Jaurès ou la nécessité d’avoir du cœur

Du 7 au 30 juillet, dans la cadre du festival Off d’Avignon, la Fabrik’Théâtre accueillait à 12h30 la compagnie Aigle de Sable et son spectacle Rallumer tous les soleils, Jaurès ou la nécessité du combat, tiré du texte éponyme de Jérôme Pellissier et mis en scène par Milena Vlach dans le but de rendre hommage à Jaurès tout en traitant des problématiques sociales et politiques actuelles.

D.R.
D.R.

Jaurès, homme de combats

La pièce s’ouvre par la lecture d’un article de L’aurore, « J’accuse » de Zola qui finit de décider Jaurès à faire entrer le Parti Socialiste dans le camp des dreyfusards, ce qui marque le premier engagement politique de Jaurès dans la pièce. Nous verrons ensuite comment il s’en prend au capitalisme, à la colonisation, à la guerre, et comment Jaurès se présente comme un Européen avant l’heure. Toutes ces questions, traitées à partir de véritable discours de Jaurès, ont une forte résonance aujourd’hui et c’est ce qui fait l’intérêt de la pièce. Si l’hommage à Jaurès et ses multiples combats est évident, cette pièce est avant tout politique et contemporaine, comme le montre l’énumération des scandales actuels par le crieur de nouvelles. La pièce nous montre la création de L’Humanité qui devient une véritable tribune socialiste et un moyen pour Jaurès de véhiculer ses idées. On assiste à la censure de guerre et à la résistance du journal, menée par Ève une fois Jaurès assassiné. Son discours sur la colonisation et dénonçant la haine interraciale et la volonté d’une à vouloir dominer l’autre sont des thèmes qui font écho encore aujourd’hui même si la colonisation n’est plus le sujet, la xénophobie est de plus présente… Ses remarques sur la société de consommation et les conditions sociales des ouvriers ou des pauvres sont encore d’actualité, sans parler des discours prônant l’entraide entre les peuples européens plutôt que les guerres, à l’heure où, aujourd’hui, l’Europe et l’Union Européenne sont sur toutes les lèvres. La pièce nous montre bien comment ces idées et ces combats créent un climat de tension autour du leader du parti socialiste et comment, petit à petit, elles mèneront à sa mort. L’écriture est vraiment forte et intelligente, car par ses échos au monde d’aujourd’hui, elle prouve l’avant-gardisme de Jean Jaurès et lui rend hommage tout en critiquant la société actuelle, un peu comme l’aurait fait le politicien…

D.R.
D.R.

Une mise en scène intéressante, mais qui manque d’émotions

Le texte est admirable et certaines idées de mise en scène sont très bonnes, mais on n’est jamais emporté ni saisi aux tripes par les différents discours de Jaurès alors même que le public est transformé en chambre des députés. En s’adressant à nous, on devrait se sentir impliqué or, il n’en est rien. On apprécie la force des discours admirables, mais sans jamais vibrer, sans jamais voir notre cœur s’embraser du feu qui anime Jaurès. C’est dommage, car Éric Wolfer a fait un véritable travail de mimétisme pour ressembler au fondateur de L’Humanité, mais il ne parvient pas à nous emmener avec lui. Il manque un peu de charisme pour le rôle et on a plus envie de suivre le Gavroche, le crieur de journaux, dont les chants engagés et la qualité de conteur nous animent bien plus et nous donnent bien plus envie de le suivre. Guillaume van Hoff sait nous faire rire et nous émouvoir lorsqu’il est appelé à la guerre qui sonne la fin de Jaurès. De même, Alexandre Palma Sialas joue un Péguy qui petit à petit se démarque de Jaurès et finit par lui vouer une véritable haine. Si on voit bien cette haine du côté de Péguy, même si elle est peut-être un peu trop surjouée, l’émotion de Jaurès autour de cette trahison n’est pas assez appuyée. Milena Vlach souhaitait montrer un Jaurès humain et c’est le cas dans les discours, moins dans le jeu.

En revanche, la disposition scénique est très intéressante, car le crieur de journaux occupe uniquement le front de scène pour faire le lien entre le public et les scènes qui se déroulent sous nos yeux, devant trois pupitres en fond de scène qui correspondent chacun à des moments de l’histoire. Lorsqu’un pupitre s’anime, les autres restent dans l’ombre, immobiles, nous donnant vraiment l’impression d’assister à une fresque historique et sociale qui prend vie sous nos yeux selon les besoins de la narration. Le curseur se déplace, petit à petit, et nous plonge d’un monde à l’autre, d’un personnage à un autre, d’un combat à un autre.

Si on retrouve bien la force des mots de Jaurès, il manque l’aspect transcendant des discours pour rendre ce spectacle historique et politique vraiment exceptionnel, mais la redécouverte de l’histoire Jaurès est vraiment passionnante.

 

Jérémy Engler

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *