La poésie sauvera-t-elle le monde ? C’est possible selon Jean-Pierre Siméon

Suite de la rencontre avec Jean-Pierre Siméon ! Dans sa première intervention, le directeur du Printemps des Poètes nous expliquait le rapport qui existe entre poésie et théâtre, découvrez maintenant pourquoi il affirme que la poésie sauvera le monde dans son essai éponyme.

Vous avez écrit de nombreux essais sur le théâtre ou la poésie mais finalement, quand on écrit un essai on essaie de théoriser une notion, donc vouloir théoriser la poésie, n’est-ce pas un peu l’emprisonner puisque que comme vous le dites, la poésie doit réveiller les consciences et donc rester libre, n’est-ce pas un peu paradoxal de théoriser une notion qui ne devrait pas l’être ?
Jean-Pierre Siméon : Oui, c’est juste, mais ce n’est pas la poésie que je théorise, enfin je ne pense pas. J’écris au final peu de choses sur la poésie, si j’ai pu écrire sur un parti pris poétique ou tenter de l’expliquer lors de conférence en tant que pédagogue, ici ce que j’essaie de théoriser c’est la place de la poésie dans la cité. C’est politique plutôt, au sens le plus beau de politique. La poésie n’est pas un ornement dans la vie d’une communauté, ce n’est pas un truc à part comme un pot de fleurs sur la cheminée, ce que j’analyse et je théorise ici, ce sont les principes de l’action qu’on a mise en place au TNP et les actions que je mène dans le cadre du Printemps des Poètes. Je théorise les principes de ses actions là, c’est-à-dire pourquoi on place la poésie au cœur de notre action. Cet essai répond à la question : Pourquoi faut-il se battre pour que la poésie, et le meilleur de la poésie, soit partagée par tous ? à quoi ça sert ? J’essaie d’expliquer que c’est politique et que ce n’est pas qu’une fantaisie, ni des motivations narcissiques. Moi qui ai une vision politique du monde, je crois que la poésie est essentielle et qu’elle est un point d’appui pour penser le monde autrement, et encore une fois ce que manifeste la poésie, ce qu’elle dit, ce qu’elle signifie en elle-même c’est essentiel pour comprendre le monde et pouvoir avancer. Ce n’est pas un essai sur la théorisation de la poésie, et je pense que je n’aimerais pas le faire et je crois que je ne ferais pas un essai là-dessus, alors je peux faire des articles, répondre à des questionnements, donner des interviews sur l’état de la poésie aujourd’hui, sur les formes poétiques mais ce n’est pas ça l’enjeu. D’ailleurs, quand je parle de la poésie, et je le dis dès le début du livre, je l’entends dans un sens à la fois très précis et large, c’est plutôt une position éthique. Les textes ne sont que le reflet de cette position éthique.
Je crois que tous les poètes, un jour ou l’autre, ont défendu la poésie ! Je ne souhaite pas faire un commentaire sur la poésie telle qu’elle se fait aujourd’hui, laissons-là se faire et laissons les prochaines générations la commenter. Moi j’ai horreur du dramaturge au théâtre, au sens allemand du terme, c’est-à-dire celui qui commente la chose, mais surtout quand le commentaire prend la place de la chose, parfois le commentateur est tellement présent par l’autorité de son savoir qu’il empêche certains de dire ce qu’ils ont envie de dire et c’est terrible l’emprise du dramaturge au sens de commentateur. Et moi je dirais la même chose de la poésie. Je pense que les discours, les commentaires sur la poésie tuent la poésie et qu’à un moment on se disculpe de lire de la poésie parce qu’on a lu des commentaires sur la poésie. Et puis si le débat sur l’enjeu et les formes de la poésie est nécessaire, il ne l’est que dans un second temps. Dans un premier temps, lisons les choses, soyons dans l’art lui-même, donc pour répondre à la question. Je me méfie toujours – et j’ai écrit des choses assez sévères – de la glose et l’exégèse savantes des intellectuels raffinés qui souvent sont des gens qui n’aiment pas fondamentalement la poésie, qui s’en servent comme d’un prétexte à la démonstration de leur savoir.

