La puissante victoire de l’amour familial dans Le ravissement des innocents de Taiye Selasi

Taiye Selasi est née à Londres le 2 novembre 1979. Elle est romancière, nouvelliste et photographe et vit à Rome. Sa mère pédiatre est engagé dans les droits de l’enfant au Ghana, ses parents sont divorcés et elle a connu son père biologique qu’a l’âge de douze ans. Elle a une sœur jumelle. Elle est issue d’une famille de médecin. Elle a publié cinq ouvrages dont Ghana must go édité en 17 langues dans 22 pays depuis 2014. Sa sixième publication Le ravissement des innocents est le seul traduit en français, que la Villa Gillet nous présente cette année aux Assises Internationales du Roman.

le scénario se met en place et la caméra tourne : action !

©france-info

Kweku, le père, est mort au petit matin dans sa maison au Ghana. Comment a-t-il pu mourir, lui un chirurgien-chef respectable malgré ses détracteurs ? Pourquoi n’a-t-il rien senti venir ? Pourquoi s’est-il laissé mourir ? Mais surtout…surtout…Pourquoi n’avait-il pas ses pantoufles aux pieds, comment est-ce possible qu’il soit pieds nus dans la véranda du jardin ? Tant d’autres « pourquoi » brûlent les entrailles de ses enfants, cela fait plus de quinze ans que son absence à amputé leur cœur. Tant de questions dont les réponses sont restés suspendues sur le fil de la vie.
Ce jour-là, il est dans sa maison situé dans son village natal au Ghana et sa deuxième femme Ama dort paisiblement. Il marche pied nu pour se diriger dans le jardin ou une statuette semble l’attirer. Cette maison dont il a dessiné les plans et fait construire par monsieur Lamptey, un curieux personnage…un jardin est sorti tout droit de sa propre imagination. Se sentant défaillir, encore cette douleur dans la poitrine, il repasse sa vie en revue, « lui et son cameraman invisible qui s’est enfui à son côté dans l’obscurité avant l’aube, en lisière de l’océan, et ne l’a plus quitté. Filmant silencieusement sa vie. Ou la vie de l’Homme Qu’il Souhaitait Etre et Qu’il a Laissé Devenir ». La caméra est en marche, les images se dévoilent et la bobine du film s’enroule…
Kweku est un chirurgien-chef reconnu après un problème, avec une patiente très fortunée, totalement injuste, il doit renoncer à ses fonctions. Un drame qui le force à prendre une décision lourde de conséquence sur sa famille. Il retourne dans son pays d’origine, le Ghana, en laissant derrière lui sa femme Folà, son fils aîné Olu, les jumeaux Taiwo et kehinde, sa dernière fille Sadie. Cette dernière qui est venue au monde, presque perdue d’avance. Pendant plusieurs jours, il va la tenir à bout de bras et la sauvera grâce à la chaleur de l’amour et puis son fils Olu lui avait dit que lui seul pouvait la sauver. Il remonte le temps et se souvient de son enfance, si difficile, si dure dans ce pays qu’il fuira avec sa première femme Folà. Son arrivée sur la terre d’asile avec leur fils Olu, ses années d’études, l’arrivée des jumeaux Taiwo la fille et Kehinde le garçon et Sadie qu’il ne verra pas grandir. Pourquoi est-il parti ? Cette stupide honte, ce sentiment horrible qui le fait fuir en laissant les siens derrière lui sans explications. Enfin presque, car seul Kehinde venu voir son père sur son lieux de travail, avait assisté impuissant à la scène : son père tel un fou furieux s’accrochait avec des collègues et viré de son lieu de travail. Il avait fait promettre à Kehinde de ne rien dire à personne et ce dernier s’y tient. Elle sera lourde à porter. Il se souvient des jumeaux : Taiwo, d’une beauté incroyable, intelligente, féline et son frère d’une ressemblance inouïe mais d’une fragilité sensible. Olu ce jeune homme fort, besogneux sur lequel il fondait de grands espoirs. Tous ces souvenirs étaient doux mais tellement douloureux…
Cette éducation qui l’avait forcé à prendre cette décision sans se douter un seul instant que l’absence sera plus lourde à porter que la vérité.
L’auteure nous promène dans les ruelles du temps que constituent puis bâtissent une vie. Une sorte de rétrospective emplie de vérité parfois écrite avec douceur, sincérité et ce petit rien presque omniprésent, par l’auteure, d’avoir laissé filer la vie par ce que « c’est comme ça ». Elle nous démontre qu’une situation peut faire basculer le cours des choses d’un simple claquement de doigt. Le non-dit devient un véritable fléau pour ceux devant le subir.

