Jaz, le récit inattendu d’un viol

Du 7 au 30 juillet 2017, La Chapelle du Verbe Incarné accueillait Jaz de la Compagnie La Camara Oscura à 19h à l’occasion du festival Off d’Avignon. Mis en scène par Alexandre Zeff et interprété par Ludmilla Dabo et le Mister Jazz Band, ce spectacle écrit par Koffi Kwahulé raconte de manière décousue le viol d’une femme, mais qui est-elle ?

Jaz un nom significatif

jaz-avignon-h640Le spectacle s’ouvre sur une chanson qui nous explique qui est Jaz, « Jaz est un lotus », mais c’est surtout une femme, décrite comme très belle et qui a été violée. Au départ, la chanteuse Ludmilla Dabo explique que malgré ce qu’on pourrait croire, elle n’est pas Jaz. Pourtant, chaque étape du viol de Jaz sera racontée par cette dernière comme si elle l’avait vécu, de la rencontre avec son violeur à la fin de l’histoire. On ressent bien son émotion, la force de ce qu’il s’est passé et l’effet que cela a produit sur elle. De fait, on comprend qu’elle est la véritable Jaz comme le montre la perruque qu’elle porte. Elle l’enlève et se présente chauve, en résultat de son viol. Les cheveux étant souvent présentés comme un outil de séduction, le fait de les raser est perçu comme un rejet de cette féminité qui ne reposerait que sur une beauté physique et la plastique.
L’autre originalité liée au nom est la perte du « z » final, preuve de la perte de son identité et de la victimisation de la femme. Ce « z » disparu insiste sur sa volonté de changer d’identité après ce traumatisme, sur sa volonté d’effacer ce qu’elle a vécu. Ce « z » manquant est un signe de refus d’un destin lié à ce viol. En le supprimant, elle réussit à changer la fatalité liée à la femme qui subit l’action d’un homme, elle se révolte et décide de se prendre en main pour rebondir et se relever…
Enfin, ce nom est le titre du spectacle et renseigne aussi sur l’ambiance jazzy et annonce l’aspect musical que prend la narration. La mélancolie apportée par le Mister Jazz Band participe à créer cette atmosphère de Music-Hall qui permet à Ludmilla Dabo de raconter son histoire en chanson.

Un show musical et coloré

Si la musique jazzy est agréable. On regrette que certains textes soient en anglais sans surtitres, car certaines personnes pourraient ne pas comprendre ce qu’il se dit. Mais heureusement – ou malheureusement, c’est selon – telles certaines mauvaises comédies musicales, la chanson ne fait que reprendre en chanson ce qui vient d’être dit, ou à l’inverse, la chanson est traduite juste après le chant. C’est dommage, car on se dit qu’il y a une véritable répétition et que l’histoire de cette femme violée aurait pu mériter un meilleur sort. La performance vocale et musicale ne suffisent pas à faire oublier la redondance narrative. Le parti pris musical ne semble pas assez assumé, quitte à vouloir une telle importance au chant, il aurait peut-être fallu tendre plus vers la comédie musicale que vers le spectacle théâtral.
Pourtant la mise en scène est plutôt judicieuse sur bien des aspects. Le sol vitré n’a que très peu d’intérêt scénographique sinon esthétique et probablement lumineux, mais ce n’est pas si visible dans le spectacle. En revanche, le podium qui se transforme progressivement dans le lieu du viol est brillamment amené et exploité. Le final du récit est troublant quand on voit la classe de cette femme aujourd’hui sur la scène d’un Music-Hall et le lieu misérable où cela s’est passé. Cette rupture au niveau du costume et du décor renforce notre sympathie pour cette femme et notre empathie envers ce qu’elle a vécu. On ressent sa détresse, sa frustration, sa rébellion et sa volonté d’émancipation à travers sa nouvelle identité. Telle une chanteuse de cabaret, elle se rapproche du public, s’adresse directement à certains spectateurs toujours pour créer cette atmosphère de Music-Halls, sans cesse rappelée par la présence des musiciens en fond de scène. Malgré leur présence, on la sent seule, elle cherche cette proximité avec le public, avec ces spectateurs qui la regardent pour son talent et non pour ce qu’elle pourrait représenter sexuellement.
Elle se met à nue au sens propre et figuré pour se livrer toute entière et montrer qu’aujourd’hui, elle accepte son corps de femme qui n’est plus objet de désir, mais objet de récit. L’ambiance lumineuse est très feutrée jusqu’à la métamorphose de la scène, le bleu donne vie à la mélancolie, tandis que le moment du viol est lui imprégné d’une lumière blanche qui contraste avec le rouge violent et sanglant qui entoure les musiciens. La violence se ressent avec cette couleur rouge qui viole la pureté de cette femme dont la couleur blanche éblouit le public, l’agresse en quelque sorte pour le mettre mal à l’aise devant ce qu’il entend et qu’il comprenne que ce n’est pas normal.

Très symbolique, cette pièce marque la résistance d’une femme vis-à-vis de son destin. On nous raconte sa chute et on comprend elle s’est relevée. La musique est vraiment très bonne et sert, comme souvent, admirablement bien le propos du texte qui lui alterne un peu trop entre la narration et la chanson répétitive.

Jérémy Engler

 

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