Entretien non conventionnel avec Michel Hallet Eghayan

« La danse, c’est une façon de penser »

14 novembre 2019. Jour scellé sous le signe de la rencontre. Rencontre avec la danse, rencontre avec la Compagnie Hallet Eghayan, rencontre avec Michel Hallet Eghayan, rencontre avec le regard, la plume et l’art. Nous sortons d’une transe, celle d’avoir eu l’impression que le temps s’était suspendu ou alors dilaté pendant le filage de Hourra ! Perfectionnement des danseurs, de la chorégraphie retouchée à la seconde près. Nous sommes intimidée et émue de voir les coulisses de la compagnie. C’est un travail qui révèle une certaine magie pour notre œil novice. L’esthétisme au sens grec du terme : éprouver le beau sans pouvoir dire avec précision ce chamboulement en nous, mêlant extériorité et intériorité. C’est Dans le reflet de la vitre derrière, Michel Hallet Eghayan, nous voyons une peinture bleue avec un corps de femme distendu. C’est un Matisse. (Image mise en avant : Michel Hallet Eghayan © Henriette Ponchon de Saint André)

Danser au bord du gouffre : danse, critique et art

C’est un défi, celui de faire la critique de notre critique. En faisant la critique de notre critique, nous serons encore plus sensibles ; nous nous sentirons plus vivants ; nous serons nous et l’art sera l’art. Parce que le regard fait vivre. Nous ne sommes pas des machines. Nous ne copierons pas et ne relaterons pas avec exactitude des réflexions hybrides avec Michel Hallet Eghayan. C’est impossible. Le traducteur est un traître. C’est Dante qui l’avait compris. Et, dans toutes les histoires, l’auditeur, l’enfant dans les contes, retiendra ce qu’il a perçu et ce qu’il a cru bon de recevoir et d’accueillir de la part du conteur. Et, humble, il réfléchit et s’incline devant son maître à penser. Et, l’enfant commente et interroge. Le critique, après tout, n’est qu’un enfant en perpétuel apprentissage et émerveillement du monde. 

« Il n’y a plus de critique de danse. Attendez, vous ne m’avez pas compris. Je répète. Il n’y a plus de critique de danse. » 

Incisif. A contrario de Friedrich Nietzsche qui agitait ses crécelles dans le Gai savoir, Michel Hallet Eghayan va droit au but. Pas besoin d’instruments, de lyrisme, d’ornement. Juste la voix. Propos cinglant. Si vif et si glacial. « Mais, comment est-ce possible ? Depuis quand ? » Le passage du temps — des époques qui ont détérioré progressivement le métier, sans doute depuis les années 80. « C’est une question sociétale. Le critique regarde. On assiste à une perte du langage au profit de l’image avec le cinéma et les arts audiovisuels. On se réapproprie le corps en images. » Cette conquête du corps annonce la mort du critique lorsque le langage, dépassant le corps et l’image, n’est plus. On quitte le corps et pire, on réduit le corps au corps en négligeant le langage. Le corps reste le corps ; il n’y a plus cette circularité qui unissait le regard critique à la danse. Le critique ordonne le corps. Le corps est réduit à sa corporalité crue. Nous mettons nos neurones en marche. Ainsi, la critique de la danse est morte, parce qu’aujourd’hui, le regard, ou plutôt ce que nous appellerons, en tapant promptement sur les touches de notre clavier, le coup d’œil. Ce terme nous semble plus adéquat. Le coup d’œil a remplacé le regard. Le « c’est chouette » l’a tué. Alors, Michel Hallet Eghayan reprend. Le corps n’est plus langage parce qu’il est pétri de compétitions, d’images industrielles, de sexe, d’idéologie, de sensationnel.

« Avez-vous vu ce documentaire sur Arte ? Il était vraiment bien fait. (…) Il montre un aspect névrotique. » 

Par conséquent, méditons. Ce n’est pas cette sensation d’univers harmonieuse qu’envisageait Paul Valéry, cette sensation qui cache un système de rapports, d’êtres, de musiques intérieures, de poéticité dans une relation indéfinissable, ce je ne sais quoi englobant, unissant, décomposant et absorbant, cette synthèse que nous nommons « sensation d’univers ». C’est un spectacle sensationnel qui rapporte de l’argent, qui choque, qui serait enfin un monstre insatiable qui fait vendre. Ce monstre est un corps débridé qui est devenu malade, étriqué par ces trois étiquettes morbides : le sexe, la compétition, l’image idéologique et industrielle. 

« Dans le New York Times  et la presse écrite dans les années 30, 40, 50, il y avait des analyses au lieu de la sensation. Mais, si l’analyse fait vendre avec la sensation, on a un grand mépris du peuple. »

La responsabilité du critique est en jeu : méta-discursivement, on réfléchit sur nos relations intersubjectives. Prendre un individu pour un imbécile, c’est devenir le dédain incarné. On écrit en proposant un produit, pas au sens mercantile du terme, ce produit est une critique, une analyse — et cette critique rétablit le dialogue. Il y a circulation. Pas de hiérarchisation. Michel Hallet Eghayan regarde cette crise du monde occidental, le manque de discernement, ce mélange diffus et nauséabond qui attise ce manque essentiel : le manque du critique. 

