Le joueur d’échecs à l’Espace 44 sans l’ombre d’un échiquier…

L’Espace 44, organise pour ses 30 ans le festival de théâtre Acte XXX. Pour l’occasion, la petite salle des pentes de la Croix-Rousse invite les pièces phares qui sont passées sur ses planches. Cette semaine c’est au tour de Michel Bernier, mis en scène par lui-même, de venir investir l’Espace 44 avec la pièce Le joueur d’échecs, d’après le texte de Stefan Zweig. La pièce est programmée du 18 au 20 mai… ne la ratez pas !

Le joueur d’échecs n’est pas celui qu’on croit…

aff-joueur-300x421Sur un paquebot de luxe voyage Czentovic, champion du monde des échecs. Le narrateur en l’apprenant se met en tête de le rencontrer. De fil en aiguille un défi est lancé à ce fameux maître des échecs : une partie contre tout un groupe d’hommes de la bonne société. Le maître remporte la partie sans aucune difficulté et sans surprise pour tout le monde. Au cours de la seconde partie, un étrange inconnu vient conseiller le groupe et lui indique la stratégie à suivre pour, sinon gagner, du moins faire match nul. La manœuvre fonctionne pour la plus grande joie du groupe qui encourage désormais l’inconnu à se mesurer directement à Czentovic ; cependant il refuse et se retire discrètement. Le joueur d’échecs en titre n’est pas celui qu’on croyait. Le mystère autour de Czentovic n’en est pas vraiment un et celui qui capte notre attention est le joueur d’échecs inconnu. Le narrateur le rencontre, et recueille sa confidence.

©DR
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De la page à la scène

Le joueur d’échecs est une nouvelle. C’est Michel Bernier qui l’adapte au théâtre. On assiste à un seul en scène qui a le mérite de nous faire entendre le texte de Zweig. Sur un ton de conversation, le comédien prend en charge les différents récits enchâssés, il incarne successivement les différents narrateurs, fait intervenir des personnages hauts en couleur comme l’Irlandais orgueilleux MacConnor ou le taciturne Czentovic. Il apparaît dans un décor très sommaire : un lampadaire près d’un pont, une vieille malle de voyage, une ancienne chaise longue en bois. Jamais on ne voit l’ombre d’un échiquier, mais à chaque étape importante du récit, des éléments sont déplacés comme sur un plateau de jeu, la lumière change, l’intonation de la voix est différente. L’humour et la curiosité laissent place à la tension et à l’inquiétude, au fil des récits l’enjeu devient autre, la profondeur du texte de Zweig fait surface, on est face aux mots auxquels le comédien a donné corps.

D’une aliénation à l’autre

©Espace44
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Le texte est une succession de situations dont joue Michel Bernier sur scène. La fable drôle et inquiétante de Zweig est la description d’une lutte intérieure et au-delà de cela, une lutte contre les formes d’obscurantisme. C’est en cela que ce texte, écrit pendant la Seconde Guerre mondiale, reste fort et résonne encore aujourd’hui d’une manière particulière. Cet homme inconnu qui a été enfermé par la Gestapo et se voit condamné à rester face au néant est dans une désespérance extrême ; c’est alors qu’il a l’occasion de voler un livre. L’objet est immédiatement adulé et fantasmé. Il offre des perspectives infinies, il est le moyen par lequel le prisonnier pourra se confronter à la pensée d’un autre, qu’il ne sera plus fatalement face à lui-même. L’excitation créée par cet objet montre à quel point la culture est essentielle, elle est synonyme d’émancipation, elle est ce sans quoi l’être vivant ne vaut rien, ce grâce à quoi l’être humain donne un sens à son existence et échappe à l’aliénation. Le prisonnier s’imagine un livre de Goethe, de Dante ou, encore mieux, de la poésie. Il est donc terriblement déçu lorsqu’il découvre un livre qui détaille 150 parties d’échecs de grands maîtres, jusqu’à ce qu’il se rende compte que les chiffres et les combinaisons sont une forme de langage. Il se passionne pour son sujet et entre en symbiose avec. Dans un premier temps c’est une force et un soutien et puis les parties deviennent aliénantes, il sombre doucement dans la folie et développe une dépendance. Comme s’il s’agissait d’une drogue, jouer lui est désormais fortement déconseillé. Lorsqu’il accepte de jouer une partie, on le voit vaciller entre le génie et la folie. Il est sur un fil, il est en passe de perdre sa lucidité et après un moment critique il se retire. La lutte exposée est moins dans le duel d’échecs que dans la lutte intérieure qui s’opère. Czentovic incarne la volonté calme et froide de dominer et détruire l’autre. L’inconnu est dans un état second, où il risque à tout moment de sombrer définitivement. Michel Bernier montre bien sur scène l’ambivalence de ces parties d’échecs qui sont loin d’être un simple jeu. Il prête sa voix au texte de Zweig pour en faire ressortir toutes les nuances, les traits d’humour, la gravité et la profondeur. Un spectacle qui questionne et passionne !

Anaïs Mottet

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