Kairos : une réflexion troublante sur la crise économique grecque

Kairos est joué au TNG Les Ateliers du lundi 14 au vendredi 18 décembre. Un bord de scène, qui permet de rencontrer et d’échanger avec l’équipe artistique, est prévu jeudi à l’issue de la représentation. Le spectacle est conçu et réalisé par Bruno Meyssat, de la compagnie Théâtres du Shaman, avec Yassine Harrada, Julie Moreau, et Mayalen Otondo. Le spectacle est une première étape de travail, et son aboutissement sera présenté en avril 2016 au CDN d’Aubervilliers.

Un théâtre de l’émotion

©Bruno Meyssat
©Bruno Meyssat

La compagnie des Théâtres du Shaman, fondé par Bruno Meyssat en 1981, propose un théâtre politique, documenté mais non documentaire, qui s’intéresse à l’actualité et y réfléchit en suscitant chez le spectateur des émotions fortes. La compagnie travaille ainsi la dimension picturale du théâtre, et propose des images non-figuratives qui n’ont pas pour objectif d’être comprises rationnellement par le spectateur, mais seulement perçues et ressenties.

Sur scène, trois individus – deux femmes et un homme, qui demeurent muets la plus grande partie du spectacle. Le spectacle ne raconte pas d’histoire, et les acteurs n’incarnent pas de personnages ; ils ne sont que des figures qui symbolisent, par différentes situations, l’indigence du peuple grec. La seule information réelle est livrée par la rétroprojection de texte au fond de la scène, et par une voix off qui témoigne de la vie quotidienne en Grèce. Le spectateur doit donc élucider le message par lui-même ; l’interprétation n’est pas guidée et demeure libre. Le but ne semble pas de faire comprendre les causes et les effets de la crise économique grecque, et de la rendre intelligible, mais de la faire d’abord éprouver au spectateur. On n’apprend donc rien sur la crise, mais on la ressent : le spectacle suscite la pitié pour les petites gens grecques qui subissent, innocents et impuissants, les dérives de l’Etat, et un certain sentiment de révolte à l’encontre des puissances européennes qui maintiennent le pays dans la misère et dans la dépendance.

Une illustration de la misère et de la dépendance du peuple grec

Cette dépendance est symbolisée de différentes manières : lorsque la pièce commence, les deux comédiennes sont déjà sur scène ; la plus jeune épluche un oignon et l’avale en entier. Sa partenaire, assiste à l’opposé sur le plateau, l’observe avec indifférence, et, telle une puissance supérieure, ne se lève que pour l’obliger à continuer à ingurgiter l’oignon. Cette même comédienne est ensuite attachée à son partenaire par une corde qui les relie à la taille : elle est alors obligée de le suivre et d’imiter docilement chacun de ses gestes, quitte à adopter des postures humiliantes et dégradantes. Finalement, les deux autres individus la manipulent comme un pantin : en modifiant la posture de ses bras, de ses jambes et de son dos, ils font en sorte qu’elle ne puisse plus marcher qu’avec difficulté, courbée et recroquevillée sur une jambe… A un autre moment, les drapeaux français et allemands sont déroulés comme un tapis rouge au centre du plateau, et les comédiens avancent en défilant avec solennité, le poing dressé devant eux en signe de puissance. Finalement, le poing devient un geste obscène que tous trois adressent fièrement au public.

L’obscénité permet l’émotion ?

©Bruno Meyssat
©Bruno Meyssat

Certes, le spectacle parvient à émouvoir ; mais c’est une émotion due à l’obscénité, et qui dérange. Le spectacle fait prendre conscience au public de la situation dramatique en Grèce en le bousculant à force d’images pénibles et laides. Entre autres, on peut citer le personnage du bébé, symbolisé par une algue que la mère berce et finit par abandonner sous une chaise. La comédienne utilise également une immense paire de ciseaux qu’elle place aux commissures de ses lèvres pour les écarter ; les yeux écarquillés, son visage, grossièrement agrandi, totalement défiguré, n’est plus qu’un masque effrayant et donne à voir l’intérieur de sa bouche béante, ses dents et le fond de sa gorge. On peut également penser au moment où la jeune comédienne s’allonge en sous-vêtement sur le sol, au centre de la scène, et laisse tomber un poids sur son entre-jambe, par à-coups et en accélérant, avant de se redresser subitement et de cracher un liquide rougeâtre. Par la suite, le comédien, cette fois-ci, en maillot de bain, se courbe sur le vestige d’un pilier de temple grec réinvesti en plongeoir et, au son strident du sifflet de sa partenaire, plonge sur un matelas pneumatique disposé en face de lui. L’action est répétée d’innombrables fois, l’actrice s’amusant, avec son sifflet, à ralentir ou à accélérer la cadence, et fatigue nerveusement le spectateur, témoin de la fatigue physique du comédien qui risque, d’ailleurs, de se blesser.

Finalement, le spectacle est plus proche de la performance que du théâtre traditionnel : les acteurs sont mobilisés physiquement, et cherchent à bousculer émotionnellement le spectateur. C’est réussi… Mais, cela dit, quel est l’intérêt d’un tel spectacle ? Quel est le plaisir pour les comédiens et, donc, pour le public, d’y participer ? Le spectateur n’apprend rien sur la crise grecque, et sort de la salle sans aucune clef de compréhension qui pourrait l’inciter à réfléchir au problème et, peut-être, à y chercher une solution ou à adapter son comportement à cet enjeu social nouvellement intégré. Le dégoût seul ne permet pas de tirer profit du spectacle, et le risque est que le spectateur tourne simplement le dos au problème soulevé, et préfère l’ignorer plutôt que de s’y intéresser…. Si le théâtre permet d’instruire par le plaisir, le spectacle échoue sur ces deux plans : l’enseignement et le plaisir.

Chloé Dubost

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