La chair passe, le verbe reste : Une langue venue d’ailleurs d’Akira Mizubayashi, c’est le coup de coeur de Willem

« Ici, ailleurs, c’est pareil

On vit devant un seul soleil

[…]Ici, ailleurs, là, ensemble,

Voilà ce qui nous rassemble »

Emmanuel Moire, Le Chemin.

 

« Le jour où je me suis emparé de la langue française, j’ai perdu le japonais pour toujours dans sa pureté originelle. Ma langue d’origine a perdu son statut de langue d’origine. J’ai appris à parler comme un étranger dans ma propre langue. Mon errance entre les deux langues a commencé… Je ne suis donc ni japonais ni français. Je ne cesse finalement de me rendre étranger à moi-même dans les deux langues, en allant et en revenant de l’une à l’autre, pour me sentir toujours décalé, hors de place. Mais, justement, c’est de ce lieu écarté que j’accède à la parole ; c’est de ce lieu ou plutôt de ce non-lieu que j’exprime tout mon amour au français, tout mon attachement au japonais. / Je suis étranger ici et là et je le demeure. »

 

Il est assez rare que les quatrièmes de couverture en collection folio soient attirantes. La plupart du temps, c’est plutôt le rejet qui les conclut. Pourtant, ici, c’est un attrait vers le livre, vers l’encre et le papier, vers le sentiment d’étrangeté qu’Arika Mizubayashi exprime le long des deux-cent soixante pages de ce livre classé à tort parmi les « essais ». Certes, il y a de l’autobiographie, et l’auteur est passé à l’École Normale Supérieure de Paris, et on parle beaucoup de Rousseau, et de Mozart, et de la langue, et de l’étrange étrangeté (Homeland de Freud, tout ça, tout ça). Pourtant, ce n’est pas un essai. L’apanage des grandes œuvres est peut-être de naviguer entre essai, roman, opéra, bref, entre les genres et entre les langues.

Enfant d’ailleurs

Lorsque l’on commence Une langue venue d’ailleurs, on a l’impression d’une autobiographie banale, rendue originale par la tracée hors du commun de l’auteur : né dans une famille peu aisée du Japon, il fait des études à l’université nationale des langues et civilisations étrangères de Tokyo, il continue à gravir l’échelle sociale en devenant professeur de français (langue étrangère), puis élève à l’École Normale Supérieure, et aujourd’hui, écrivain, traducteur et professeur à l’université Sophia, de retour au Japon. Mais rapidement, la chronologie se décale, se désinstalle, se perturbe. Les glissements temporels dans les autobiographies sont courants, et les innovations formelles, depuis la fin de l’autobiographie classique au XIXe siècle, sont de mise. Mais ici, Akira Mizubayashi ne cède pas à cette recherche effrontée, cette innovation à tout prix. Il s’écarte progressivement de l’autobiographie pour trouver une forme plus libre, plus romanesque.

Son aventure, c’est celle d’une langue, d’un entre-les-langues, sous le signe du presque / plus tout à fait. Akira Mizubayashi est presque français, et plus tout à fait japonais. Ce sentiment d’étrangeté est mis en avant à travers plusieurs épisodes : pour certains conventionnels (arrivée dans le pays d’accueil, découverte de la richesse de la langue, joie des études), pour d’autres éminemment novateurs (comment Mozart fait aimer la France, la terrible épreuve qu’est la rédaction d’un mémoire de maîtrise, comment parler japonais fait rayonner le français). Akira Mizubayashi cherche, traque l’étrange, le sentiment d’étrangeté qui peut s’immiscer dans sa vie, dans la vie. Ces moments, profondément humains, où l’on se sent décalé, sur des ondes différentes, ailleurs. L’étrangeté du quotidien, l’étranger au quotidien, c’est cela qu’Akira Mizubayashi met au jour, et intègre à son autobiographie. Il ne veut pas nous montrer son parcours exceptionnel (il fait tout pour le rendre anonyme), mais plutôt essayer de mettre le doigt sur ce qui nous fait nous sentir étranger, aux autres et à nous-mêmes.

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Dove sono ? Cosa veggio ? Che insolenza, andate fuor ![1]

Le français est, pour Akira Mizubayashi, sa langue paternelle. La figure du père est extrêmement importante, et rayonne à travers tout le livre. C’est la peinture d’un homme courageux, d’un homme prêt à tout sacrifier pour ses enfants, d’un amour filial extrêmement fort que l’auteur fait, non pas comme un passage obligé mais comme un passage désiré. Car écrire en français, c’est écrire dans la langue du père. La langue de la famille aussi, puisqu’Akira Mizubayashi, aujourd’hui lui-même père, est joyeusement surpris lorsque sa fille parvient à faire ce [r] français que lui n’a jamais parfaitement maîtrisé. Les chapitres sept et huit de la troisième partie sont particulièrement riches sur cette « étrangéité » de l’enfant qui apprend à parler. La question fondamentale, c’est « comment apprend-on une langue étrangère ? » Connaître quelques mots, voire comprendre, oui, mais comment est-ce que l’on apprend à penser en langue étrangère, comment est-ce que le cerveau parvient à s’adapter, à intégrer un système totalement différent ?

L’introduction d’un corps étranger est souvent suivit d’un rejet. Mais ici, c’est une greffe réussie, car placée sous le signe de l’amour. Akira Mizubayashi apprend le français parce qu’il aime tout de cette langue : langue du père, de l’épouse et de la fille, langue des études et de la musique, langue de la philosophie et du corps, langue de la libération et du risque d’enfermement que l’on n’évite qu’en retournant au Japon.

Un autre point important de ce livre est l’étude de Rousseau. Une langue venue d’ailleurs est absolument à lire si vous détestez ce philosophe. On ne peut qu’être réconcilié avec lui ; ou l’aimer encore plus au sortir de ce texte hors-genre. Car ici, c’est une découverte de Rousseau, un approchement, un motif sur le mot juste, le mot précis, le mot qui enveloppe la pensée : qui la voile en la dévoilant, topos certain de la littérature, mais ici rafraîchi par une interrogation qui vient d’entre les langues. Rousseau demande à l’auteur Nanto ittara iika ?[2], et la réponse ne vient qu’à la lecture. Comme les plus grands auteurs, Akira Mizubayashi nous donne une réponse sur deux-cent pages, chaque épisode autobiographique faisant émerger une facette de cette réponse quatre-cents carats.

Une langue venue d’ailleurs se lit vite, car écrit dans un français fluide et sémillant. Et il n’y a pas de mélodrame facile. Comme le dit Philippe Lejeune : « Il faut admettre qu’il puisse y avoir des autobiographes heureux » (Le pacte autobiographique), et l’on en a trouvé un. Akira Mizubayashi a choisi d’éluder les parts sombres de sa vie, non par lâcheté mais par bravoure. Le français est sa langue d’amour, sa langue de délice : se laisser aller au psychodrame, aux monologues fastidieux et qui déroulent kunderalement la plus mièvre des tristesses imaginaires, comme d’autres hypocondriaques littéraires, ce serait une trahison. Ce serait une trahison vis-à-vis du français, langue trop amoureuse pour l’obliger à des caprices narcissiques. Une trahison vis-à-vis de Rousseau qui, même exilé, cherche une sortie heureuse, un bonheur malgré tout et tous. Une trahison vis-à-vis de soi, de son exigence intellectuelle et littéraire qui ne peut être portée par des tirades débiles et ultra-banales sur la finitude humaine.

Un livre joyeux et français, ça existe, oui, même s’il fallait un étranger pour nous le dire, un étranger peut-être plus français que d’autres, un étranger qui n’est plus tout à fait étranger. La langue qui se réapproprie la joie, les études littéraires qui sortent d’un monologue magistral abscons, c’est tout cela que l’on trouve dans Une langue venue d’ailleurs. Il n’y a plus qu’une seule chose à dire. Arigatôgozaimasu[3], monsieur Mizubayashi.

 Willem Hardouin

[1] Où suis-je ? Que faites-vous ? Quelle insolence, dehors ! (citation des Noces de Figaro de Mozart)

[2] Comment dire ?

[3] Merci beaucoup.

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