King Kong Théorie débarque sur les planches

La parole de Virginie Despentes est, on le sait, âpre, vive, iconoclaste. Vanessa Larré, a mis en scène King Kong Théorie du mardi 2 au samedi 6 mai 2017, avec Anne Azoulay, Marie Denarnaud, et Valérie de Dietrich. Mis bout à bout, les extraits choisis proposent une réflexion singulière sur la place des femmes dans la société. Singulière, parce que l’entrée dans la réflexion l’est : d’emblée, le spectacle traite de trois problématiques ou censurées ou conventionnellement condamnés par des arguments moraux qui subsument souvent ce que sont la réalité de ces événements. Il s’agit du viol, de la prostitution, et de la pornographie féminine.

Les pratiques et expériences sexuelles repensées

Trois comédiennes, trois femmes prennent en charge cette parole et se l’approprient, dévoilant des expériences fondatrices, qui peuvent aider à l’élaboration d’un autre rapport avec ces différentes pratiques.

Le texte ne cherche pas à réhabiliter ces pratiques d’un point de vue moral, ou à renverser le regard pour les légitimer : l’enjeu ne réside pas à cet endroit. L’intérêt est davantage de venir troubler notre regard, et de tenter de changer de perspectives sur ses pratiques transgressives – et qui ne se relèvent pas si marginales que ce que nous croyons.

Le viol reste donc ce qu’il est : un acte violent et destructeur. Virginie Despentes ne s’arrête pas sur cette première considération, mais davantage sur la manière de le vivre, par la suite, une fois commis. Est alors dénoncée l’absolue inexistence de documentation sur le sujet, qui puisse venir informer et aider à assimiler l’événement et à s’en remettre. Tel est le constat contre lequel le spectacle proteste : la seule attitude que la Culture transmette envers cette expérience est l’affliction. Une femme violée, à qui la société n’a pas donné les armes pour se défendre, tombe dans la déréliction – il n’est pas moralement envisageable qu’elle puisse dialectiser le viol, le dédramatiser, ou, du moins, être encore à même de vivre une vie quotidienne décente et épanouissante. C’est le fameux crédo trop connu de Virginie Despentes : « J’ai fait du stop. J’ai été violée. J’ai refait du stop. ». Car sortie de son contexte, la citation apparaît davantage comme une forfanterie qui viendrait donner leçon aux victimes du viol rendues vulnérables ou traumatisées par l’événement. Le texte ne cesse de le répéter : l’expérience traumatique du viol poursuit, et demeure traumatique. Il ne s’agit donc pas d’ignorer le crime, mais plutôt que le crime ou la possibilité du crime ne devienne pas un obstacle à l’existence.

Dans un monde où les rapports de force entre les hommes et les femmes sont encore inégalitaires, dès lors qu’elle décide de sortir de chez elle pour mener son existence personnelle, la femme prend toujours le risque du viol. Vivre implique ce risque. Avoir été violée est signe que le risque a été couru.

Si le constat est déstabilisant, ce n’est pas, on le voit, parce que le viol est justifié : au contraire, l’idée est davantage de dépasser la condamnation systématique et immédiate, qui vient réduire au silence la victime et empêcher toute pensée du viol. S’il demeure précisément impensé, et appréhendé par la peur seule, les causes systémiques du crime ne pourront jamais être révélées et résolues. Pourtant, il y a urgence à cesser de considérer que la pulsion sexuelle masculine est génétique, et le viol une fatalité : ce qui est moralement condamnable n’est pas que le viol soit un état de fait, mais que l’inégalité demeure entre les sexes, ne permettant pas à chacun de vivre en liberté sans risque d’atteinte à son intégrité physique.

Le propos, concernant la prostitution et la pornographie, est similaire – une tentative de dédramatisation. Virginie Despentes rappelle que ces pratiques peuvent souvent être décidées par les femmes elles-mêmes, qui agissent en autonomie, et, très souvent, par envie ou pour des raisons pragmatiques qu’il est difficile de récuser : la prostitution ou la pornographie ne sont pas nécessairement plus avilissants que certains travaux salariés, rarement choisis, exigeant une présence assidue et abrutissante pour un salaire de misère.

© Télérama
© Télérama

Néanmoins, la substance de l’œuvre de Despentes est telle que l’adaptation théâtrale peine à se justifier : en effet, la scène, si elle a le mérite de diffuser et de transmettre la pensée de l’autrice, n’en est souvent que le redoublement. La spécificité du théâtre, discrète, est remarquable lorsque la représentation s’émancipe du récit seul, pour convoquer des situations visuelles et affectives. Le propos n’est plus, alors, appréhendé par l’intellect, mais par l’expérience effective – c’est le cas lorsqu’une comédienne, au moment où elle prévient que « voir une fille habillée en pute ne laisse personne indifférent », retire son vêtement, permettant au spectateur de saisir et réifier son propre trouble ; c’est également le cas lorsque est joué, en même temps qu’il est raconté, l’événement du viol, alors figuré visuellement et émotionnellement.

