« Je me sentais vivant parce que j’étais en route… »

Sylvain Tesson, écrivain et voyageur, nous offre une escapade passionnée sur les chemins oubliés de France. Il se met en route – et nous, avec lui – Sur les chemins noirs, pour atteindre la guérison, peut-être la sagesse, assurément la joie d’être vivant. (Sur les chemins noirs © Thomas Goisque)

chemins noirs (c) Thomas GoisqueSur les chemins noirs © Thomas Goisque

Se relever : « un voyage né d’une chute. »

Chuter, se casser la gueule, perdre sa mère et tomber des huit mètres du toit de sa maison. Etre hospitalisé, attendre, retrouver des forces, se mettre debout et enfin marcher. Avancer, dompter ses douleurs, faire son deuil, se soigner et puis guérir. Sylvain Tesson, dans Les chemins noirs, nous dévoile l’itinéraire de sa guérison sur les routes de France. Tout commence par cette promesse sur son lit d’hôpital : « Si je m’en sors, je traverse la France à pied. ». Quelques mots qui lui font prendre le train jusqu’à la frontière italienne, dans le Mercantour, à Tende. Tout commence le 24 août tout en bas à droite de la carte. Et maintenant, il reste la France à traverser des Alpes méditerranéens aux falaises du Cotentin. Tantôt carnet de voyage, journal intime, essai géographique, social, politique, ou même philosophique, ce livre nous donne de suivre pas à pas le récit d’une rémission. « Je tenais la marche à pied pour une médecine générale qui serait la clé de ma reconquête. ». Rien de mieux que de se mettre en mouvement après des mois d’immobilité, ou encore d’avoir l’immensité des paysages pour soi après des semaines à regarder le plafond d’une chambre numérotée. Alors que les kilomètres défilent, le corps s’aguerrit, la joie se propage à travers les bruissements de la forêt, et peu à peu, le cœur renoue avec le visage de la mère disparue. Il s’agit bien pour l’écrivain de « fouler aux pieds le chagrin », seul ou avec des amis de passage, loin du bruit des villes et de la laideur des centres commerciaux. « Alors, on rentre chez soi débarrassé de l’insecte qui vous mordait le cœur, lavé de toute peine, remis debout. ».

En traversant la France à pied, Sylvain Tesson ne se contente pas de nous raconter sa guérison, mais se lance dans un diagnostic clinique du pays. Pas après pas, il prend le pouls de la France hyper-rurale, scanne les fractures du territoire et dresse une cartographie piquante et savoureuse des maux de notre époque. A contre-pied de la culture numérique, l’écrivain propose un autre regard sur nos modes de vie. Dans les zones rurales que les politiques veulent conquérir par la fibre et les autoroutes, existent peut être des espaces de résistance à la surveillance généralisée. A « l’âge du flux, […] le paysage était devenu le décor du passage. ». En pénétrant à pied dans ces paysages, Sylvain Tesson débusque des trésors cachés, des ruines médiévales : tout ce qui échappe à ceux qui les traversent en tgv. Il va à la rencontre des paysans épuisés par la concurrence mondialisée, s’interroge sur la transformation du territoire, se remémore ce que devait être la vie rurale authentique – pas encore envahie par l’urbain et ses impératifs. Comment résister ? Que faire pour échapper au contrôle et au bruit des notifications et des chaînes d’informations continues ? Il s’agit de survivre à la contamination, et de trouver un chemin de guérison tout en évitant les tapis roulants et les salles de sport connectées. Alors, « se rééduquer ? Cela commençait par ficher le camp. ». 

Sur les chemins noirs (c) GallimardSur les chemins noirs  ©  Gallimard

Filer en douce : « De l’air ! De l’air ! »

Ce récit de voyage nous apparaît vite comme un éloge de la fuite. Se carapater, s’enfuir, s’évader, s’échapper, se détourner, esquiver : autant de façons de résister aux maux de notre époque. Si le constat sur les dérives sociétales est lucide – quitte à être sombre – les voies de résistance apparaissent lumineuses, joyeuses, pleines d’entrain. Prendre les chemins de traverse, fuir le béton, suivre la trace du loup, c’est d’abord retrouver le goût d’être vivant. C’est découvrir avec joie de nouveaux passages, se délecter de baies sauvages, laisser sa pensée vagabonder et son corps reposer à la belle étoile. Les chemins noirs comme une philosophie de l’esquive, un regard de biais sur le monde, un mode de vie heureux et simple. Sylvain Tesson nous en livre les principes : « ne pas tressaillir aux soubresauts de l’actualité, réserver ses colères, choisir ses levées d’armes, ses goûts, ses écœurements, demeurer entre les murs de livres, les haies forestières, les tables d’amis, se souvenir des morts chéris, s’entourer des siens, prêter secours aux êtres dont on avait connu le visage et pas uniquement étudié l’existence statistique. En somme, se détourner. ». Les chemins noirs sont alors bien plus que des routes à travers le pays, ils constituent aussi des chemins intérieurs. L’écrivain nous convainc aisément de l’urgence de s’évader, de quelque manière que ce soit, pour trouver une joie et une sagesse peut être oubliées. Avec lui, justement on s’évade à travers l’Histoire et la géographie, auprès des écrivains qu’il convoque à la même table que les paysans du Massif Central. On navigue sans peine à l’intérieur de ce carnet qui allie le sens de la formule, les anecdotes historiques, les rapports ministériels sur l’aménagement du territoire, les descriptions savoureuses et les pensées directement tirées du cœur. L’évasion est facile, le voyage intérieur jamais monotone. 

On serait tenté de lire d’un coup ce récit de voyage, tant l’écriture, légère et enthousiaste, nous entraîne en un clin d’œil d’une page à l’autre. Et pourtant, pour goûter chaque mot, il nous faut ralentir nous aussi la cadence, nous mettre au rythme de la marche à pied, pour contempler de l’intérieur la traversée qui nous est proposée. Osons quitter le tgv de la lecture, pour cheminer pas à pas en compagnie de l’auteur et de ses mots, et ainsi, comme par magie, voyager nous aussi d’un bout à l’autre de la France et s’enfoncer, avec délice, au cœur des chemins noirs.

Article rédigé par Elisabeth Coumel.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *