Intimités croisées : les confessions intimes de trois personnages surprenants et attendrissants

Intimités croisées est un spectacle mis en scène par Fred Couchoux, avec les comédiens Maud Martin, Cyrille Cagnasso, et Fred Couchoux, d’après : Le journal intime d’un arbre de Didier Van Cauwelaert, Le Journal de grosse Patate de Dominique Richard, et Le Journal d’Edward, hamster nihiliste de Miriam et Ezra Elia. Il est joué à l’Espace 44 du mardi 19 au dimanche 24 janvier.

Le rideau s’ouvre sur trois personnages, côte à côte en bord de scène, qui sourient, observent le public dans un face-à-face troublant, et semblent demander : « Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? ». L’action est cependant rapidement prise en charge, et les comédiens donnent à entendre trois voix, issues de trois journaux intimes de personnages bien différents : celui d’une petite fille de 12 ans, et, plus surprenant, celui d’un hamster philosophe et d’un poirier mélancolique. Chaque personnage prend la parole indépendamment des deux autres, et exprime sa propre vision du monde en racontant aux spectateurs des moments choisis de son existence. Dans le théâtre de poche qu’est l’Espace 44, la proximité immédiate entre les acteurs et le public créent une certaine intimité qui favorise les confessions intimes…

70626541Les confessions d’une petite fille

C’est la comédienne qui prend la parole en premier. La petite fille qu’elle incarne a des lunettes immenses, fait son entrée en sixième, et adore manger. Voilà, pour elle, les premières caractéristiques qui la définissent… Elle raconte à son journal ainsi qu’au public ses petits tracas : les moqueries de ses camarades qui à cause d’un certain embonpoint l’appellent « grosse patate » ; le garçon de la classe dont elle est amoureuse, avec qui elle rêve de « sortir », et à qui elle a écrit sa première lettre d’amour en forme d’ultimatum, dans laquelle elle lui demande de choisir entre elle et le foot… Il y a aussi Rémi, le bouc-émissaire de l’école qui est devenu tant bien que mal son ami… Le spectateur est témoin de ses erreurs, de ses efforts pour s’intégrer et pour trouver sa place ; on évoque son papi réconfortant, ses parents – ces satanés parents qui ne répondent jamais aux questions « vraiment importantes »… La comédienne a beau être adulte, son jeu est tel qu’il nous semblerait presque voir une vraie préadolescente s’exprimer devant nous. A travers son récit, le spectateur replonge avec délice dans les préoccupations enfantines, ses peines, ses joies, ses découvertes, toujours racontées avec légèreté et humour – on rit des pitreries de l’enfant, qui se relève la nuit pour reprendre du dessert, ou on joue à être une chanteuse renommée sur la scène de l’Olympia…

intimités croisées 3Les projets d’un hamster philosophe

La petite fille ignore tout des importantes méditations de son hamster. Lui qui est considéré comme un animal inerte est, en fait, extrêmement lucide sur sa situation et ne cesse d’imaginer des plans pour s’échapper de sa cage et en finir, enfin, avec sa condition servile et déshonorante… Il a soif de liberté et ne supporte plus ni d’être enfermé, ni d’être manipulé comme un objet par ses maîtres. La figure du hamster militant pour ses droits est très drôle : entre autres, on peut citer une grève de la faim à laquelle il réussit à se contraindre une demi-heure, l’utilisation de la roue uniquement la nuit pour que le cliquetis réveille ses maîtres, et un débat avec le chat de salon qui s’avère totalement stérile… Sa rencontre avec un autre hamster femelle, nouvellement arrivé dans la cage, est décisif : c’est une artiste qui créé avec de la paille des œuvres éphémères, « à l’image de la vie ». Il lui fait part de ses aspirations profondes, lui parle de philosophie, et lui fait part de ses projets de libération de la condition des Hamsters, le tout dans un langage châtié et très étudié.
Il est plaisant d’imaginer les pensées d’êtres vivants que nous considérons généralement comme inconscients, ou, du moins, dont la conscience nous est à jamais inaccessible… Le personnage du hamster renverse notre considération sur l’animal et remet en question notre comportement envers lui ; il permet au spectateur d’imaginer ce qu’un humain ressentirait dans sa condition – manipulé avec autorité, enfermé, effrayé, et dépendant de la volonté d’un être supérieur…

intimités croisées 1Les souvenirs d’un poirier mélancolique

Le poirier, quant à lui, vient de tomber et repense avec nostalgie à son existence passée : il a vécu trois fois plus longtemps qu’un homme, et a pu être témoin de l’évolution de la société. Il se revoit il y a trois cent ans, sous le règne de Louis XI ; il raconte le temps où ses arbres étaient utilisés, et chéris, pour faire de l’alcool. Et puis surtout, il nous présente cette petite fille si touchante, qui désobéit à son père et se rend dans le jardin du voisin pour rendre chaque jour visite au poirier : il est devenu son ami, celui à qui elle confie ses secrets les plus intimes. Jamais un arbre ne s’est senti aussi beau et robuste. En évoquant tout cela, le poirier ne cesse de se demander : que vont devenir ces souvenirs, lorsqu’il sera devenu buches ? Est-ce que sa conscience demeurera dans l’écorce qu’a conservée précieusement la petite fille… ?

Finalement, le titre de la pièce illustre tout à fait son contenu : le spectateur vit une heure suspendue, qui lui permet d’entendre des existences singulières – des intimités qui se sont croisées, qui se répondent involontairement, et, sous des apparences naïves, nous laissent attendris.

Chloé Dubost

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