalité et donc on a pris n’importe quelle histoire dans la fiction pour la proposer à des gens de la justice.

Alors pourquoi le choix d’Hamlet de Shakespeare ?
Parce que pour nous, qui dit crime dans la fiction, dit Shakespeare. Puis on a été voir des gens de la justice en hésitant entre Othello et Hamlet parce que les deux sont faciles à adapter dans la réalité mais ils nous ont dit qu’Othello c’était trop compliqué pour faire un cas simple. Mais qu’en revanche, le premier meurtre sur Polonius, c’était possible, d’autant plus qu’il y avait des similitudes avec un vrai dossier d’instruction qu’on avait eu entre les mains. On s’est donc dit qu’on pouvait mélanger les deux et garder le contexte socio-économique du cas réel et cacher le reste par la fiction de Shakespeare.

andreas etter
© Andreas Etter

Etait-ce important pour vous de travailler à partir d’un vrai cas plutôt que de vous inspirer d’un procès que vous auriez vu ?
Oui, c’est un procédé classique dans le théâtre, d’amener une pièce ancienne dans la contemporanéité. Puis, au départ, quand on a eu ce sujet d’instruction, ça nous a beaucoup intrigué et comme ça nous troublait, on s’est dit qu’on devrait en faire quelque chose. On n’allait pas travailler avec car c’était trop risqué pour l’avocat qui nous l’avait donné mais on avait envie de cette réalité. Si nous étions partis d’Hamlet pour construire un procès, nous aurions eu du mal à détacher le spectateur de l’image du Hamlet coupable de meurtre dans la pièce, et finalement, le détachement du public vis à vis de Shakespeare s’opère parce qu’il comprend qu’il ne s’agit pas du Hamlet de Shakespeare. Plus on avance dans la pièce, plus le spectateur doit faire le deuil de Shakespeare.

En parlant du deuil de Shakespeare, vous est-il arrivé d’avoir des réactions du public vous disant avoir trop reconnu Shakespeare ou pas assez ?
Plutôt pas assez. C’était super drôle, à un moment donné, on avait eu une classe, que j’avais pu rencontrer avant où la prof disait : « bon j’ai vu les photos des répétitions mais les T-shirts jaunes horribles des comédiens, ce ne sera pas comme ça la pièce, ils auront de vrais costumes de Hamlet ? » Je lui ai dit : « c’est quoi des vrais costumes de Hamlet ? » Elle m’a dit : je ne sais pas, des chapeaux, des capes… – Ah, non, ce seront des T-Shirts. – Ah mais c’est moche ! – Mais madame, vous ne venez pas voir Hamlet de Shakespeare… – Ah mais si, on va voir Hamlet de Shakespeare, on s’est préparé pour ça avec les élèves. – Non, madame, on vous a mal renseigné, ce n’est pas Hamlet de Shakespeare. – Mais si ! – Madame, je suis l’auteur de la pièce, je sais de quoi je parle. – Mais si, c’est Sahekespeare ! » Et après quand elle sortie de la salle, je lui ai demandé comment c’était, elle m’a répondu : « Horrible ! Indigent vraiment ! Que 3 actes ! Et en plus ils ne connaissaient pas leurs textes ! Horrible ! » et les élèves, eux, étaient ravis.

Vous parlez des classes qui viennent au spectacle, à la fin de la pièce un jury est composé de manière aléatoire et les noms sont tirés au hasard, mais j’ai pu constater qu’il y avait des élèves dans le jury, n’est-ce pas volontaire ?
Oui. Tout à fait ! Au début, on le faisait avec l’âge légal du pays dans lequel on représentait la pièce, donc en France c’est 23 ans mais à un moment donné on l’a fait à Bordeaux et pendant les délibérés, des ados sont venus me voir en me demandant pourquoi il n’y a que des vieux dans le jury et je leur ai répondu que c’est parce qu’ils n’avaient pas l’âge légal et ils m’ont dit non mais c’est du théâtre… Mais on veut condamner Hamlet et donc j’ai compris qu’il comprenait très bien les deux niveaux. Ils comprenaient que c’était de la fiction, que c’était du jeu mais ils avaient envie d’exercer leur parole civique. Donc maintenant, je parle avec les présidents en amont pour leur demander s’ils sont d’accord pour que des mineurs fassent partie du jury.

