Jalousie contre génie musical : le combat de Salieri et Mozart

À l’Espace Saint Martial, les jours impairs du 5 au 28 juillet 2019, le lausannois Jean Chollet, directeur du lieu, profite du festival Off d’Avignon pour mettre en scène la courte pièce de Pouchkine Mozart et Salieri.

Une légende tenace remastérisée

téléchargement (3)Mozart était un génie, tous ses contemporains s’accordaient là-dessus, dont le compositeur officiel de la Cour de Vienne, Salieri. Mozart décidant de s’installer à Vienne, Salieri craint pour sa place et bien que vouant une admiration sans borne à Mozart, il ne peut s’empêcher d’être jaloux de son talent. De cette jalousie, Alexandre Pouchkine en a tiré une courte pièce qui met en scène Salieri assassinant Mozart au poison. Jean Chollet, sous le pseudonyme de Jean Naguel, a décidé d’apporter quelques modifications à la version du russe. Il ajoute donc des scènes entre Mozart et lui et explique un peu plus la relation entre les deux hommes mais surtout, contrairement à la pièce originale, il laisse planer le doute sur la réelle mort de Mozart…

Si la légende est tenace, aujourd’hui, il a été prouvé que Salieri n’a pas tué Mozart même si l’envie de le faire a pu lui traverser l’esprit… Dans cette pièce, Salieri pense effectivement qu’il a la mission de tuer Mozart pour que la musique puisse continuer à vivre après lui car s’il le laisse composer encore, la musique ne pourra plus exister après un tel génie. Au moment où Salieri prononce ces mots, on apprend que Mozart est malade et qu’un homme vêtu de noir lui a demandé de composer un Requiem en un temps record, on suppose que cet homme est Salieri mais rien ne permet de l’affirmer. En composant ce Requiem, Mozart sent sa mort arriver, il est malade mais réussit tout de même à le terminer. Et Salieri qui envisageait de le tuer n’a pas le temps de mettre son plan à exécution, Mozart mourant avant qu’il n’ait pu lui distiller le poison, sauvant donc l’âme de Salieri – si toutefois il n’est pas l’homme en noir qui a poussé Mozart à la déficience physique.

Jean Chollet met tout le monde d’accord puisque Salieri essaie bien de tuer Mozart mais n’en a pas le temps et Mozart meurt bien de maladie. Son rival est donc partiellement réhabilité dans une mise en scène drôle et musicale.

De la musique pour vivre et pour mourir

images (6)Salieri admirait le talent de Mozart mais méprisait sa façon de vivre tel un dépravé. Séverin Bussy incarne un Mozart désinvolte, très proche de celui de Mozart l’opéra rock, plein de folie et d’immaturité, préférant le jeu aux mondanités de la Cour. Si les jeux le divertissent, il n’en oublie pas de composer et trouve dans son libertinage l’inspiration pour ses compositions. Ainsi, il demande à ses amis de chanter les morceaux qu’il écrit. Des passages de L’enlèvement au sérail, de Don Giovanni, de La Flûte enchantée et du Requiem sont joués sur scène. L’acoustique de la chapelle qu’est l’une des salles de l’Espace Saint Martial donne une résonnance particulière à ses chants. Les jeunes Sophie Nogoïta et Ruben Monteiro Pedro interprètent ses chants avec brio et leur jeu sur scène participe à la frivolité et la légèreté ambiante de la mise en scène. Anne Chollet les accompagne au piano et à l’orgue pour créer un spectacle autant théâtral que musical. Christophe Gorlier campe un Salieri d’une rigidité et d’une fermeté parfaite qui contraste avec l’univers burlesque et enfantin qui se développe autour de lui sur scène. Tout est juste et bien dosé. Après les versions d’Amadeus de Milos Forman au cinéma et de Peter Schaffer au théâtre, cette version modernise et rend plus légère l’histoire du plus trublion des compositeurs.

Ce spectacle repart du conte et utilise habilement les morceaux musicaux pour donner de la densité au texte très court de Pouchkine. On réentend avec plaisir la musique de Mozart et on apprécie la partielle réhabilitation de Salieri.

Jérémy Engler

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