Kannjawou, une chronique acérée sur l’occupation d’Haïti

Lyonel Trouillot est un écrivain et poète haïtien d’expressions créole et française mais aussi journaliste. Il se bat pour la démocratie de son pays et de la résistance face à une dictature oppressante comme en témoigne en 2004, son roman Bicentenaire. L’amour avant que j’oublie en 2007 et Yanvalou pour Charlie en 2009 lui permettent d’aborder le registre de l’intimité tout en confirmant son engagement social, une richesse de son talent et de ses écrits qui le place parmi les plus grands auteurs francophones.

Lyonel Trouillot sera présent au festival des Assises Internationales du Roman se déroulant du 23 au 29 mai 2016. Il assistera à une table ronde avec Mélikah Abdelmoumen et Raphaël Nakache sur le thème « Lyonel Trouillot : écrivain haïtien, écrivain engagé » le 28 mai de 11h à 12h30 aux Subsistances. Si vous ne pouvez pas être présents, rendez-vous le 26 mai à la Médiathèque du Rize où l’auteur est invité pour une rencontre avec le lecteur et animée par Elsa Cerf, étudiante à l’Université Jean Moulin Lyon 3.

1507-1Heureusement, il existe la pensée et l’amitié !

Nous découvrons le narrateur assis sur le bord d’un trottoir de la maison de Man Jeanne, figure importante pour lui. Elle a toujours des phrases sorties d’on ne sait où, pourtant empreintes d’une certaine sagesse ! Elle fait partie des personnes qui sans n’avoir jamais rien lu peuvent parler de choses graves avec pragmatisme. Notre narrateur passe son temps assis au même emplacement, une sorte de poste d’observation où il devient « la sentinelle des pas perdus » et médite sur tout un tas de questions concernant les personnes qu’il voit défiler devant ses yeux. L’auteur nous interpelle dès le début par la force et la violence de ses questionnements : le jeune soldat venu d’une autre contrée, ne parlant pas la langue de son commandant mais exécute ses ordres de tuer, violer, piller… Ces garçons que les militaires couchent dans leur lit ; Julio qui cache son homosexualité ; la jolie porte-parole qui ment sur la mort de l’adolescent… La maison de Man Jeanne se situe dans la rue de l’enterrement, face au cimetière. Notre personnage principale laisse jour après jours vagabonder sa pensée : « entre le voyage tournant à la catastrophe et l’enfoncement dans le sur-place, quelle est la défaite la plus lourde ? » ou encore « et moi, où vais-je ? » mais il a trouvé une solution pour immortalisé tous ces moments et ces pensées : l’écriture d’un journal. Pour fixer, comme le dit l’auteur en devenir, « mon regard sur ma ville occupée, sur mon quartier habité par autant de morts que de vivants, sur les allées et venues de milliers d’inconnus que je croise ». Nous sommes éberlués de constater cette inertie du corps, violent contraste avec une tête visiblement bien remplie. Ce jeune homme vit par procuration et heureusement ses pensées lui sont propres. Nous faisons la connaissance du groupe qui entoure notre héros : il y a les amis d’enfance, le frère du narrateur, Man Jeanne et le petit professeur. Ce dernier apporte à notre futur écrivain la philosophie et la littérature, parler quelques heures de sujets passionnants. Les amis d’enfance rêvent de révolution, de changement mais comment faire ? L’occupation arrive en même temps que la division des uns avec les autres, la défaite est toujours lourde de conséquences, de reproches et comme le dit Man Jeanne « la souffrance a besoin d’air, d’espace. Soit on la crache, soit on étouffe. Alors, quand viendra l’heure du crachat, n’allez pas vous trompez de cible. »  Tous les protagonistes de cette histoire rêvent tous d’une monde meilleur et surtout de récupérer leur terre, leur pays placé sous le contrôle de la communauté internationale qui ne leur apporte rien d’évolutif dans la politique pratiqué.

Lyonel Trouillot nous montre la face cachée de cette île paradisiaque aux yeux des occidentaux que nous sommes. Nous sommes à des kilomètres de la réalité quotidienne des habitants, la littérature est la seule chose qui les tient en vie et unit nos protagonistes, le fameux club des cinq : les trois amis d’enfance, le frère du narrateur et le narrateur. Man Jeanne et le petit professeur sont là pour les propulser vers leur avenir et découvrir la pensée libre. Mais à quoi sert-elle si personne ne peut l’utiliser ? Quelles sont leurs perspectives d’avenir dans ce pays en constante occupation, soit par des militaires, soit par des ONG ?

Kannjawou

A l’origine Kannjawou veut dire la fête, le partage dans la culture populaire haïtienne, et c’est aussi le nom du bar où se retrouvent les représentants des ONG, les commandants et autres militaires de haut rang qui viennent se distraire après avoir, toute la journée, fait semblant de ne pas voir la misère et l’ignominie des conditions de vie des haïtiens : les bourreaux et les victimes. Nous ne croyons même pas que les mots que nous employons ici soient assez forts pour définir notre sentiment de rage. Comment peuvent-ils boire, rigoler, danser, s’amuser lorsque dehors la population vieillit avant l’âge, que les vivants et les morts forment un tout et que tous ces gens vivent dans une précarité outrageante. Toute cette hypocrisie nous rappelle une phrase de Boris Vian « j’irais cracher sur vos tombes »… L’image s’adapte parfaitement à la situation. Dans la tête des occidentaux, Haïti est une terre d’asile où la fête y est quotidienne, la plage un havre de paix et nous nous imaginons aisément sirotant quelques cocktails locaux. Nous nous demandons ce qu’on fait les ONG pour faire bouger ou dénoncer les choses.

Lyonel Trouillot nous montre que la fête n’est pas forcément un remède contre tous les mots de la terre. L’alcool endort les esprits et ne fait qu’accentuer la honte d’être ce qu’ils sont. Au-dessus de la tête de tous ces « fêtards » tournoie le mensonge tel un vautour. L’auteur rêve pourtant d’un immense Kannjawou dans un monde meilleur avec pour seul enjeu le bonheur d’être ensemble.

©Henry Roy
©Henry Roy

Une chronique acérée

Le style de l’auteur est percutant, parfois violent et nous sentons une colère sourde qui gronde en lui face au manque de respect, aux inégalités envers  son peuple. Une véritable « robotisation » du cerveau semble être en marche pour simplement leur interdire le droit à la liberté de la révolte et aux libertés tout court. Cette chronique est un véritable réquisitoire contre toute formes d’oppressions des touts puissants, des opulents et de la communauté internationale.  Comment ne pas être indigné lorsque tout un peuple perd son identité et doit partir vers d’autres cieux pour exister et vivre tout simplement ? Comment accepter les mensonges, la trahison, la lâcheté ? Une occupation est toujours une horreur, elle traine derrière elle sa suprématie et la cultive sur place, elle apporte son lot quotidien de violence, d’inquisitions, de peur, de malaise et plonge la population dans un marasme total : diviser pour mieux régner et affamer le peuple en est un bon moyen !

Françoise Engler

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