« On a besoin de critiques. Sans critiques, pas d’art. Regardez, elle prend des notes et elle me regarde pour être polie. Être critique, c’est compliqué  » 

Et ce critique, ce critique-là qui a la main qui tremble, le pied qui s’agite, qui bouge en rythme alors qu’une sensation indicible l’agite et le remue — c’est viscéral, apprend pour la première fois sa vocation. Quelle a été votre première rencontre avec la danse ? La première fois que Michel Hallet Eghayan la rencontre « c’était une claque ». C’est la révélation. C’est plutôt « une rencontre de quelque chose, de quelqu’un » à dix-huit ou dix-neuf ans. Ses yeux luisent : « Ça dansait dans mon corps. » C’est la rencontre avec West Side Story. Or, dans les années 60, la danse connaît cet interdit social : la question du regard d’autrui. Dans la vie, les regards se croisent : celui du critique, celui du sujet passionné et celui d’autrui. Or, celui d’autrui provoque censure sur le second passionné qui s’auto-censure et qui, par conséquent, n’ose vivre cette révélation. Michel Hallet Eghayan avoue s’être auto-censuré. Puis, il le fait. Il n’avait jamais dansé auparavant. C’est une rencontre. « Il faudrait que le critique analyse ce schéma conformiste, cette auto-censure maintenant chez l’individu. »

 

Si vous deviez résumer la danse en quelques mots ?

« La danse, c’est une façon de penser ». Cela veut tout dire. Le mot est lâché. Une façon de penser : une manière d’être au monde, une manière de fonctionner… On s’agite. Une façon de penser cache un schéma pernicieux — les fameux schémas que Michel Hallet Eghayan constate, les clichés, les topoï qui ont la peau dure. Tout art est un cliché. Un patchwork de quelque chose. L’hypertextualité sacro-sainte. Une façon particulière et singulière de penser suggère déjà un produit taché par une conformité. Or, cette conformité devient façon de penser ; mais cette conformité produirait une pensée non conforme et au même moment, elle est conforme à une norme dès lors qu’elle est façon de penser. Dans ce cas,  selon nous, la danse, ce n’est pas seulement une façon de penser : c’est une façon de penser qui se revendique comme façon de penser qui n’est plus conforme à la façon traditionnelle de penser la danse et l’idéologie. Avez-vous des artistes préférés ? « Tous. Picasso en était un, Matisse, Godard. Un artiste marche à côté de ses chaussures. » Sa voix nous berce : il nous raconte les débuts de Picasso, nous invite à lire attentivement et scrupuleusement Lettres à Isadora pour comprendre ce qu’est intimement l’artiste, toujours décalé et « à côté de ses pompes ». 

Quel est l’avenir de la danse et de l’art ? 

Nous avons, en notre for intérieur, peur de l’avenir parce qu’il est intimidant et empêtré dans une crudité agressive. « La danse a un avenir à condition qu’elle sorte du regard du roi, des princes ». En 1653, Louis XIV danse dans le Ballet de la Nuit. Le roi est comme un pendu qui se balance devant les danseurs parce que leurs règles viennent du Roi Soleil, comme Râ qui éblouit de ses rayons chaleureux les regards et qui caresse les corps en sueur. La Révolution française est passée par là. Or, le Roi vit toujours. On la porte en nous, cette présence impétueuse et régalienne brandissant le sceptre — ce sceptre devient le surmoi, l’auto-censure donc. Toutefois, l’art consiste à « sortir du regard du prince. Le malheur sert de support à l’art. C’est un phénomène sociétal. » L’art n’est plus un tableau mais une éponge à malheurs. Le pathos est si tangible qu’il a créé la nef des fous. Il n’est plus une stratégie pour produire l’affect. Il est devenu la chose à part entière. Le moyen remplace le but et le but devient le moyen. Le pathos, c’est le pendant du sensationnel qui fait vendre. Non, ne mélangeons pas les torchons et les serviettes. Le pathos est le moyen qui fabrique le sensationnel mais le sensationnel peut aussi au même moment devenir le pathos. Tout est flou. Tout se mélange. Rien n’est pareil. « On s’étonne que les gens vont mal, après ! ».

Alors nous allons faire notre travail : distinguer, regarder, embrasser l’empathie, rester l’enfant curieux que les orages et les tempêtes semblent tourmenter. Ecrire est un bonheur. Le mélange est un drame. L’art participe à la catharsis et le cœur de la danse pour Michel Hallet Eghayan, c’est ce travail de purification, de nettoyage de ce produit façonné par des interdits et, sans doute, la crainte : la catharsis, c’est ce processus de réconciliation avec la vie. Nous parlons de réconciliation, parce qu’à un moment fatidique, nous avions oublié qu’elle existait et que, quand nous ne serons plus là, la vie continuera à exister sauf si nous décidons de ne plus tendre l’oreille pour saisir ses murmures. « L’artiste est un philosophe scélérat » car sa matière est sa vie. L’engagement à la matière qui désigne par synecdoque sa vie, par opposition au philosophe honnête. On a besoin de distinction. Sans distinction, tout est juxtaposition au lieu d’expression. La critique survit. C’est un acte, une activité en sursis qui prône la liberté. Parce que, « le regard, c’est la liberté. » 

On est pigiste par survie. C’est émietté, ça se délite. « François Cohendy avait ce regard critique d’analyste. La critique, c’est le travail du regardGabriel Perez enseigne le regard critique. » Nous avons fait la critique de la critique de Michel Hallet Eghayan. A votre tour, portez le regard. Grandissez-vous. La critique, « c’est le travail du regard. Le regard, c’est la liberté. Alors, dites à vos amis critiques et rédacteurs de continuer parce que l’art a besoin d’eux. » 

Si vous regardez, vous êtes libres. Et le jour où nous perdrons la vue, il faudra s’inventer un nouveau regard.

Pour en savoir plus sur la compagnie, voici leur site.

Article rédigé par Pauline Khalifa – Lika

 

 

 

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