Les autres acteurs du film : réaction !

le-ravissement-des-innocents,M163661Folà, ce matin-là, sent immédiatement la venue d’une chose horrible. La même sensation perçue quand un de ses enfants étaient en difficulté, la douleur se faisait ressentir au niveau de la cicatrice lié à chaque naissance. Mais le mal, cette fois-ci la plie en deux, il se situe juste en dessous du cœur : elle sait presque instinctivement, Kweku. Le téléphone sonne, elle apprend sa mort et répond : « pas lui». Les images défilent, les émotions se confondent. Elle remonte le temps tel une pendule dont les aiguilles se seraient emballées. Elle aussi était retournée au Ghana. Mais avant, elle avait dû prendre des décisions pendant toutes ces années où elle avait été une mère célibataire à cause du départ sans explications de son mari. Olu avait continué sa médecine et obtenu son diplôme, elle avait envoyé les jumeaux chez leur oncle afin qu’ils poursuivent leurs étude n’ayant pas les moyens de les payer et était restée avec Sadie. Elle pensait avoir agi pour le bien de ses enfants…
Olu est médecin mais reste handicapé psychologiquement, suite à l’abandon de son père. Il vit avec Ling et s’est marié à Las Vegas, mais il refuse que la nouvelle soit connue de qui se soit d’autre qu’eux. Il essaie de vivre la vie de son père. Erreur !
Taiwo, la jumelle fille, laisse tomber ses études de droit et passe pour une personne légère. Pourtant elle est très douée, d’une très vive intelligence, d’une aura exceptionnelle, d’une expression verbale distinguée. Un drame vécu avec son frère lorsqu’ils étaient chez l’oncle l’empêche de se réaliser et se projeter dans l’avenir. Kehinde, le jumeau garçon, est un être sensible, artiste peintre reconnu. Il a fait une tentative de suicide et hospitalisé à la suite de celle-ci. Sa sœur lui manque énormément. Ils ressentent les mêmes émotions au même moment, une sorte de télépathie. La mort de leur père réunira les jumeaux qui ne se sont pas vus depuis plusieurs années.
Sadie qui n’a pratiquement pas connu son père voudrait s’émanciper de sa mère. Elles ont toujours vécu ensemble et Sadie s’accroche avec sa mère en lui reprochant de ne pas la laisser vivre sa vie. A la mort de son père, elle est en froid avec Folà et elles ne se parlent plus depuis plusieurs semaines.
L’auteure, nous démontre une fois de plus, la complexité de vivre ensemble au sein d’une même famille lorsque les non-dits sont enfouis au plus profond de chaque personne. Les enfants ont vécu chacun de manière différente le drame de la séparation des parents. La mère essaie de faire face à une situation malgré sa propre douleur.

Fin : l’innocence reprend ses droits dans cette saga familiale

Les langues se délient, les émotions s’entrechoquent, la mère reprend sa place et ses bras s’ouvrent pour laisser la douleur de ses enfants quitter leurs corps afin que leurs innocences reprennent leurs droits. Ils vont enfin pouvoir suivre leur chemin en toute quiétude et sérénité. Folà peut songer à refaire sa vie : Kweku à retrouver sa place de père.
L’auteure nous fait partager, de façon très habile, cette histoire familiale en traduisant les émotions de chaque personnages, leurs chagrins, leurs détresses les emportant dans la douleur et les larmes. Larmes de honte, d’humiliations insupportables ou Kweku se noient et ou les conséquences de son acte se répercutent bien au-delà de ses pensées. L’auteur formule très bien le devoir des enfants de ne pas être une déception pour leur mère. Elle aborde avec son récit la fragilité des relations d’une fratrie mais également le racisme dans le travail et dans les universités comme Yale.

Taiye Selasi nous fait découvrir une partie de l’Afrique, avec ses traditions et sa culture. on regrette de refermer ce livre bouleversant, ce voyage au sein d’une famille très poignante.

Françoise Engler

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