Les jeux de l’amour et du pouvoir – Les Parisiens d’Olivier Py

C’est une pièce comique aux accents tragiques et aux allures de satire que le directeur du festival d’Avignon nous propose avec Les Parisiens à la FabricA dans le cadre du Festival in d’Avignon. Olivier Py adapte son roman du même nom, publié l’an dernier chez Actes Sud, et met en scène avec audace et fougue l’histoire complexe d’Aurélien et Lucas, de jeunes artistes qui sont bousculés, ou qui bousculent, la scène culturelle parisienne.

Aurélien ou le triomphe du mauvais goût et la fin du théâtre

Aurélien, interprété brillamment par Emilien Diard-Detoeuf, virevolte, magnifique, maléfique et destructeur. Symbolisant avec brio les mots qui chapeautent la première partie du spectacle, « UNE ÉTOILE BRILLE DE NOIR », il exemplifie l’idée qu’il rayonne de vide, et que ce sont ses côtés destructeurs qui sont les plus attirants. Bientôt, pendant la seconde partie, ces mots sont remplacés par une proposition plus terrible encore : « L’ÉTOILE NE DIT RIEN », ce qui semble confirmer qu’Aurélien est un parvenu du monde du spectacle, qui a profité de la volonté d’une vieille dame grinçante et qui s’amuse de jouer avec le pouvoir que son influence et ses manipulations peuvent avoir. Olivier Py critique le théâtre de la provocation, qui n’a de brillant que le nom. Et en effet, Les Parisiens ne sont jamais grossiers, puisqu’ils sont uniquement des représentations d’une vérité, et qu’ils cherchent et assument une vulgarité éclatante qui n’est, du coup, pas égrillarde. Mais cette pièce est, avant et surtout, le théâtre de réflexions sur les perversions du monde de la culture. Entre corruptions, jeux de pouvoir, personnalités médiocres et manipulations pathétiques, il semble que les échelons hauts du monde de la culture ne sont pas beaux à voir. Le théâtre apparaît comme un monde faux. La mise en scène d’Aurélien, grand moment de théâtre dans le théâtre, échappe à tous les codes, mais échappe surtout à toute volonté directrice. Le succès de la représentation n’est dû qu’à la provocation, qui impose à tous les critiques d’applaudir s’ils ne veulent pas passer pour des abrutis. Les Parisiens repose donc également sur l’auto-dérision.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Aurélien fait triompher ce mauvais goût grâce à la scène. Avec sa chemise hawaïenne qu’il conjugue à des survêtements de sport, ce personnage incarne l’inverse du monde de la culture. Sans doute le personnage principal de la pièce, Aurélien, à la fois héros et antihéros, se construit en miroir de Lucas. Décomplexé, jeune, beau, terrible, il se lance à la tête de Paris. Lucas lui ressemble, mais il est moins crédible – c’est un personnage dont le désespoir est presque trop authentique pour cette pièce.

En quête de l’identité féminine
Serena est un personnage complexe, qui réfléchit sans cesse sur ce qu’est l’identité féminine. Elle est devenue une femme, puisqu’elle est transsexuelle, et s’interroge sur l’identité féminine et sur ce qui la constitue.
La pièce ne comporte pas de personnage féminin qui ait une portée symbolique négative, à part peut-être Jacqueline qui joue aux marionnettes avec les carrières des autres. Les relations entre femmes sont d’ailleurs beaucoup moins au centre de la pièce que les relations entre hommes, elles sont moins visuelles. C’est intéressant puisqu’on a souvent associé la sexualité débridée à la femme, et en cela aussi, Py inverse les rôles traditionnels. De plus, les femmes portées à la scène ne sont jamais faibles, elles sont toujours des constructions fortes et complexes, qui réagissent et agissent selon des codes peut-être moins évidents que ceux des hommes.
Iris est un personnage très intéressant, bien qu’il puisse paraître un peu fade. À la fois actrice et prostituée, elle est la voix de la raison, elle refuse de donner dans la grandiloquence, elle veut du vrai, refuse les compromis, et se sent trahie quand Aurélien utilise ses amis. Miroir féminin de Lucas, en moins torturée, elle dénonce la corruption chez ses amis, et est préservée de la folie parisienne qu’elle finit par quitter.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

