Juan : un mythe recyclé et plutôt bien revisité au TNP !

Le Théâtre National Populaire de Villeurbanne propose du 24 février au 8 mars la pièce Juan mise en scène par David Mambouch. Si l’on s’attend à entendre les vers de Molière ou de Byron, les airs de l’opéra de Mozart, ou encore à assister à une version originale non sous-titrée, il faut absolument aller voir cette pièce. Si l’on attend plutôt un mythe revisité d’un bout à l’autre, une scénographie originale, et à voir un Don Juan descendre un peu plus près des Enfers il faut absolument y aller aussi !

Des « Don Juan » à Juan

La pièce est présentée comme une adaptation d’après « Molière, Byron et d’autres », et c’est peu de le dire. Un véritable défilé des Don Juan du temps passé s’étale et s’alterne devant nos yeux. Des échos de la célèbre tirade de Sganarelle au sujet du tabac entre autres, des enregistrements diffusés par moments de la pièce dans plusieurs langues, l’opéra Don Giovanni de Mozart en fond sonore, nous font voyager d’une adaptation à l’autre rendant celle-ci paradoxalement particulière. L’entremêlement des voix, les spectres, ce Juan très détaché s’attachant à établir une typologie hiérarchique du baiser, la drôlerie cynique de son valet forment un tout étrangement fascinant.

Une scénographie originale et envoûtante

Tout se passe comme un mauvais rêve, tout d’abord parce-que la pièce s’étire en longueur et ensuite parce que la mise en scène y contribue. En effet, les personnages entre automates et spectres, sont animés par la colère, le ressenti. On nous montre aussi les corps pervertis, souillés et meurtris des victimes. Ces victimes parmi lesquelles on peut compter les femmes en premier lieu, un ancien amant à qui l’on avait promis la main de l’une, leurs familles déshonorées, mais aussi Sganarelle qu’on a rarement vu dans un aussi piteux état. Le sang est omniprésent, le premier seau de sang lancé laisse une trainée rouge sur la blancheur de la scène, il rappelle d’une certaine manière le pacte faustien. La couleur rouge devient ici une couleur froide, elle contraste dans ce décor fait d’une blancheur glaciale et d’ombres. Chaque moment de la pièce se retrouve inscrit sur le sol, les déplacements, le sang, laissent des traces éphémères.
Tout se meut sur ce sol abimé, les boites en fer qui jouent avec la lumière changent la scène au gré de leurs mouvements. Tantôt elles sont dans la transparence et nous laissent voir des personnages hurlants, une scène dans une autre pièce, un Juan dans une cabine téléphonique, tantôt elles deviennent opaques par un jeu de lumière réussi et font blocs, un mur dans le fond de la scène, puis des piliers disséminés et à nouveau un mur au plus près des spectateurs, réduisant l’espace scénique comme un piège qui se referme. On assiste aux dernières scènes à travers la transparence que laissent les grilles, le provocant Juan se retrouvant dans cet espace clos, comme dans une cellule d’où il ne peut sortir, sa descente aux Enfers est lente mais acceptée comme un défi.

Un pas de plus vers la noirceur

©Michel Cavalca
©Michel Cavalca

Rien ne sauve Juan sauf peut-être cette certaine fascination qu’il suscite, lui, ce personnage rebelle et provocant. Les scènes de folie et de débauche, le leitmotiv du seau de sang jeté à la face des victimes contribuent à présenter un Juan répandant le Mal. Les enregistrements diffusés sont comme autant de voix qui hantent la pièce à l’image de ces spectres qui tournent autour de la scène. Sommes-nous dans l’esprit de Juan ? Est-ce la conséquence de ses actes qui se présente à nous ? Est-ce une mise en garde ?
Deux femmes incarnent toutes les femmes, parfois nue érigée en allégorie, parfois nue et humiliée. Jamais elles n’ont de pouvoir sur la situation, Sganarelle les ramasse les unes après les autres, une déchéance après l’autre. Naïves et sous le charme et inévitablement trahies ensuite, vengeresses, transportées par la colère ou le désespoir. David Mambouch nous montre les sentiments dans tout ce qu’ils ont de plus insupportables, poussés à leur paroxysme, les cris, les larmes, le rire terrible de Juan, les corps nus souillés de sang, des corps meurtris et marqués par le passage du Mal, des corps à terre, des corps honteux.
Le défi lancé au Ciel par Juan, son mépris des avertissements et des menaces, son flegme à toute épreuve, sa volonté d’aller toujours plus loin dans le vice et son attitude victorieuse après le coup final renvoie une vision pessimiste et fascinante de ce mythe inépuisable.

Anaïs Mottet

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