Bien que le jury ait la lourde tâche de condamner ou non Hamlet, au final, le résultat dépend quand même énormément de la qualité des avocats, qui rappelons-le, changent à chaque représentation. Comment les choisissez-vous ?
Au début, c’est mon équipe et moi qui démarchions les juristes pour les faire participer et ça demande un travail considérable. Et finalement, on s’est rendu compte que presque chaque théâtre a dans son conseil de fondation un président d’un tribunal ou un avocat intéressé par la culture. Pour nous, ce sont ce qu’on appelle des « anges-gardiens » qui aident à descendre dans la hiérarchie pour trouver des gens hauts-placés qui voudraient participer à ce spectacle. On ne fait pas de casting, les gens qui s’inscrivent, on les prend. Peu importe, si on a un mauvais avocat, ce n’est pas grave car on se dit que malgré tout, c’est un vrai avocat qui fait cela tous les jours dans la vraie vie et c’est intéressant de se rendre compte qu’il y a des bons et des mauvais et que c’est très important d’avoir un bon. Ou alors, à l’inverse, des fois, on peut se rendre compte qu’il ne sert à rien d’avoir un bon avocat, car si le juge lui est pour la condamnation, le couperet tombe et c’est 8 ans.
Je tiens aussi à préciser que tous les juristes présents sont bénévoles.

Performance

Vous venez annoncer les résultats avant le verdict du jury, pourquoi cette volonté d’annoncer tous les verdicts précédents  ?

Parce que c’est quand même une dimension très critique. C’est là que tu prends dans les dents que c’est aléatoire. Le même cas exposé de différentes manières dans les différents pays donne des verdicts très différents. En Allemagne, où on a beaucoup tourné, on est venu me voir en me disant que ce n’est pas totalement juste car je résume la justice à peau de chagrin. Je demande de faire un procès qui devrait durer plus de 3 jours en 3 heures donc on ne peut pas tout exposer et on ne peut pas être juste parce qu’on n’a pas le temps, donc en Allemagne, les juristes n’étaient pas totalement pour. Mais dans les autres pays, ils sont d’accord car ils savent très bien qu’il s’agit d’une justice humaine et pas exacte.

Est-ce que le nombre de jurés varient selon les pays ?
Oui, en France, c’est un juge, 2 assesseurs et 6 jurés et comme nous n’avons pas les deux assesseurs, pour arriver à 9, on choisit 8 jurés. En Allemagne, ce n’est que 2. Moi j’aime beaucoup le fait que ça change à chaque fois et que les gens de la justice s’approprient la pièce, veuillent modifier certaines choses. Par exemple, en Pologne, il y a une eu reconstitution du meurtre sur scène, donc on a recrée les conditions du crime et il y avait deux policiers qui rejouaient la scène et qui avaient amené Hamlet avec des menottes, c’était très impressionnant.

Pourquoi ne pas faire cette reconstitution à chaque représentation ?
Parce qu’en France ça ne se fait pas. Il y a une reconstitution qui est faite au préalable et qu’on transmet au dossier sous forme de photos.
Actuellement, on cherche une équipe de policiers scientifiques qui serait d’accord pour faire la reconstitution avec nous afin de refaire des photos un peu mieux. Car les photos du dossier, ce sont nous qui les avions faites au début, à l’époque où nous ne pensions pas du tout que la pièce marcherait… Donc on a fait ça un peu comme on pouvait et maintenant on nous dit souvent que les photos ne sont pas de très bonne qualité et qu’il faudrait refaire une vraie reconstitution.

Vous dites que vous ne pensiez pas que la pièce aurait du succès, pourquoi ?
Parce que c’est chiant ! (rires) On a pensé qu’on arriverait à convaincre des gens à Genève où on a commencé mais qu’on ne réussirait pas au-delà parce que c’était trop lourd et que ça coûtait trop cher. De plus, nous ne pensions pas que ça pourrait autant intéressé les gens de la justice.

Il existe des concours de magistrature avec des joutes oratoires entre membres d’un même barreau, ces concours ont dû vous rassurer au moment de la création et vous permettre d’envisager un succès possible de votre pièce non ?
Oui, ces concours d’art oratoire nous ont permis de penser que notre pièce pourrait fonctionner et que les gens de la justice pourraient être intéressés.