« Annoter un poème, c’est tenir une conférence anatomique sur un rôti. » Friedrich Shlegel

D’ailleurs, La poésie sauvera le monde est plutôt un manifeste qu’un essai, c’est un essai dans le sens où il s’agit d’une réflexion développée et argumentée et je l’ai voulu comme ça.
Comme au début, je disais une énormité : « la poésie sauvera le monde », je voulais la justifier dans le détail avec la plus grande précision possible dans la langue et dans la pensée, donc c’est construit et argumenté. Mais ça reste un manifeste dans la mesure où c’est un parti pris, une conviction qui s’exprime, donc ce n’est pas un essai froid et théorique, c’est un essai du poète avec du parti pris, de l’enthousiasme et peut-être de la mauvaise foi, je n’en sais rien mais en tout cas, c’est avec mes tripes que j’ai écrit ça, ce qui ne répond pas au canon de l’écrit savant.

image00

Dans votre texte, vous parlez de la place de la poésie dans la société mais aussi dans l’éducation auprès des plus jeunes. En ce moment, on parle beaucoup de la réforme du collège, et la poésie n’a pas l’air d’y prendre plus de place qu’avant, selon vous, même si nous en avons déjà un peu parlé, comment pourrait-on revenir à l’origine de la poésie à l’école ?
Jean-Pierre Siméon : J’ai écrit beaucoup de bouquins là-dessus et je travaille depuis de nombreuses années avec les cabinets ministériels notamment depuis que je m’occupe du Printemps des Poètes, mais même avant puisque j’étais formateur d’enseignants et spécialiste de la pédagogie de la poésie. J’ai toujours essayé de dire qu’il fallait reconsidérer les choses, je n’ai pas été le premier à dire que la poésie ne pouvait pas se réduire à l’analyse de texte et la récitation, sur un corpus très restreint. La poésie pourra retrouver sa place première à l’école si elle est donnée comme une pratique de lecture, une pratique d’écoute. Je crois beaucoup à l’écoute pour justement restaurer la capacité à l’attention dans une langue différente, qui n’est pas celle du quotidien. Donc je crois qu’il faut réinventer une pratique de l’écoute, de lecture, de diction évidemment et à ce moment là, la poésie est dans une immense variété de formes car moi pédagogiquement, je revendique la grande liberté formelle de la poésie car c’est une ouverture formidable à l’apprentissage de la langue. C’est la preuve, sans discours théorique que la langue est le lieu de tous les possibles. Quand on dit ça à quelqu’un, on inscrit dans ses gênes le sentiment de liberté.

« Dans ta langue tu pourras inventer ! »

Les poètes n’ont fait que ça depuis des milliers d’années, donc chacun peut inventer dans langue. La langue populaire, elle invente mais elle invente illégitimement ou en contrebande et parfois, ce ne sont pas des inventions très élaborées mais elle invente tout de même. J’ai préfacé un livre d’Éluard qui s’intitule Poésie involontaire et intentionnelle qui est une anthologie de fragments de poètes reconnus vis à vis de l’invention populaire et il montre bien l’invention dans la langue du peuple. Pour lui, comme pour moi, cette capacité à inventer dans la langue est essentielle. Il faudrait que l’école dise en même temps qu’elle enseigne la règle et la norme qui sont indispensables mais qui réduisent la langue à un code et qu’en même temps, elle a une pédagogie libertaire en disant à chacun : oui, la langue a ses lois mais tout un chacun à le droit de trahir ses lois et de les abandonner ou de les transgresser. Vous avez le droit à la transgression de la langue car c’est ce que fait un poète fondamentalement. La richesse du poème est de transgresser toutes les lois de la langue et la première étant la loi rythmique.
Donc si on parle d’éducation, la poésie devrait être au cœur de l’enseignement dès la maternelle jusqu’à l’université parce que ce qui se joue dans la pratique de l’écoute et la rencontre de la lecture du poème, c’est cette chose essentielle : l’exercice permanent de cette compétence première qu’est notre parole. Si nous n’exerçons pas notre capacité à la parole, elle s’atrophie et nous sommes réduits à un langage bas de gamme, à des échanges raccourcis, restreints, réduits. Pour échapper à ça, on doit se réapproprier la liberté dans la langue mais ça se travaille dans l’écoute et il faudrait tous les jours écouter de la poésie ou aller au théâtre pour ça.
Ce que je dis dans l’essai c’est que les pouvoirs de coercition et de réduction de la langue sont plus forts que jamais. Je ne suis pas dans le discours du « c’était mieux avant », ce n’était pas mieux, je suis très heureux de vivre aujourd’hui, d’utiliser ma tablette, je trouve que l’informatique est une des plus belles inventions de la planète et que le numérique c’est génial. Simplement, il faut savoir que toute invention de l’homme a des effets pervers… Les effets pervers sont violents et peuvent encourager notre pente à la soumission.

« La poésie manifeste des partis pris de complexités heureuses, joyeuses et provocantes, dans ce bien commun qu’est la langue et donc partageable par tous. »

