La route sombre de Ma Jian, une belle leçon de survie dans un univers impitoyable

Après le Japon, la France, les Etats-Unis, partons du côté de la Chine pour découvrir l’auteur Ma Jian, né le 18 août 1953 à Qingdao en chine. C’est un écrivain, poète, photographe, peintre et romancier. Il débute comme journaliste au service de la propagande des syndicats chinois en 1983. Le recueil La mendiante de Shigatze est interdit en Chine, n’idéalisant pas la culture tibétaine dans ses nouvelles. Dans le roman Nouilles chinoises, l’action se déroule à Beijing dans les années quatre-vingt et relate un dialogue entre un écrivain du parti et un donneur de sang professionnel. L’action des chemins de poussières début quatre-vingt raconte sa propre odyssée de trois ans au Tibet quand il a fui des risques d’incarcération liés à la campagne de lutte contre la pollution spirituelle. Le héros de Beijing coma est un jeune étudiant militant blessé qui ne perçoit plus que les bruits, les odeurs et se souvient. Jour après jour, il retrace la révolte du printemps de la place Tienanmen. On peut dire que c’est un écrivain engagé contre la politique de son pays, que vous aurez l’occasion de découvrir aux Assises Internationales du Roman le mercredi 27 mai à 21 pour une table ronde sur « le post-communisme : un laboratoire de folie libérale à l’état pur ? ».

 Un village face au contrôle des naissances en chine 

Meili, la vingtaine, issue d’un milieu rural, est mariée à Kongzi. Ils ont une fille prénommée Nannan et Meili attend un nouvel enfant. Ils résident dans une province chinoise avec une bonne partie de leur famille respective. Kongzi est l’instituteur du village et jouit de son statut de descendant de Confucius vis-à-vis des autres habitants. Le problème de ce couple est le contrôle des naissances imposé par le parti au gouvernement. Un jour, suite à la campagne de répression du parti, le planning familial prend possession de l’école et s’y installe pour pratiquer des avortements forcés et stérilisations  sur les femmes non respectueuses de la loi. Meili, pourtant enceinte, prend la défense de sa voisine, ayant eu un enfant sans permis de naissance, contre des officiers venus l’emmener. Mais rien ne semble les perturber, malgré l’intervention du mari bousculé et rué de coups. Ce dernier devra même payer une amende de dix milles yuans pour le non-respect de la loi en vigueur. Les policiers ligotent les mains et les pieds de la femme comme de vulgaire bête. Le soir venu, les villageois se rendent chez Meili et Kongzi pour parler des derniers événements. Mais au cours de la soirée, une équipe de policiers fait irruption dans la maison et une bagarre s’ensuit. Les villageois les repoussent grâce à un Kongzi survolté, équipé d’un instrument tranchant. Les habitants se soulèvent et les rues deviennent un champs de bataille. Kongzi va même jusqu’à écrire des propos subversifs sur les murs du village. Au petit matin, le couple comprend que l’heure est venue de partir pour ne pas subir la « punition » imposée par le planning familial et la répression policière. Il est hors de question pour Kongzi que la lignée de Confucius ne s’éteigne, Meili doit mettre au monde l’enfant qu’elle porte surtout si c’est un garçon.
L’auteur nous fait déjà ressentir cette terreur éprouvée par les femmes du village à travers la cruauté du planning familial et des policiers. Il provoque notre dégoût par les méthodes employées : incitation à la délation moyennant quelques yuans, coups portés avec brutalité, humiliations, maisons détruites, sauvagerie des stérilisations et avortements forcés, etc…Une seule chose leur reste si le gouvernement ne renonce pas à sa politique de l’enfant unique : la fuite !

Le cauchemar de la fuite

liv-6120-la-route-sombreLe couple décide de descendre le fleuve des eaux sombres pour aller s’installer à Sanxia chez le cousin de Kongzi. Meili ressent une lueur d’espoir la transpercer en regardant les premiers prémices du printemps, une lueur d’ouverture sur un endroit plus sécurisant. Arrivés sur place, ils découvrent que le cousin est parti depuis deux mois. Meili rencontre une femme qui lui explique que la meilleure façon pour ne pas être arrêté est de vivre sur l’eau du fleuve. Les permis de résidence sont très rarement contrôlés car les bateaux bougent tout le temps emportant avec eux une population flottante. La famille décide de rester sur une de ses embarcations en attendant de gagner suffisamment d’argent pour en acheter une. Meili continue à subir les assauts journaliers de son mari, limite obsédé sexuel, pourtant enceinte de cinq mois. Nannan, leur fille commence à se plaindre de l’éloignement de son village. Suite à un appel téléphonique passé par Kongzi à la famille, ils apprennent que la loi martiale a été décrétée à Nuwa et que leur maison a été entièrement détruite en guise de représailles. Meili commence à penser qu’elle ne veut plus tomber enceinte et que le bébé attendu sera le dernier car cela engendre trop de douleurs et de sacrifices. Un jour Meili est emmenée de force à la clinique par les forces de l’ordre pour lui retirer son enfant. Elle va vivre un véritable calvaire : on essaiera de tuer son bébé à l’intérieur de son ventre, l’accouchera et le nouveau-né n’étant pas mort, il sera tué sous ses yeux. Ces atrocités seront le début d’une très longue liste d’ignominies à son encontre. Elle va connaître les centres de détention et de « rééducation », subir des viols et multitudes d’humiliations, connaître la corruption et le trafic d’enfants, …Elle et sa famille vont survivre au milieu de la misère humaine entourés de déchets pollués de toutes sortes. A chaque monstruosité vécue, elle en ressortira grandi et affirmera sa condition de femme de plus en plus.Le dénouement de cette histoire est totalement inattendu et surprenant. Ma Jian nous décrit toute l’horreur avec un grand « H » de cette chine qui instaure le contrôle des naissances à la fin des années soixante-dix, légèrement humanisé au début des années deux mille dix, dans un climat de violence à la limite de la bestialité. Elle pose le problème de la condition de la femme-objet dans un pays où « le ventre des femmes appartient au gouvernement ». Phrase que nos féministes occidentales banniraient à tous jamais et manifesteraient haut et fort pour le rétablissement de leurs dignités bafouées !

La vie, mais à quel prix

L’auteur nous dépeint un tableau aussi noir que les eaux sombres du fleuve ou des bébés sont jetés par-dessus bord des bateaux naviguant sur son lit. Un abîme profond qui nous plonge dans les limites de l’insoutenable, de l’incompréhension, d’un univers que nous arrivons à peine à imaginer vivre un jour, nous pauvres lecteurs… Une belle démonstration du courage d’une femme luttant sans cesse pour la survie de sa famille. Une histoire toujours d’actualité qui nous force à réfléchir mais nous laisse un goût de totale impuissance. Une lecture difficile à soutenir tant les mots de l’auteur sont durs, poignants, dérangeants, insoutenables. Une fois le livre refermé, on se dit que nous avons bien de la chance de vivre en Europe et nos petits soucis quotidiens nous semblent totalement dérisoires. La liberté devrait être un droit pour tous les habitants de la terre… Cela reste encore pour certains une belle utopie !

Françoise Engler

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