La Maison près du Lac au TNG : « Welcome ladies and Gentlemen »

En choisissant de confier le traumatisme de l’Holocauste à l’imaginaire de l’enfance et du musichall, Yael Rasooly et Yaara Goldring signent avec La Maison près du Lac un bouquet de pépites scéniques et oniriques, empruntées aux formes populaires du cabaret, du conte et de la marionnette, autant de genres dont les deux metteuses en scène osent associer la divergence de tons pour défier l’horreur d’une mémoire familiale et collective les 15 et 16 novembre au Théâtre Nouvelle Génération pour le public non scolaire.

Théâtre du démembrement

« La Maison près du lac » est d’abord le titre d’un conte, récit enchâssé à l’intérieur du spectacle et raconté par trois sœurs contraintes d’attendre leur mère dans une petite chambre, en pleine Allemagne des années 30. Si le spectacle affiche sa référence au conte, c’est que par bien des aspects l’histoire de cette fratrie renvoie à un imaginaire collectif et universel, du conte norvégien Les Trois Soeurs jusqu’à la pièce éponyme de Tchekhov où la quête de l’enfance anime Olga, Macha et Irina.
Il y a peut-être un peu de tous ces personnages atemporels dans l’histoire de ces fillettes, au point que le spectacle ne les nommera jamais que par leur caractéristique de taille : la petite, la moyenne et la grande, et ne les ébauchera jamais que sous les distinctions archétypales des voix, langues et corps…
Chacune d’elles est affublée d’une poupée, véritable double imaginaire de plastique, d’abord objet de de jeu et de mimétisme. Le démembrement progressif de ces effigies fait autant l’objet de numéros de marionnettes burlesques que de scènes effrayantes où la confusion des corps de chair et de plastique confine à une lente déshumanisation des protagonistes, jusqu’à la scène finale de déportation où le visage de deux sœurs revêt celui macabre de leur poupée.

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© Nir Shaanani

Imaginaire collectif et mémoire familiale : un espace mental savamment construit

La scénographie de Maureen Freedman établit d’emblée un espace mental, quasi claustrophobique, où se succèdent trois plans : le temps présent du spectateur, l’espace scénique de l’enfance et en arrière-plan, celui de la mémoire et de l’inconnu. Sur le plateau, une petite scène de cabaret s’élève, comme un îlot suspendu dans le néant. Un escalier invite le spectateur au voyage théâtral, mais demeurera à jamais infranchi. Cette petite scène de bois sera une aire de(s) jeu(x) : ceux de l’enfance d’abord, où l’on mime le train, où l’on apprend, où l’on danse ; ceux du jeu théâtral ensuite, où les mimes enfantins deviennent des numéros de cabaret burlesques qui rejouent et se jouent du réel. Au fil du spectacle, des trappes s’ouvrent et modulent le décor, comme autant d’effets scéniques propres à servir les illusions du music-hall… mais constituant aussi de nouvelles intrusions dans le monde protégé de l’enfance.
Au lointain, une petite porte se dresse, nouveau seuil qui ouvre sur un imaginaire, celui des placards où l’on joue à cache-cache – mais est-ce vraiment un jeu de se cacher dans l’Allemagne des années 30 ? Plus on avance dans cette succession de plans dessinés par Maureen Freedman, plus on s’enfonce dans les méandres traumatisants de la mémoire collective auxquels Yael Rasooly et Yaara Goldring veulent nous confronter. Oui, c’est bien à un voyage auquel le spectateur est convié : du réel au spectacle, du spectacle à l’intime. Plus qu’un voyage, une métaphore de l’entreprise artistique jusqu’au cœur de la mémoire.
Si la scène est le lieu des jeux d’enfance ou du music-hall, tout ce qui en est extérieur est agressif. Le danger, toujours hors-champ, est d’autant plus violent qu’il est suggestif, montré du point de vue de ces trois sœurs, soit par la bande-son – bruits de mitraillettes, menaces des tambourinements violents à la porte – soit par une fenêtre surgie de nulle part. L’horreur n’est jamais montrée que par les biais de l’imaginaire et du spectacle.

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© Nir Shaanani

Le cabaret : défi ou remède à l’horreur

Et c’est sous quelques notes de piano et violon que s’ouvre d’ailleurs le spectacle et que la narratrice, séduisante Yael Rasooly aux allures de Liza Minnelli, lance un tonitruant « Welcome Ladies and Gentlemen ». Cabaret ou accomplissement d’un rêve d’enfant ? La metteuse en scène s’amuse avec les codes du genre, en jouant à la meneuse de revue : scène de danse entre les trois sœurs qui tourne au burlesque, chansons originales aux influences de Kurtweil et Kander… Mais c’est surtout avec le numéro de l’homme invisible que Yael Rasooly et Yaara Goldring atteignent l’onirisme ultime dans la représentation de la menace. Ici, le danger n’aura jamais de visage. Mais une silhouette esquissée par quelques symboles – bottes hautes du nazi, chapeau melon années 30 – suffit à suggérer bien plus le danger. Le jeu des trois sœurs autour de l’homme invisible devient un rapport tour à tour de séduction, de domination et de destruction, amenant alors le travail de mémoire sur un terrain plus universel : n’importe quel visage masculin saurait se cacher sous le manteau de l’homme invisible. La distanciation effectuée par l’univers du cabaret défie l’évocation de l’horreur. La dérision en ce sens prend un pouvoir suggestif fort et parvient à retourner toujours – ou presque – la menace. On assiste ainsi avec amusement à la transformation d’une grande sœur autoritaire, à la voix grave mâtinée d’accent germanique, en ballerine pataude.

Feu d’artifice(s) de dérision et de poésie, La Maison près du Lac peut souffrir parfois de cette hétérogénéité et gagnerait à soigner l’articulation de quelques scènes, comme la mise en place de la danse des marionnettes. C’est le risque d’une telle richesse, mais c’est le seul. Le propos, loin d’y être noyé, se trouve bien au contraire serti d’un écrin délicat qui offre mille lectures à son propos, sans lourdeur ni pathos.

Yves Desvigne

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