Vous expliquez que vous voulez faire de la poésie un art populaire, est que vous pensez que tout le monde peut être poète ou devrait être poète, et dans ce cas là, que faire de toute cette poésie qui pourrait être mauvaise de fait ?
AVT_Jean-Pierre-Simeon_4651Jean-Pierre Siméon : C’est comme « que faire de la mauvaise danse ? » Tout le monde a le droit de danser, mais tout le monde ne danse pas comme Pina Baush mais ça ne nous empêche pas de danser. Celui qui danse dans une boîte ou dans un bal les samedis soirs ne prétend pas être Pina Bausch mais il fait quand même quelque chose de son corps dans un rythme et une musique. Donc moi, je n’ai aucun mépris, ni aucune exclusion – ça n’aurait pas de sens – pour la poésie amateure.
Est-ce que tout le monde peut-être poète ? Non, tout le monde ne va pas être le poète qui écrit une œuvre poétique avec plusieurs livres et poèmes parce que ça, ça demande un choix et l’engagement d’une vie. D’ailleurs Rilke l’a dit dans Lettre à un jeune poète, si on choisit ça c’est un engagement profond et à ce moment là, être poète, ça veut dire lire de la poésie, apprendre à manier son outil, c’est un apprentissage technique, c’est aussi se constituer dans une manière d’être, donc c’est un engagement ! Tout le monde n’a pas à assumer cet engagement, tout le monde n’a pas le désir ou la capacité de travailler la langue mais ce que tout le monde peut faire et c’est ça que je veux dire dans cet essai, c’est que tout le monde peut être du point de vue de l’état de poésie, tout le monde peut atteindre l’état de poésie. Beaucoup l’atteignent sans le savoir. Tout le monde passe par des états de poésie au sens de cet éveil effervescent de la conscience en prise sur l’intensité de l’existence dans un moment de lucidité. Tout le monde vit ça, la fureur, la folie, l’amour fou, les états de l’être en crue, les grandes douleurs. Il y a des moments de l’existence où on voit bien que tout le reste devient secondaire et on est dans une crue, une ébullition de soi-même et soit dans une très grande détresse soit dans une grande plénitude… Moi je crois à ça sans être un mystique du tout, je crois que cet état, tout le monde l’atteint en marchant dans la montagne, en regardant un visage, dans un coude à coude au bord de la mer, ce sont des états simples et naturels qui demandent un lâché prise. Si je crois que l’état de poésie est accessible à tous, il est quand même exigeant. Les vrais poètes sont sans cesse tenus à l’exigence d’être, de vivre pleinement au plus haut de la conscience du monde et de son âme vivante, etc.
Cet état de poésie est accessible par tous et je souhaite que tout le monde puisse l’atteindre et le revive à travers l’écoute d’un poème, donc quand quelqu’un est bouleversé par un poème c’est qu’il a atteint cet état de poésie. D’ailleurs en général, les gens qui vont à la poésie d’un coup s’y retrouvent dans un moment critique de l’existence, on voit que là où on lit le plus de poésie, c’est dans les prisons, c’est connu, c’est avéré et toutes les statistiques le disent. Les livres qui sortent le plus des bibliothèques de prison sont des livres de poésie. Peut-être, ces gens là ont-ils une volonté désespérée de rejoindre la vie dans sa plénitude… La poésie ne se réduit pas qu’au sentiment. Dire que la poésie c’est du sentiment, c’est scandaleux car ce n’est pas ça qu’il s’agit.
J.P. SIméon - La poésie sauvera le mondeDe même combien de gens se mettent à la poésie dans des cas de maladies graves ou de pertes d’un proche ? C’est incroyable ! La poésie devient un refuge étant donné la franchise de sa parole, l’intensité de sa parole qui devient un point d’appui. Ou alors lors d’une période de grand amour ! Pour eux, ce sont des périodes de crues de la vie, où tout déborde !
Donc quand je dis que je veux que la poésie soit populaire c’est que je veux la rendre à tous, je pense encore qu’il y a un peuple même si cette notion est escamotée puisqu’aujourd’hui, on parle de travailleurs, de consommateurs, de retraités, de djeunes, de tout ce qu’on veut mais on ne parle plus de peuple, or tout ça, ça fait un peuple complexe, multiple… Et c’est à ce peuple là que je voudrais rendre la poésie en partage et leur dire, elle est là, elle existe, elle est disponible. Tout ce qu’on veut c’est faire l’expérience du poème, éprouver le poème et ensuite le poème agit, il n’y a pas besoin de commentaires, le poème a une force d’irradiation, une force de présence qui agit sur chacun d’entre nous. C’est pourquoi, là, je dis que tout le monde est accessible au poème. J’ai vraiment plein d’exemples de gens qui se sont retrouvés confrontés à la poésie et qui ont aimé ça. Une fois, je lisais du René Char sur scène, donc de la poésie pas si évidente et j’ai un jeune qui vient me voir en me disant que lui la poésie ça ne l’intéresse pas et que c’est sa copine qui l’a obligé à venir mais qu’alors là il est scotché, c’est vraiment bien ! Et il le disait avec sincérité et franchise et moi des exemples comme ça, j’en ai plein. Un autre exemple que je donne tout le temps car je le trouve excellent regardez l’impact de Mahmoud Darwish dans le monde arabe, il disait une poésie extrêmement savante, sa poésie est nourrie de la grande poésie arabe ante-islamique et de la poésie contemporaine qu’il a beaucoup lu. Donc sa poésie énigmatique et métaphorique, des milliers et des milliers venaient l’écouter et notamment de nombreux analphabètes et illettrés en Palestine et dans le monde arabe et les gens étaient en pleine empathie.

Jean-Pierre Siméon a probablement raison, c’est le partage de la langue et de la poésie qui peut-être sauvera le monde…
Pour en savoir plus sur son propos, nous vous recommandons son essai La poésie sauvera le monde. Et pour découvrir la poésie théâtrale dont il nous parlait dans le précédent entretien, nous vous recommandons la pièce Électre au TNP de Villeurbanne du 8 au 17 octobre 2015, puis du 12 au 16 janvier 2016 et du 10 au 21 mai 2016.

Propos recueillis par Jérémy Engler

Une pensée sur “La poésie sauvera-t-elle le monde ? C’est possible selon Jean-Pierre Siméon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *