La lettre puissante d’une inconnue, par Zweig

Anne-Laure Pommier propose une adaptation sensible de la nouvelle de l’écrivain autrichien Stefan Zweig, publiée en 1922, en incarnant, aux côtés de Guillaume de Buzon et de Jérôme Fonlupt, une jeune femme fragile et transie d’amour… Le spectacle est joué à l’Espace 44 du 01 au 06 mars.

Une correspondance passionnée matérialisée sur scène

couverture livreLe spectacle se tisse au fil de la lettre que la jeune femme envoie à son « aimé » : c’est un intellectuel riche et charismatique, dont l’existence ambivalente se partage entre l’étude des livres et la fréquentation des femmes – gentleman, mais terriblement volage, les liaisons et les déclarations d’amour s’enchaînent sans transition ; il les aime sincèrement, mais il les oublie aussi facilement qu’il les a séduites. Le spectacle alterne entre la lecture de la lettre et la représentation des scènes qu’elle raconte : la jeune femme y avoue tout : la passion qui la consume depuis son adolescence, dès l’instant où ses yeux ont rencontré son voisin de palier ; comment elle le guettait sans cesse derrière la porte, comment elle l’admirait et l’aimait déjà secrètement. La guerre a dû les éloigner, mais, dès l’armistice, la jeune femme s’en est retournée à Paris et s’est campée sous les fenêtres de celui qu’elle adore sans que le temps ait pu diminuer sa passion. A force d’allées et venues, l’écrivain finit par la remarquer, et les trois nuits qu’il lui offre son pour elle l’apogée de tant d’espérances. Les années qui suivent cette brève liaison ne sont pour elle qu’un temps vain, comblé seulement par le souvenir et par l’enfant que son amant lui a donné dans ce qu’elle appelle sa « tendresse inconsciente ». Il est troublant d’entendre à quel point son affection pour son fils se rapproche d’avantage de l’amour amoureux que de l’amour filial : si elle l’éduque, si elle prend soin de lui, c’est que cet enfant est le descendant de son père – un modèle réduit, en quelque sorte, qui lui ressemble, qui est issu de lui, et qu’elle peut « embrasser à loisir »… Un cadeau qui mérite tous les sacrifices, au point de vendre son corps pour avoir les moyens de l’élever hors-mariage.

Une immersion dans le Paris d’après-guerre

les amants 2L’histoire n’est pas encrée dans le contexte défini par Zweig dans la forme narrative – à Vienne, au début du siècle -, et il est plaisant de se laisser transporter dans le Paris de l’après-guerre. Tout, dans les accessoires, y fait référence : les costumes des messieurs, les robes longues et les chapeaux des femmes, le cabaret à la Charles Heston… Le décor, quant à lui, est surprenant et ingénieux : une grande arche, surmontée de l’enseigne du cabaret « le Tabou », délimite l’espace de la rue et du bar-dansant. Verticalement, au second étage, se situe le salon de l’écrivain, qu’on ne distingue que par l’ouverture de la fenêtre.
Tout n’est cependant pas brillant : les acteurs bredouillent parfois, un autre ne parle pas assez distinctement, et certaines scènes ne semblent pas motivées autrement que par le besoin de faire une pause dans l’action dramatique et une transition entre deux scènes ; la musique, quant à elle, aide certes à s’immerger dans la France des années cinquante, mais les mélodies au saxo, appréciable dans l’idée, pourraient être plus justes… Les couacs font sentir l’artifice de la représentation, et la mettent immédiatement à distance ; telle est toujours le risque des spectacles qui allient différentes pratiques artistiques : la technique doit être irréprochable pour chacune d’elle. Mais, finalement, ces détails importent peu au regard de la gravité des enjeux que la pièce soulève, et de leur évidente contemporanéité – la passion amoureuse, ses joies et ses désespoirs.

Le spectacle troublant de la passion amoureuse

les amantsComment ne pas être ému par le récit d’un amour toujours caché, jamais partagé, et raconté par la jeune femme elle-même ; par son humilité et son abnégation absolue envers celui qu’elle a choisi pour la vie. Pas de pathos, pas de lamentations : c’est peut-être justement cette pudeur qui rend le récit si juste et permet au spectateur d’y croire et d’y être sensible. Emu, certes, on l’est ; mais on est aussi effrayé par cet abandon total de soi qui frôle la folie – ce don absolu de la jeune femme à un homme que, finalement, elle ne connaît pas, et à qui elle n’ose jamais se révéler ou demander quoi que soit, de peur d’être un « fardeau »… Un fardeau, alors qu’elle n’est qu’une plume, un « coquelicot » frais, qui ne parle pas, qui attend qu’on la voit, qui dit oui à tout… Frêle, le visage tourmenté, elle semble toujours s’excuser de prendre la parole.

On sort le cœur gonflé de tant d’amour, mais on questionne aussi l’intensité extraordinaire de ces sentiments dont nos existences quotidiennes et mesurées pourraient faire oublier la potentielle existence. Dans tous les cas, on réagit, émotionnellement et intellectuellement, ce qui est toujours le signe d’un spectacle réussi.

Chloé Dubost

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