La maladie du langage dans Parler seul d’Andrés Neuman

Les Assises Internationales du Roman nous permettent de découvrir le dernier roman de l’argentin et espagnol Andrés Neuman, Parler seul. Ce journaliste chroniqueur n’en est pas à sa première publication puisqu’il a déjà été récompensé pour ses livres El tobogán en 2002 ou encore Le voyageur du siècle en 2009. Il a été désigné en 2007 un des plus remarquables jeunes auteurs nés en Amérique Latine. Autant dire que son retour avec Parler seul en 2014 a réveillé l’actualité littéraire, et avec raison car l’auteur nous livre un récit majestueux d’émotions.

Une narration originale

Ce livre développe une manière de raconter plutôt intéressante : on a le point de vue de Lito, un petit garçon de dix ans, son  père Mario, gravement malade et sa mère Elena, très angoissée et désemparée devant la situation. Cette oscillation de point de vue permet de renforcer l’émotion puisque l’histoire voit Mario et Lito partir en voyage dans un camion pour passer du temps ensemble, une dernière fois. Sauf que si Mario l’envisage de cette manière-là, son fils ne réalise pas et garde son point de vue très enfantin, raisonnant par rapport au présent et rien d’autre. Comment ne pas avoir la gorge nouée quand nous lecteurs savons et pourtant lisons les pensées très simples de Lito qui ne se doute de rien ? Mario essaie de profiter de chaque instant, de regarder son fils plus profondément, de partager un moment fort car il ne pourra pas se reproduire :

« j’ai commencé à regarder les gars accoudés au comptoir, certains étaient très jeunes et tout à coup j’ai réalisé que je te verrai jamais comme ça, à cet âge-là, accoudé à un bar, alors j’ai eu, je sais pas, une sorte de crise de futur, je me suis dit : bon, ben, puisque je peux pas attendre, allons-y tout de suite, alors je t’ai proposé de prendre un verre, je te jure que j’étais prêt à accepter que tu boives n’importe quoi, même un whisky, une tequila, une vodka, n’importe quoi, et toi t’as commandé un Fanta, c’était merveilleux, c’est peut-être juste pour ça qu’on a fait le voyage, non ? »

Elena, elle, n’arrive pas à réaliser, elle souffre beaucoup de savoir qu’il ne reste à son mari que peu de temps à vivre. Alors, ce qui pourrait paraître étonnant, elle prend un amant. Etonnant mais pas illogique, elle a besoin de sentir, de concrétiser la douleur, ce qui va la guider, avec le docteur de Mario, vers des pratiques sadomasochistes. Elle veut retrouver les sensations qui semblent s’essouffler au fur et à mesure que le couple se perd dans la maladie.
Avec ces changements de point de vue à chaque chapitre on rentre dans chacun des personnages, dans leur façon de vivre la maladie, de parler de la douleur qui reste toujours très délicate à caractériser.

L’individu coincé dans la maladie

Cette situation compliquée dans laquelle sont enfermés les personnages est pourtant différente pour chacun. Ainsi, si l’une des thématiques du roman semble être la perte de l’individualité dans la maladie, le fait d’avoir chacun leur point de vue montre leur lutte pour rester unique. Ce n’est pas le combat d’une famille contre la maladie mais le combat de chaque personnage pour avoir sa place dans l’histoire de l’autre. Et finalement, si la maladie est le fil conducteur, ces personnages luttent pour ne pas se laisser enfouir dans le rouleau compresseur de la douleur. Ils essaient de l’extérioriser, de la transformer en énergie. Ainsi, Mario est très touchant car il effectue ce voyage avec son fils et médite sur chaque acte, sur chaque mouvement de Lito. Il veut lui créer des souvenirs très forts pour qu’il se souvienne de lui comme d’un père génial et non un malade infirme. Cette énergie au service de Lito est intense, donne de l’espoir. Ce père se bat pour exister, le temps d’un roman dans la vie de leur fils. Il veut lui offrir le cadeau d’une belle histoire dont il se souviendra. On a l’impression alors que ces personnages savent qu’ils sont héros d’un roman puisqu’ils l’utilisent comme prétexte pour partager des émotions et sensations, un dernier voyage en famille. Et c’est pour cela qu’Elena se sent si mal, elle ne participe pas au voyage, elle doit vivre d’une autre façon, elle doit elle aussi ressentir et avoir des émotions mais elle ne sait pas comment, ce qui la pousse à l’adultère.

Une histoire sur la difficulté de parler

Dès lors que l’on a une narration à plusieurs voix on peut se demander comment l’auteur va pouvoir retranscrire les mêmes dialogues sans créer l’ennui. Mais là est la force de ce roman : pas beaucoup de dialogues, surtout des réflexions, méditations sur la maladie, l’existence. Et sur la difficulté d’en parler. Les personnages de Mario et Elena se retrouvent coincés dans un langage qu’ils ne maîtrisent pas. Ils sont loin l’un de l’autre et doivent ainsi trouver d’autres façons pour s’exprimer que la tendresse entre époux. Elena passe son temps à souligner des phrases de roman qui lui parlent, qui expriment ce qu’elle ressent car elle n’a tout simplement pas les mots.

« Je me demande si, sans forcément en avoir conscience, on ne va pas vers les livres dont on a besoin. Ou si les livres eux-mêmes, qui sont des êtres intelligents, ne détectent pas leurs lecteurs et ne se font pas remarquer d’eux. Au fond, tout livre est un Yi King. Tu l’ouvres et c’est là, tu es là. »

Les réflexions des adultes viennent alors se heurter aux ressentis très spontanés et simple de leur enfant. Lito est innocent et exprime ses sensations plus directement. Il est cette pureté du langage sans détour.

Ainsi, ce roman d’Andrés Neuman décline plusieurs définitions de parler seul : c’est parler aux futurs souvenirs, parler avec son corps ou parler comme un enfant. Parler seul c’est se confronter aux limites du langage. Parler seul c’est un roman remarquablement bien écrit sur l’usage douloureux des mots.

Solène Lacroix

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