Je ne suis pas là pour être aimé, quand le tango devient vecteur d’amour, c’est le coup de cœur pour Jérémy

Après le Bel instant et le Bleu des villes dans les années 1990, Stéphane Brisé revient en 2004 avec Je ne suis pas là pour être aimé qui marque un tournant dans la carrière du réalisateur rennais. Ce film est nominé 7 fois dans divers prix cinématographiques et est unanimement salué par la critique pour sa justesse de ton.

Le Tango des sentiments

Ce film raconte l’histoire de Jean-Claude Delsart, interprété par Patrick Chesnais, un quinquagénaire, huissier de justice qui éprouve de grandes difficultés à exprimer ses sentiments. Il trouve dans la danse et le tango notamment un exutoire qui lui permet de tisser des liens avec Françoise Rubio, jouée par Anne Consigny, conseillère d’orientation et fiancée qui découvre une toute nouvelle émotion dans la danse.
La beauté et la force de ce film réside dans l’expression des sentiments sans mot. La musique composée par deux musiciens du groupe Gotan Project permet de sentir la tension et l’alchimie qui naît entre les deux personnages. La danse devient pour eux un vecteur d’émotions. Tous deux trouvent un moyen d’évacuer leur frustration : lui, sa solitude affective et elle, son manque de considération par son fiancé, trop préoccupé par son travail.
Cette solitude affective se traduit par une absence et un manque de dialogues envers et avec autrui. Jean-Claude Delsart est un homme maladroit qui ne sait pas exprimer ses sentiments car personne ne lui a jamais appris à le faire. En effet, trois générations de Delsart se confrontent dans ce film. Le Père de Jean-Claude vit dans une maison de retraite et est très dur avec son fils qui pourtant lui rend visite tous les weekends. Il ne lui témoigne aucune attention et passe clairement pour « un vieux con » aigri et incapable de dire à son fils qu’il l’aime et est fier de lui. Cette absence de dialogues entraîne donc une incapacité à communiquer sur ses sentiments de la part de Jean-Claude et un isolement affectif. Il accueille son fils dans l’étude d’huissier qu’il a lui-même hérité de son père mais ne sait pas quoi lui dire. On sent clairement une gêne entre eux, une incapacité à communiquer. Son fils se passionne pour la botanique mais reprend l’étude de son père par peur de le décevoir et surtout car il est incapable de lui dire ce qu’il ressent vraiment. L’incapacité communicationnelle s’est transmise à chaque génération tout comme l’étude. Le travail semble au final être le seul lien tangible entre eux. C’est dans ce cadre que la danse vient sauver Jean-Claude. Elle apparaît comme une thérapie apaisante, permettant d’évacuer les frustrations de la vie et faire de nouvelles rencontres.
Pour Françoise, les relations avec les autres sont difficiles également. Dans sa volonté de concilier tout le monde et de soutenir son mari, elle s’isole sentimentalement de ses proches qui ne comprennent pas ce qu’elle vit et découvre grâce à la danse. Son mari s’intéresse peu aux cours de tango alors qu’il est prévu qu’ils ouvrent leur mariage avec cette danse. Sa mère veut que sa fille se marie selon ses désirs et non ceux de sa famille, quant à sa sœur, elle ne comprend pas les sentiments qui naissent chez elle et qui la rapprochent de Jean-Claude.
Perdus et incompris sentimentalement, la danse les rapproche et leur permet de trouver non pas une oreille attentive mais un corps attentif et complice.

Une alchimie par la danse

Les plans larges sont peu présents, les gros plans sur leurs visages et leurs expressions créent un rapport intimiste avec les personnages. On se sent proche d’eux et on ressent aussi bien leurs gênes avec leur entourage que leur fusion lors des moments dansés. Stéphane Brisé nous confie que l’alchimie entre Patrick Chesnais et Anne Consigny s’étant faite instantanément, il était devenu facile de la capter ensuite devant les caméras. La capter c’est une chose mais la faire ressentir en est une autre. Or Stéphane Brisé excelle pour rendre accessible des émotions complexes. Si les plans serrés permettent au langage facial de s’exprimer et de nous faire ressentir les émotions, la danse et les mouvements corporels renforcent cette alchimie. Le tango est une danse qui s’effectue très proche de son partenaire, donnant un côté très sensuel aux déplacements. Cette proximité physique accentue cette fusion. Grâce à la danse, ils réussissent à évacuer leur frustration et trouvent un nouveau moyen de communication corporelle. La danse et la musique leur parlent plus que les mots. La proximité corporelle permet ce nouvel échange et cette rencontre qui les bouleverse et leur permet de s’affranchir de leurs frustrations et de trouver un nouvel équilibre. D’ailleurs, à un moment donné, leur relation bat de l’aile et tout s’effondre dans leur vie. La danse devient ainsi un vecteur de relation sociale mais aussi un moyen de parvenir à un équilibre dans leur vie socio-professionnelle.

Ce film aborde les relations sociales et familiales à travers le prisme de la danse et devient ainsi un hommage à la danse et à ses vertus thérapeutiques et sociales. Grâce à la danse et à un dialogue minimaliste, Stéphane Brisé et ses comédiens réussissent à nous faire passer des émotions fortes et une sensibilité bouleversante. Cette technique sera réutilisée par le réalisateur pour son film Mademoiselle Chambon qui insiste lui aussi sur la naissance des émotions capables de bouleverser une vie mais sans la danse… cette fois-ci, c’est le violon qui rapproche les personnages.

Jérémy Engler

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