La foi en l’être humain nous amène à penser que «Tout paradis n’est pas perdu»

L’ambition est enfer et damnation, mais dans le cerveau de Jean Rouaud, elle nous semble légitime surtout lorsque la réflexion en est le fer de lance. Tout paradis n’est pas perdu et au royaume des chérubins de l’auteur, le lecteur en est le serviteur.

Jean Rouaud, né le 13 décembre 1952 à Campbon en Loire intérieure, poursuit ses études en lettres modernes à l’université de Nantes après un Bac scientifique. Son premier roman Les champs d’honneur est publié en 1990 et reçoit le Prix Goncourt, quatre autres livres suivront et ils formeront un cycle romanesque fondé sur l’histoire de sa famille et de certains aspects de sa vie. Depuis plusieurs années, il tient une chronique hebdomadaire au journal L’Humanité. Il est également l’auteur de sept essais publiés de 1999 à aujourd’hui. Tout paradis n’est pas perdu en fait partie et c’est sa dernière publication. Il sera présent à La fête du livre de Bron, le vendredi 4 mars et le samedi 5 mars à 17h à la Salle des Parieurs.

Le péché de l’ambition

Dès le début de son ouvrage, Jean Rouaud, nous annonce la couleur de son propos : « Je n’ai aucune légitimité pour parler de l’Islam encore moins au nom des musulmans. Je suis d’avis qu’on ne parle bien que de ce qu’on connaît vraiment ». En revanche, il connaît l’imprégnation de celle-ci dans nos vies, son poids sur nos consciences, la structuration de sa morale, la peur du châtiment suprême, les comptes à rendre avec un « soi-disant » tribunal de l’au-delà. Nous rejoignons l’auteur et adhérons au fait que toute les religions se valent, elles ont toutes un point commun : elle vénère leur dieu ! Parfois même jusqu’à en mourir… Cela ne cadre pas avec l’univers de la conception laïciste, matérialiste, réduite à la simple réalité des faits sanctionnée par la loi publique suivant les différents codes qui la régisse. Ne pas oublier que nous sommes toujours sous Napoléon en ce qui concerne certaines sanctions ! Pourtant il nous semble ne plus appartenir à ce monde…justement Jean Rouaud nous parle de ce monde où l’église avait main mise sur l’état avant la séparation des deux corps en 1905. Il nous rappelle « l’effrayant génie » de Pascal réinventant à dix ans la géométrie Euclidienne en posant les bases du calcul des probabilités. Pour Pascal « autrement dit du possible mais pas certain », et qui pourtant suite à une chute occasionner par un fiacre eut la révélation : il fera partie des élus et sera sauvé des flammes de l’enfer. Finalement la non croyance repose sur bien peu de choses mais l’intelligence de l’être humain, elle, permet bien des revirements de dogme. Constat de l’auteur : « c’est cela, ce saut hors de la logique et de la raison raisonnante, la religion ». Le projet d’éduquer autrement pour faire disparaître la religion commence avec la Renaissance, les Lumières, beaucoup d’ondes positives, du communisme, du socialisme et la troisième république, selon l’auteur. Il parle avec jubilation de ces irréductibles gaulois vivant dans nos cerveaux « qui se heurtent aux éternelles questions de l’être et du non-être », parmi eux Einstein, Pascal, Descartes, Proust…
L’auteur aurait-il été foudroyé par le péché de l’ambition ? Essayer de définir le pourquoi du comment et « rendre à César ce qui lui appartient », nous voici en face d’un vaste programme et dans nos mains nous avons un véritable chantier de fouille… Alors allons fouiller plus loin dans l’ouvrage de Jean Rouaud.

Je ne peux pas parler au nom de… mais…

9782246860914L’auteur « ne peut pas parler au nom de l’Islam et des musulmans » mais à l’évocation de cette phrase, la question du voile et du menu dans les cantines s’imposent à son esprit. Du même coup, il se projette cinquante ans en arrière et se dit que nous avons la mémoire bien courte et « que la loi de la séparation de 1905 n’avait pas été ce couperet tranchant à vif dans les consciences et les comportements ». Il nous fait part d’une multitude de faits bien réels, comme le calendrier avec ses saints, ses jours fériés dus aux fêtes religieuses et le poisson au menu le vendredi. « Ce qui, ce rappel, n’autorisait pas de monter sur ses grands chevaux outragés » selon Jean Rouaud et il admet que ce fût le point de départ de sa chronique couchée sur les pages de son livre. Le deuxième vient de l’attentat de Charlie Hebdo et de sa brutalité, en raison des caricatures et de l’offense faite au Prophète, et de sa réflexion face à un tel événement. Cette dernière l’amène tout naturellement au « cahier des charges » de sa chronique qui relève « du pêle-mêle et d’une pêche, miraculeuse ou désastreuse, dont on relève les filets un demi-siècle plus tard ».
Puis se suivent, entre autres, « crise de régime » où il est question d’obsessions, de la famille Le Pen, des municipales, du rejet de l’autre par la religion, « ce qui fait l’habit » en l’occurrence l’habillage de la laïcité, la comparaison de sa définition entre hier et aujourd’hui. « Le péché, c’est l’enfer », « Bloc opératoire », « Le grand Pardon », « Le droit à l’image » : une multitude de petits chapitres apportant une réflexion sur les faux-semblants, sur l’absurdité du vêtement quel qu’il soit, sur le décalage entre les écrits et leur interprétation, où Jean Rouaud s’interroge à juste titre en comparant une époque révolue et notre société actuelle. Comme l’écrit l’auteur : « On y revient ». On ne peut pas passer à côté de ce livre ne serait-ce que pour le rappel de certains faits sur l’histoire des religions où se mêlent celle du monde, des hommes et de leurs travers, des références littéraires, scientifiques et surtout pour la réflexion porté tout au long de cette chronique et livrée par l’auteur sous forme d’essai.

Dans notre société actuelle, la nouvelle génération est assistée et « formatée » à ne pas réfléchir et où tout le monde se ressemble : celui de Calvin Klein comme le fait remarquer l’auteur. Les jeunes vivent à l’heure de Facebook, prônent les valeurs du pareil et du paraître, les combats ont changé de camps ainsi que les armes, la religion s’apparente plus à une marque qu’à une foi. Avant on se battait pour un idéal même si la religion était un alliée, aujourd’hui on combat au nom d’une religion avec en « voile » de fond des enjeux politiques. Autour de nous on parle beaucoup de l’Islam et ses dérives, du Judaïsme et son génocide comme si cette confession n’existait qu’à travers ce cauchemar ! Les catholiques et les bouddhistes ont pourtant un représentant, soi-disant sur terre mais leurs voix restent un murmure étouffé par le brouhaha de la haine qui gronde dans le cœur de l’homme. Aurait-on oublié que Dieu, quel qu’il soit, est amour ? La crise identitaire sert de faire valoir à la religion mais nous occultons totalement toutes les autres raisons de la crise identitaire comme la famille, les migrants, le métissage, la culture, le niveau social… Et tant d’autres raisons ! Aujourd’hui on en arrive même à intégrer dans le racisme la différence de confession religieuse !

Il est urgent que la nouvelle génération se penche sur son avenir et réfléchisse. Nous pensons sincèrement que le livre de Jean Rouaud serait un bon début. Il est simple à lire car le langage des mots est à la portée de tout à chacun ; le ton est parfois ironique, ses réflexions et ses questionnements bien à propos font même sourire par le contenu et le style. La foi en l’être humain nous amène à penser que « Tout paradis n’est pas perdu », du moins nous voulons y croire et continuer d’espérer…

Françoise Engler

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