La noce, un diner de famille plein d’humour

Du 16 au 18 mars 2016, le Collectif In Vitro nous propose, au théâtre de la Croix-Rousse, un triptyque qui s’intitule Des années 70 à nos jours. Il est composé de trois pièces, une de Brecht, La noce, qui fait l’objet de cet article, Derniers Remords avant l’oubli, de Lagarce, et enfin une création collective de la compagnie, Nous sommes seuls maintenant. Dans le premier volet de cette série dont nous attendons la suite avec impatience, Julie Deliquet met en scène un groupe de huit comédiens, qui présentent de manière fraîche et amusante le repas de noces d’une famille du début des années 70.

Le mariage tourné en farce dans une joyeuse insouciance 

Dès le départ, les comédiens nous introduisent dans un repas de famille, où l’ambiance est conviviale. On est transporté dans une famille typique, avec la figure paternelle dont les anecdotes plus ou moins drôles, le couple d’amis qui se crêpe le chignon, Hugues, le personnage visiblement un peu vicieux – enfin on rit, on boit, on s’interrompt, on règle ses comptes, tout ça dans la plus grande joie. Et même le père, avec ses histoires interminables dont la chute laisse les autres convives froids, ne manque pas d’humour : « la Mort n’était pas encore là avec sa grande faux… elle arrivait, le temps de garer sa camionnette ».

Mais des moments de tendresse très sincères interrompent brièvement les éclats de rire : le père reprend la chanson « La bohème » de Charles Aznavour pour chanter un discours émouvant à sa fille mariée, et il profite de ce moment très doux pour exposer son amour pour elle d’une manière digne, et qui apparaît comme très sincère. Mais le jeu des comédiens est, de manière générale, très sincère – on a véritablement l’impression qu’ils s’amusent eux-mêmes en jouant – entre la mariée qui passe du gloussement joyeux au rire hystérique, le mari qui se renfrogne au cours de la soirée, la mère du marié a l’air complètement dépassé, avec son cabillaud et sa crème chantilly… En tous cas, ils nous amusent, et les éclats de rire fusent dans la salle !

©Sabine Bouffelle
©Sabine Bouffelle

Une farce qui tourne au vinaigre

Mais progressivement, un certain malaise s’installe sur scène ; les silences gênés se multiplient, à force de vouloir s’amuser personne ne trouve rien à faire, les conflits éclatent, et le mobilier que le marié a fabriqué de ses propres mains et dont il est si fier, peu solide, ne résiste pas à la soirée. L’ami entame une danse endiablée avec la mariée, ce qui ne plaît pas du tout à l’époux qui les sépare. Bientôt on apprend que la mariée est enceinte, les accusations se multiplient. Mais la pièce garde une fraîcheur humoristique malgré ces différends qui opposent les personnages.

Un certain humour noir se développe autour de la destruction des chaises que le marié, Jacob, a fabriqué lui-même. À mesure que les chaises, les tables, l’armoire qu’il a construit avec amour se délabrent, une hystérie nerveuse se déclenche chez les invités au cours de la soirée ; ses attributs de petit bourgeois se démontent au fur et à mesure devant nos yeux – ce qui explique peut-être pourquoi de nombreux critiques lisent cette pièce de Brecht comme une critique de la bourgeoisie, qui semble effectivement caricaturée ici : le soir de son mariage, Jacob trinque « au confort douillet ».

Cette pièce fût en fait écrite en 1919 par Brecht (c’est donc une œuvre de jeunesse) ; mais elle n’est publiée que dans les années 60, ce qui prouve que l’intérêt pour le thème du mariage bourgeois avait alors repris de son importance. Et c’est aux alentours de cette date de publication que se cristallise la mise en scène ; les éléments d’un décor au demeurant assez sobre, renvoient bien au début des années 1970, avec des chaises, des tables, des fauteuils qui semblent venir tout droit de cette époque. Les comédiens, en pantalons larges, en veste de tweed, adoptent des attitudes typiques de ces années-là : ils fument à tout rompre et semblent plus libres…  Les personnages se présentent comme des membres de la génération de l’insouciance, qui rit et danse le rock sur des musiques de disques vinyles.

©Sabine Bouffelle
©Sabine Bouffelle

Mais ces années apparaissent aussi comme une époque de transition, puisque la liberté des mœurs n’est qu’une illusion : la mariée se marie parce qu’elle est enceinte, et ne veut pas que cela se sache ; elle reproche à sa sœur d’entretenir des relations avec un convive qu’elle ne semble pas apprécier, etc.

Face aux nouveaux mariés se construit un autre couple, comme en reflet : il s’agit de Manu et Serge,  qui sont en désaccord constant, l’un reprochant toujours à sa moitié quelque chose, de boire trop, de ne pas l’écouter, de ne plus connaître de chansons… Enfin, ce couple de vieux époux renvoie une image peu flatteuse du mariage, ce qui jette un froid pendant le diner de noce, et qui anticipe sur le deuxième volet du triptyque, durant lesquels ils seront divorcés.

En tous cas, on rit du début à la fin, il faut aller voir ce triptyque ! Ne manquez pas les autres épisodes ! 

Adélaïde Dewavrin

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