La maladie des idéaux
Olivier Py nous introduit donc également au monde de la prostitution qui est, disent les prostituées, aussi un jeu, c’est une forme de théâtre dans lequel on se donne tout entier par amour pour l’autre. Joyeuses et drôles, elles combattent pour qu’on reconnaissent leurs droits. « La Déclaration Universelle des Droits de la Pute », qu’elles tentent d’élaborer, si elle fait rire, nous révèle également les aléas de cette profession. Ce groupe insolite, grotesque mais beau, constitue une vision assez idyllique de ce métier. Puisqu’il est dénué de faux-semblant, il est en quelque sorte placé au sommet de l’échelle des valeurs. Ce texte nous offre donc une version simple et décomplexée d’une partie de la population dont on préfère souvent ne pas parler.
Un des moments clés de la représentation est sans doute la mort du père de Lucas. Celle-ci entraîne une série de questionnements sur Dieu, et sur sa place dans notre vie. Les Parisiens joue sur une ambiguïté : ce n’est pas une pièce chrétienne, mais elle est fondamentalement religieuse. On ne nie pas l’être Dieu, on déplore son absence. Olivier Py semble faire le constat d’un monde qui va mal parce qu’on a cessé d’y croire. Le prêtre dominicain qui discourt avec Serena, puis avec Lucas, est en ceci pertinent. Il remet en question ce qu’il est, et dit que Dieu est une multitude de choses, qu’il n’a rien à voir avec l’idée que les bigots en ont. Dieu, selon ce prêtre, n’existe que dans le désir de rencontrer l’autre. Les Parisiens est un voyage qui se transforme en quête de sens, qui se trouve dans une transcendance qui n’est qu’un reflet de ce qui est exposé à l’église, ou à la mosquée.

© Christophe Raynaud de Lage
© Christophe Raynaud de Lage

Dans cette quête de sens, les mots ne servent pas, ils sont limités. La musique remplace les phrases à maintes reprises pendant le spectacle, notamment sous les doigts de Guilhem Fabre au piano. Elle aussi représente une forme de transcendance.

Une dénonciation de la perversion de la culture
Olivier Py dénonce la servilité et l’hypocrisie des milieux culturels parisiens. Au sol, c’est un gigantesque damier noir et blanc qui nous accueille, qui nous rappelle un jeu de dames, métaphore intéressante puisque c’est un spectacle presque cannibale, où, comme les pions, les personnages cherchent, dans un sens, à se dévorer les uns les autres. Après l’entracte, un deuxième fond apparaît, toujours en damiers, toujours entouré d’appartements haussmanniens, mais avec l’introduction d’une perspective, et d’un point de fuite. Et en effet, il semble que certains personnages arrivent à quitter ce milieu néfaste, et cela laisse une lueur d’espoir. Mais Paris reste un espace cloisonné dans lequel les comédiens sont comme engloutis.
Mais ne sommes-nous pas « les Parisiens », nous aussi ? Ce groupe informe de serviteurs serviles du mauvais goût, et friands de paillettes dans les yeux ? Les comédiens s’avancent régulièrement au sein du groupe de spectateurs, et nous rappellent qu’ils sont issus de nous, qui nous poussons pour avoir les places les mieux situées. Ce public qui fait semblant de comprendre ce qui est incompréhensible, et d’aimer ce qui est odieux, n’est-ce pas nous ?

Les Parisiens est un voyage introspectif dans le monde du théâtre qui provoque une réflexion sur notre propre façon d’appréhender ce monde. Mais c’est aussi le récit d’un cheminement humain vers la gloire, vers la mort, et vers l’amour. C’est du théâtre de l’absolu et des regrets de jeunesse.

Adélaïde Dewavrin

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