La leçon de Ionesco au TNP, « Toute langue n’est en somme qu’un langage »

Ce « langage » dont nous parle Ionesco est celui de l’absurde qui infiltre chacune de ses pièces. Au début prévue pour moins d’une semaine de représentations dans la petite salle du TNP, La Leçon a été tellement demandée que le théâtre a proposé plus de dates et surtout de jouer la pièce dans la grande salle et non plus dans la petite. Cette création de Christian Schiaretti, semblait promise à un immense succès et ce fut le cas le 3 juin, soir de la première. Une salle comble pour une standing ovation aux comédiens et de nombreux rappels nourris !
Pour cette dernière pièce de la saison, Christian Schiaretti, directeur du TNP, nous offre jusqu’au 14 juin un spectacle époustouflant !

10449520_527133907393078_9148242135673258188_n
© Michel Cavalca

Une mise en scène contrainte et pourtant efficace

Cette pièce est produite par Les Tréteaux de France et coproduite par le TNP. Les Tréteaux de France ont été crée en 1959 par Jean Danet qui voulait porter le théâtre hors de ses murs. Il voulait revenir au théâtre itinérant, un théâtre qui libéré de ses parois deviendrait accessible à tous. L’objectif étant que la pièce puisse se jouer dans une salle de théâtre comme dans une cour d’école ou une place de village. Les Tréteaux de France sont aujourd’hui dirigé par Robin Renucci qui joue, en alternance avec René Loyon, le rôle du professeur dans la pièce.
Leur théâtre étant itinérant, le décor doit être le plus simple possible et surtout le plus épuré afin d’être facilement transportable. C’est avec cette contrainte que Christian Schiaretti, assisté de Joséphine Chaffin (Assistante artistique des Tréteaux de France), s’est emparé de ce huis clos de Ionesco. Tout se déroule dans le salon du professeur où il donne son cours à la jeune fille (jouée par Jeanne Brouaye, ancienne membre de la troupe du TNP). Ils entrent chacun leur tour dans le petit salon accueillis par la bonne jouée par un homme, Yves Bressiant afin de donner un peu plus d’autorité à cette femme qui tentera d’avertir le professeur du drame qui se prépare… La pièce est de couleur beige, tous les meubles le sont aussi, seules 5 fenêtres sont grisées, recouvertes d’une pellicule de poussière, afin que le professeur puisse s’en servir comme d’un tableau. Des colonnes de livres empilés en désordre devant la scène font de cet espace une espèce de salle de bibliothèque en marge du salon. Les acteurs ne vont jamais dans cet espace qui donne l’impression de n’exister que pour renforcer l’aspect symbolique de ce lieu de savoir. Ces piles de livres aussi beiges que les murs, les sièges et les tables semble annoncer une certaine vacuité du savoir dispensé par ce professeur. Par cette mise en scène, Christian Schiaretti nous plonge, avant même le début de la pièce, dans l’univers absurde de Ionesco.

« La prononciation à elle seule vaut tout un langage. »

L’absurdité d’un savoir perverti

Ionesco n’a jamais porté dans son cœur les enseignants, lui qui eut des relations très difficiles avec nombre d’entre eux en tant qu’élève. Si bien qu’il a décidé de faire une caricature de ces donneurs de leçon. En représentant la jeune fille avec son casque autour du cou branché à son I-Pod, on comprend tout de suite que le metteur en scène place la pièce à notre époque, peut-être pour nous montrer qu’aujourd’hui encore le savoir est perverti. En plein débat sur les rythmes scolaires et autres réformes des programmes scolaires, cette Leçon semble parfaitement s’inscrire dans notre époque. Elle pose les questions du rapport des professeurs avec leurs élèves, de leurs rapports au savoir et du rapport de l’élève au savoir. Le professeur, par son statut impose le respect et l’admiration de la jeune fille qui lui obéit sans poser de questions et répond « oui » à tout ce qu’il dit ou demande. Elle semble totalement soumise à ce professeur qui semble peu sûr de lui. Il commence par lui enseigner l’arithmétique mais alors qu’elle est bonne en addition, elle a plus de difficultés pour les soustractions. Il essaie de lui expliquer grâce à son tableau mais rien n’y fait, elle ne comprend pas et c’est à ce moment là que le professeur commence à prendre l’ascendant sur son élève et à la rabaisser, se plaçant en position de dominateur. Il l’écrase par son savoir et ne s’intéressant plus vraiment à ce qu’elle veut ou doit apprendre, il se met à faire de la philologie et de la linguistique. Il part dans des théories très compliquées et absurdes dans lesquelles il explique que la prononciation est ce qui distingue une langue d’une autre car tous les mots sont identiques mais ces différences ne sont perceptibles que pour lui seul. Aussi, il perd la jeune fille et la noie dans un savoir inadapté à son niveau et se fixe comme lubie de lui faire correctement prononcer les différentes langues. A ce moment là, sa parole disparaît et plus qu’une leçon, on assiste à un cours magistral dans lequel le professeur semble se complaire à prodiguer un savoir trop complexe – absurde – à une jeune fille qui se plaint d’avoir « mal aux dents » avant d’avoir mal dans tout le corps et de ne plus être capable de rien. Elle devient sa marionnette. Plus la leçon se poursuit et plus elle se plaint, moins elle l’écoute et plus il s’énerve, devenant même brutal ! Cette brutalité crée un rapprochement physique entre eux rendant manifeste une certaine tension sexuelle. Le thème du professeur séduit par son élève fait surface mais est chaque fois refoulé aussitôt, montrant qu’il s’agit d’un tabou plus présent qu’on ne le croit…
Finalement, c’est au plus mal qu’elle réussira à prononcer correctement le mot « couteau », ce qui la guérit et alors que la leçon semble s’acheminer vers un dénouement heureux, tous deux étant a priori satisfaits, le professeur commet l’irréparable pour la 40ème fois de suite.
Ionesco ne critique pas le savoir ni les professeurs mais remet en cause la façon de dispenser le savoir. Il semble réfuter l’idée que le professeur doit être tout puissant et dispenser un savoir sans faire attention à son élève. Il prône donc plus d’écoute de la part du professeur et une meilleure flexibilité, afin de ne pas perdre l’élève dans des discours interminables et ici abscons.