Avez-vous proposé votre cas à des Ecoles de magistrature ou à des joutes oratoires ?
On l’a fait une fois pour le moment et on va le refaire à Nantes pour une école de droit, où ce sont des élèves en droit qui font tous les rôles sauf les acteurs. Moi j’avais un peu peur car ce que j’aime bien c’est qu’on voit que les juristes arrivent avec la conscience de leur expérience. Ils arrivent et tu sens que c’est comme ça qu’ils bossent. Tandis qu’avec des élèves, ce n’est que du faux, donc j’avais peur qu’avec des élèves, on sorte trop de l’histoire et qu’on s’ennuie mais finalement ça a très bien marché. Après ce n’étaient que des étudiants en droit dans le public donc ils étaient intéressés par l’épreuve. Il n’y avait pas de public normal, ça je ne le ferai pas avec un public normal.

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A la fin de la pièce, le jury se réunit pour délibérer mais ils n’ont que 20-25 minutes pour cela, comment faites-vous pour tenir les délais ? Comment des jurés amateurs réussissent-ils à obtenir un consensus aussi vite ?
Souvent ça déborde, c’est très difficile de respecter le timing. D’ailleurs, c’est le gros problème de ce spectacle, le manque de temps. Moi je n’ai jamais assisté aux délibérés, les juges n’ayant jamais voulu, mais ce que m’ont dit les présidents c’est que ce qu’ils faisaient, c’est un tour de table des opinions et après ils votent, ils n’y a pas de discussions afin de raccourcir le temps au maximum. Si Hamlet est déclaré coupable, ils passent directement au vote sur le nombre d’années d’emprisonnement.
Après je demande au juge de bien préciser aux jurés avant de commencer les délibérations qu’ils ne vont pas faire comme dans la réalité et que ce n’est qu’une caricature d’une vraie délibération. Si les plaidoiries sont vraies, les délibérations sont totalement caricaturales.

Pourquoi ne pas faire voter tout le monde afin d’éviter toute frustration de la part du public qui aurait aimé donné son avis ?
Parce que pour le coup, ce ne serait pas du tout représentatif de la réalité. Moi, je trouve intéressant de prendre le nombre exact de jurés de chaque pays pour respecter la visée pédagogique du spectacle.

Y’a-t-il des gens qui refusent d’être jurés ?
Oui ça arrive. Je dis au juge qui choisit les jurés sur la liste des réservations de les lire à la suite afin que les gens viennent. Donc ils viennent les uns à la suite des autres sans qu’on sache vraiment qui est qui, puis l’huissier les compte et s’il en manque un, le juge appelle un nouveau nom. Après en Allemagne et en Italie, ça n’est pas possible parce qu’ils ont vraiment besoin des noms, les jurés sont organisés par numéros, donc chaque nom correspond à un numéro, il faut que le premier soit le numéro 1, ils doivent dire leur nom et jurer solennellement, pour insister sur la rigueur de la justice.

Il y a une chose étonnante quand on vous écoute parler de la pièce, vous avez toujours peur que le public s’ennuie ? Trouvez-vous la pièce ennuyeuse ?
(Rires). Non, mais je sais qu’il y a des moments où on peut s’ennuyer. C’est un ennui qui reprend la réalité d’un procès. Il y a des fois où le psychiatre est vraiment inintéressant et où tu ne peux pas l’écouter. Tu ne veux qu’une chose c’est qu’il se taise… (Rires)

Combien de temps ont chaque avocat pour préparer le procès ?
Ils reçoivent le dossier d’instructions 3 semaines avant la première. Et même si certains ne passent pas 3 semaines sur le cas car ils ont évidemment leurs autres affaires en cours, ils connaissent tous par cœur le dossier. C’est impressionnant, c’est là qu’on voit que c’est un vrai métier…

Dans combien de pays la pièce a-t-elle tournée ?
On a joué dans 6 pays, en Allemagne, en France, en Pologne, en Italie, en Suisse, au Pays-Bas et là on prépare la version japonaise, américaine, ce dont je me réjouis, notamment avec la version texane où il y a la peine de mort, donc ce sera encore plus intéressant et une version chinoise est à l’étude.

Nous vous conseillons donc de ne pas rater l’opportunité d’assister à un tel procès, dont nous vous proposerons une critique la semaine prochaine. Une surprise vous attend sur la page facebook du spectacle ce samedi à l’occasion de la centième avec les notes prises par Yan Duyvendak sur les différentes méthodes de procès selon les pays.

Propos recueillis par Jérémy Engler

3 pensées sur “Interview de Yan Duyvendak pour la pièce Please Continue (Hamlet) au TNP, un procès au théâtre !

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