La Chanson de Richard Strauss : de la poésie pour dire la folie nazie aux enfants, c’est le coup de cœur de Mel Teapot

« Suggérer, voilà le rêve », Mallarmé

La Chanson de Richard Strauss, paru en 2012 est le titre d’un album écrit par Marcus Malte (connu pour ses romans policiers et également auteur de livres pour enfants, comme De poussière et de sang qui a reçu le prix des collégiens du Doubs) et illustré par Alexandra Huard (jeune illustratrice primée au festival de Bologne). Marcus Malte, bien que s’adressant à un jeune public, n’hésite pas à s’emparer de sujets graves et sérieux. Ici, c’est le nazisme – sujet au combien délicat – que l’auteur a choisi d’évoquer à travers l’histoire de deux jeunes amis allemands. Sans leur cacher la vérité, sans les choquer par des mots trop abrupts ou des situations violentes, il trouve les mots justes pour dire ce qui s’est réellement passé, pour le faire comprendre aux plus jeunes.

Plus qu’un hommage à un ami disparu, un hymne à la paix, à l’amitié

L’album prend la forme d’un hommage : un petit garçon non juif, devenu adulte, revient sur son histoire d’amitié avec son voisin et camarade de classe, un enfant juif nommé Richard Strauss. Il nous raconte leur enfance heureuse et paisible puis la soudaine disparition de Richard Strauss et sa mort. Tout en retraçant leur belle histoire d’amitié, le narrateur évoque la montée du nazisme en Allemagne. Toutefois, c’est la voix de l’enfant qui résonne tout au long de l’histoire, et c’est ce qui fait la force de l’album. En effet, le narrateur s’exprime avec le langage d’un enfant, narre les événements depuis le point de vue d’un petit garçon. On assiste aux interrogations de l’enfant, à ses incompréhensions, à son manque de savoir sur les événements qui se déroulent autour de lui.

« La race
La race
Disait la voix
Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Ce questionnement de l’enfant, le mystère autour de la voix, permettent de sentir petit à petit le climat de tension qui s’installe. Qui est cette voix ? Que cache-t-elle ? Peu à peu, la menace se fait sentir, la voix gronde de plus en plus. Le manque d’informations possédées par l’enfant, loin de nuire à la narration, augmente le mystère, la tension et la menace. Ainsi, on ne sait pas qui vient chercher la famille de Richard Strauss. Les personnes chargées d’emmener Richard Strauss sont d’autant plus menaçantes qu’elles demeurent énigmatiques, elles sont seulement désignées par « ils », leur identité n’est pas révélée.

« Un matin
Tôt
Ils sont arrivés »

En outre, l’album évoque à travers des mots simples des notions plus ou moins complexes telle que la race, l’égalité. Le garçonnet montre notamment à quel point lui et son ami se ressemblaient, il insiste sur leurs points communs, ce qui rend d’autant plus forte l’incompréhension et l’injustice ressenties par l’enfant non juif. Pourquoi lui a-t-on enlevé son ami, a-t-on brisé cette complicité ?

« Richard Strauss avait le même âge que moi
Il avait les mêmes billes que moi
(…)
Parfois
On nous prenait
Pour des frères »

La bêtise humaine, l’embrigadement des esprits, la mort – qui sont autant de thèmes sérieux – ne sont pas passés sous silence par Marcus Malte. La voix entendue par l’enfant « [remplit] Les cours des immeubles / Et le crâne vide / Et creux / Des hommes. ». De même, la mort de millions de Juifs est évoquée de manière poétique par les nombreuses étoiles jaunes qui brillent dans le ciel. Celle de Richard Strauss est présente de manière implicite.

« J’ai grandi
J’ai vieilli
Pas lui »

la chanson de richard strauss 2
© Alexandra Huard

L’écrivain ne cherche pas à édulcorer les événements, au contraire, il en suggère la gravité par la parole enfantine.

L’hommage est d’autant plus poignant que le narrateur, violoniste, dédie au cours de son récit, une chanson – que chantait une vieille femme pendant leur enfance – à son ami disparu, d’où le titre de l’album. Cette vieille femme est assimilable à une bonne fée qui veille sur les enfants. Non seulement l’album est la célébration d’une amitié, l’évocation du régime nazi, mais c’est surtout la transmission d’un message universel d’amour et de paix. Les mots cités plus haut soulignent le message d’amour qui émane de l’album. L’amitié est bien au-delà des considérations de race, de couleur, de religion…, elle transcende tout.

Un texte envahi par la poésie, une invitation à se souvenir du passé

Marcus Malte nous offre un très beau moment de poésie. La chanson telle une rengaine, un refrain, hante le texte. Elle célèbre l’amitié, s’interroge sur l’attitude à avoir en tant de guerre mais plus que tout, par son aspect répétitif, elle mime le souvenir que nous devons avoir de ceux qui ont disparu, des événements antérieurs. Le texte écrit en vers vise à faciliter notre mémoire et nous invite donc à nous rappeler du passé. Se souvenir, c’est empêcher que de telles catastrophes aient à nouveau lieu. Par ailleurs, la poésie n’est pas seulement présente dans la chanson, tout le texte est un long poème. Le message est encore plus fort du fait qu’il passe par les jeux de mots, la comptine, les rimes, les métaphores. L’auteur joue avec la langue française, apparaît comme un virtuose des mots, c’est un vrai régal que de lire et relire l’album. Les allitérations, les images révèlent parfaitement la violence du régime nazie, la menace qui pèse sur les Juifs. Rien de plus parlant pour des enfants.

« La voix grondait
La voix aboyait
La voix martelait
La voix tonnait »

richard strauss 3
© Alexandra Huard

L’adulte n’est pas en reste, il pourra notamment apprécier les jeux de mots qui créent encore plus de sens. L’écrivain joue avec les expressions et nous fait redécouvrir l’Histoire avec plaisir.

« Et la voix montait
De plus en plus haut
Sur ses grands chevaux
Aux sabots d’acier »

Mise en page 1

Des illustrations qui collent au texte

Si le texte est magnifique, les illustrations le sont tout autant. Il s’agit à nouveau de suggérer. Les illustrations, bien que réalistes, sont parsemées de détails qui révèlent les événements terribles qui se préparent. Les étoiles juives, les soldats, les croix gammées, sont de plus en plus présents au fil des pages. De même les couleurs sombres qui gagnent peu à peu du terrain révèlent la tragédie à venir. Les personnages dessinés sont de plus en plus inquiets, comme un présage de la terreur qui les menace. Si le texte est un régal pour les oreilles, les images sont un régal pour les yeux. On n’a jamais finit de tout regardé, de tout décrypté.

En cette période de crise politique, où le fascisme, les extrêmes connaissent une recrudescence, ce livre est une bouffée d’oxygène. Il nous rappelle qu’il ne faut pas commettre à nouveau les erreurs du passé mais surtout il nous délivre un beau message d’amour et d’amitié.

Mel Teapot

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