N’y a-t-il pas des impensés ?

Le spectacle soulève des interrogations qu’il est crucial de poser, et des thématiques auxquelles se confronter absolument : que ce soit les diverses pratiques transgressives explicitées précédemment, et, de manière plus générale, la place des femmes dans la société et la manière de vivre et leur féminité, et leur sexualité – qui, finalement, ne peuvent faire l’objet d’aucun jugement a priori. Cette façon d’interroger le regard du spectateur trouve son point d’acmé lorsque les comédiennes, campées frontalement devant le public, proposent d’entamer une discussion sur la masturbation féminine – la lumière est faite sur le public, mi-figue mi-raisin, invité à faire part de ses expériences et sentiments.

Pourtant, des impensés demeurent et nous interpellent : l’intégrité physique des prostituées et des hardeuses est passée sous silence, et, avec, les considérations sanitaires souvent préoccupantes, et potentiellement psychologiquement traumatiques. Virginie Despentes en fait elle-même la remarque, énoncée peut-être trop rapidement : il existe des effets pervers, une fois l’ivresse et l’adrénaline des premières expériences estompées – une impression de dégoût, et, pourtant, l’impossibilité de cesser son activité et de recouvrer une existence quotidienne conventionnelle. À juste titre, Despentes compare ces pratiques transgressives à la drogue : exaltant au début, destructeur à l’usure.

Par ailleurs, si les femmes peuvent en effet « choisir » de vendre leur corps, la notion de « choix », relativement aisée à clamer, demeure ambiguë, tant on sait qu’un choix est aussi orienté par des déterminations sociales, financières et psychologiques. N’est pas non plus traité l’aspect systémique de la prostitution : en France particulièrement, elle flirte avec la mafia, qui inscrit la prostituée au sein d’un système qui l’exploite, et peut la violenter. Cette idée qui ne peut qu’appeler à la légalisation de la prostitution – sachant que l’interdiction ôte toute protection légale à la prostituée, et ne fait que repousser toujours plus loin à l’extérieur des villes une pratique qui demeure quoi qu’il en soit, mais dans des conditions souvent insalubres et dangereuses pour les prostituées.

On peut aussi remarquer que la prostitution et la pornographie corroborent un système patriarcal, les femmes étant considérées comme des objets sexuels, qui viennent offrir leurs corps à la masculinité ou regard masculin seuls.

La critique véhémente des couples « orthodoxes » mariés est aussi problématique : Virginie Despentes ne l’associe qu’à de la prostitution cachée, la femme demeurant unie à l’homme pour des questions financières, ou parce qu’elle demeure prisonnière du « mythe » de la monogamie. Il est bon, en effet, de questionner toujours les mythes fondateurs et la raison profonde de nos agissements ; ranger d’emblée certaines comme étant le signe d’une aliénation la plus totale ou d’un aveuglement est contestable, et risque de faire glisser une pensée pourtant émancipatrice en nouveau dogme, source de normalisation et nourrie de préjugés.

© Théâtre de la pépinière
© Théâtre de la pépinière

Un, ou deux mouvements féministes

Le spectacle est finalement l’occasion de se souvenir que le « féminisme » n’est pas unique et cohérent, mais multiple – si des photographies ou images de figures féministes majeures ponctuent la pièce et symbolisent une certaine continuité dans la pensée, deux mouvements demeurent contradictoires : l’un condamne fermement prostitution et pornographie, en considérant que ces pratiques sont avilissantes pour la femme ; l’autre, dont Virginie Despentes est ici le fer de lance, considère que ces pratiques sont à l’inverse émancipatrices, car signes d’une décision personnelle, choix de disposer de son corps en autonomie, jouissance du devenir objet.

Dans tous les cas, les deux mouvements se rejoignent en un point précis : le fait d’appeler à une société qui cesserait enfin d’être commandée par des rapports de force entre les genres, afin que chacun puisse y vivre l’existence – et sa sexualité – en toute liberté. L’émancipation alors atteinte ne concerne pas la femme seule : la libération féminine implique évidemment celle de l’homme, l’idée étant de rompre avec des préjugés, clichés et comportements attendus et normés, qui le gouvernent aussi – injonction à la virilité, force et maîtrise. C’est notamment ce que symbolise la figure de King Kong, convoquée relativement tardivement sur scène : singe géant, désexualisé ou du moins échappant aux catégorisations homme et femme, il vit son amour et sa sensualité affranchi de ces paradigmes aliénants.

 

Chloé Dubost

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