La mort est-elle une fin en soi ?

Vie et mort de Toyo Harada est le dernier album du Cycle Psiotiques publié chez Bliss Editions, néologisme créé par Joshua Dysart pour désigner des humains au potentiel psychique extrême, qui une fois activés, obtiennent des pouvoirs extraordinaires. L’auteur américain collabore avec le dessinateur espagnol CAFU (Carlos Albert Fernando Urbano) avec qu’il avait déjà travaillé sur Impérium (précédent tome du cycle) pour offrir une fin à la hauteur de cet être presque omnipotent, le tout avec le soutien d’anciens dessinateurs de la saga Harbinger.(Image mise en avant : Toyo Hadara © Bliss)

Toyo Hadara © Bliss

Une utopie qui se désagrège…

Que vous ayez lu ou non les précédents albums du cycle n’a pas d’importance majeure puisqu’un résumé rappelle ce qui s’est passé auparavant. La BD s’ouvre sur la naissance de Toyo Harada à Hiroshima et sur l’éveil de ses pouvoirs suite au bombardement atomique avant de nous ramener de nos jours et sur le conflit qui oppose les pro et anti Harada. Toyo Harada souhaite apporter une paix durable au monde. Si son utopie trouve des partisans, elle rencontre de nombreux opposants dont Morris Kozol, PDG de Rising Spirit, une société d’armement de pointe qui lutte contre Harada et les siens. Au fil des ans, Toyo Harada est parvenu à réunir des êtres d’exception autour de lui, le rendant quasiment invincible. Il s’est entouré de redoutables combattants, certains avec des pouvoirs similaires aux siens, mais aussi d’une entité transdimensionnelle au génie inégalable, l’enveloppe Angela. Comme souvent lorsqu’un homme avec d’incroyables pouvoirs veut imposer un monde sans guerre, le risque qu’il devienne un despote dangereux et intolérant est particulièrement élevé, ce qui explique pourquoi tant d’opposants se dressent devant lui. On assiste donc aux doutes du héros qui se demande s’il parviendra à imposer cette paix universelle qu’il appelle de ses vœux et s’il y parviendra sans perpétuer de massacre. Ses doutes se répercutent sur ses partenaires et notamment sur l’enveloppe Angela qui décide de le trahir. S’en suit alors un jeu de chat et de souris pour savoir qui fera l’erreur en premier. Cet affrontement entre deux des êtres les plus brillants de la planète est savoureux et donne du piquant à cette histoire. 

La force de cette BD est qu’elle nous sort du manichéisme du bien ou du mal, ici tous veulent la paix, mais par des moyens différents, la seule qui se moque de la paix est Angela qui ne s’intéresse qu’à ses recherches et méprise l’espèce humaine. Les personnages sont très travaillés. Même les personnages secondaires ont tous une histoire forte présentée dans cet ouvrage, les rendant attachant et nous immergeant davantage dans cet univers particulièrement coloré. CAFU réalise des dessins très réalistes et dynamiques qui donnent chair à tous ces personnages plus complexes qu’il n’y paraît. Leur regard sur l’histoire est ce qui la rend différente de nombre de comics souvent centrés sur le récit du héros et sur ses pensées. Dans Vie et mort de Toyo Harada, ce sont les réactions des personnages qui soulignent les changements d’attitude du leader et donc ses doutes. Leur position vis-à-vis de cette attitude est d’ailleurs très intéressante et donne matière à réfléchir sur le bien fondé de leur croyance en cet être qui s’apparente à un Dieu, sur leurs convictions et sur la réalisation de cette utopie dont la mise en place engendre plus de chaos que de paix…

toyo harada 2 © BlissToyo Hadara © Bliss

La vie et la mort de Toyo Harada

Pour ceux qui lisent les aventures d’Harbinger, le personnage de Toyo est bien connu mais jamais son histoire n’a été aussi creusée. Si le Harada contemporain est peu présent à l’image en comparaison de ses acolytes, il trouve sa place dans les nombreux flash-backs qui racontent comment ses pouvoirs se sont développées et comment son projet de paix universelle est né au milieu des hippies. Toutes ces aventures dans le passé du héros montrent son égoïsme, sa façon de se servir d’autrui pour atteindre son but. Sa discussion avec Einstein à l’orée de sa mort en est le plus bel exemple, il se cherche sans se soucier d’Einstein ou de ses dernières volontés, il veut seulement faire part à son « créateur » de la mission dont il se sent investi, celle de sauver l’humanité. À travers son parcours, on comprend qu’il est prêt à tout pour atteindre son but, sa vie entière, avec mais à côté des humains, a été construite dans cette perspective. Le titre de la BD et l’attitude de Toyo Harada qui semble s’assurer un héritage, nous font comprendre qu’il est sur le point de mourir et qu’il semble résigner, mais sa mort est-elle la solution pour amener la paix ? Comment réagiront ses fidèles en l’apprenant ? Que restera-t-il de son idéologie après sa mort ? La mort est-elle possible pour un homme doté de tels pouvoirs ? 

La construction du récit et la mise en scène de sa vie et de sa mort annoncée sont intelligemment orchestrées pour nous faire comprendre la complexité de sa pensée et les enjeux de cette utopie. Le traitement des personnages secondaires est très réussi, tant scénaristiquement qu’artistiquement, offrant une profondeur et une implication émotionnelle bienvenue pour encore mieux saisir les perceptions du monde vis-à-vis de la révolution déclenchée par Toyo Harada.

Article rédigé par

JérémyJérémy Engler

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