10444002_527134064059729_8080394470830773867_n
© Michel Cavalca

« Les sourds sont les tombeaux des sonorités. »

Une comédie au dénouement tragique

Cette critique du corps enseignant est avant tout une farce qui commence et termine sur un fond sonore qu’on a du mal à identifier au début mais qui devient limpide par la suite… L’absurde permet de traiter de manière légère un sujet au combien sensible. Les préceptes dispensés par le professeur sont tous plus absurdes les uns que les autres faisant de lui une marionnette au service d’un savoir qu’il ne maîtrise pas. En fin de compte, le spectateur n’a plus l’impression d’assister à une leçon mais à un show d’un intellectuel exposant un savoir imperméable et idiot. Robin Renucci joue admirablement bien ce professeur à la diction irréprochable qui sombre petit à petit dans la démence, obsédé par ce savoir qui le dévore et qu’il n’arrive pas à transmettre à la jeune fille. Jeanne Brouaye joue elle aussi très bien la petite fille pure et innocente qui se débat contre ce savoir débile qui la blesse, elle incarne la révolte vaincue par la toute-puissance auctoriale du professeur. Elle est tellement rabaissée qu’au moment où son mal de dent est le plus fort, elle se dissimule derrière son pull à capuche, on ne voit plus son visage, sa personnalité s’efface. Elle rentre ensuite ses bras dans son pull laissant des manches vides qu’elles tirent et étirent dans tous les sens, preuve de son combat contre la douleur et ses positions lui font adopter la posture d’animaux tels qu’un éléphant. Elle est tellement abrutie par ce qu’elle entend qu’elle en perd son humanité et devient un animal avant de devenir une marionnette qui n’obéit plus qu’à la voix du professeur… Cette transformation est évidemment drôle au premier abord mais lorsqu’on prend le temps d’analyser la situation, on se rend compte à quel point l’autorité d’un professeur perverti par son savoir peut être dangereux, comme dans le film de Dennis Gansel, La Vague, où un professeur réussit à recréer un système totalitaire dans sa classe. La fin de la pièce renforce ce côté tragique puisqu’on comprend que bien que la pièce se termine, l’histoire elle ne s’arrêtera pas là…

La leçon mis en scène par Christian Schiaretti nous montre grâce à la caricature et à l’absurde les dérives de notre société et son côté immuable. Quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, il y aura toujours des professeurs qui abuseront de leur autorité et de leur savoir, heureusement, ils ne sont pas une majorité et grâce à Ionesco, on peut s’amuser de ce petit groupe de pédants.
N’hésitez pas à voir cette mise en scène qui accentue le côté sans fin de l’histoire par la musique d’ouverture et de clôture de la pièce. Christian Schiaretti, grâce à une mise en scène moderne, fait aussi bien que le Théâtre de la Huchette à Paris qui, depuis 1957, joue sans interruption La Cantatrice Chauve suivie de La Leçon dans une mise en scène classique absolument géniale.

Jérémy Engler

Une pensée sur “La leçon de Ionesco au TNP, « Toute langue n’est en somme qu’un langage »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *