La transgression éthique : Conférence dansée avec Olivier Frérot et la Compagnie Hallet Eghayan — La Composition Vivante au cœur des questions sociétales

Deux rédactrices de L’Envolée Culturelle se partagent un article.


Transgression. « Aller au-delà d’un pas. » Pas de pas de côté. Ce n’est plus un pas. C’est un pas qui a dépassé le pas. Un cheminement. Le cheminement de la pensée devenue corps. L’argument : « aller au-delà d’un pas » pour interroger les mœurs par une façon d’être au monde et de penser : la danse. L’interrogation de la science, de l’art, de la technique, de l’esthétique dans une visée herméneutique : commenter notre société par l’art afin de donner sens à ce qui semble effiloché, endeuillé, perdu et sinistre. « On », ce sont ces herméneutes : Olivier Frérot et la Compagnie Hallet Eghayan, nous, vous et « je » dans cette Conférence dansée le 9 décembre 2019. (Image mise en avant : J. Tourillon et A.S Seguin © Yann Deva)

 

11 décembre Margot Bain ©François Fayolle Margot Bain ©François Fayolle

 

De l’autre côté du miroir : la Vie devant soi

Nous sommes strangulés. Nous sommes victimes de l’intransivité. C’est un voile, voire un linceul qui nous empêche de profiter pleinement d’une présence, d’une manifestation qui s’étend, qui s’embrase, se déploie semblable aux ailes pétries de liberté d’un martinet. Pourtant, parfois, nous avons comme l’impression que le voile de Maya est déchiré. Ce voile de Maya qu’honorait Schopenhauer n’est plus. On entre ainsi dans la Composition Vivante. Une antre transgressive. Un tabou : l’expression. La Composition Vivante est l’abolition momentanée de ce voile pernicieux qui se nomme « intransitivité ». La Composition Vivante dessine un immense paysage : il n’y a plus d’acteurs, plus de spectateurs, plus de danseurs, juste une voix — celle d’Olivier Frérot et le corps  au pluriel qui affronte le carcan, « l’œil du prince », le regard perçant régalien reproduit de générations en générations, viscéral mal que l’on nomme aujourd’hui « l’œil du spectateur ». Et, lorsque nous atteignons ce point profond, celui de l’abolition des espaces, de l’Ici et de l’Ailleurs, pour n’être qu’Un dans le moment présent, nous sommes dans ce que Bataille appelle l’extase. L’extase rappelle l’expérience originelle, celle d’une perte et d’un regain : le fragment qui appelle et implore sa Totalité. Et la Composition Vivante est ce paysage imaginaire, ce plateau nu qui abolit toute hiérarchisation de l’espace : le noir, le blanc, les formes, les sons, les percussions que nous semblons reconnaître, percussions issues de l’imaginaire musical de Tigran Hamasyan. Et cette Totalité laisse entrevoir des couples de notions qui, désormais, n’ont plus lieu d’être dans l’Ici et le Maintenant : le sacré et le profane, l’interdit et l’autorisé, l’implicite et l’explicite, le tabou et la norme, la raison et le sentiment. Les frontières sont poreuses. Du moins, précisément dans l’instant où nous sommes, c’est-à-dire dans la Composition Vivante, ils n’ont plus de place car tout est parfaitement à sa place. On restaure ce qui est brisé. Notre place : être immergé dans ce Tout. Une incarnation du Tout.

 

11 décembre J. Tourillon et A.S Seguin ©Yann Deva S. Hubert et C. Philippe © Yann Deva

« Face-à-faire avec la peur. Et le danseur traverse le miroir. »

Les formes du corps ne sont plus exploitées. Plus de marchandisation. Nous n’avons plus peur. On crée avec la peur. A bras le corps. Ces formes apparaissent au gré du rythme, au gré des envies, des désirs, de cette énergie du corps sensible de griffonner avec la peur. La Composition Vivante n’est plus chorégraphie, corset, organisation, planification, art différé. La Composition Vivante vous prend, vous enlace et souffle en vous. Lorsque vous exhalez : coraux, madrépores, organicité, géométrie, parallélépipèdes, courses elliptiques, parallèles apparaissent : nous imitons la nature. Soyons chanceux car notre corps n’a jamais été aussi proche de la nature que l’imitation. On accède à un régime, nouveau, celui de l’art de l’immédiateté et de l’éphémère. On retiendra cette immense toile blanche comme écran, voile maculé de Maya, le miroir d’Alice qui reflète des mouvements démultipliées, des silhouettes plurielles et seules à la fois, des effets centripètes et centrifuges. Les muscles s’unissent à la science — ou alors la science ne serait qu’une pâle copie de la nature, harmonie et disharmonie que le corps tolère. Or, cet art est un travail, une création, une discussion, un épanouissement et la virtualité mise en pratique du rapport de la culture avec l’enseignement ainsi que de l’art avec la société. Ce n’est pas une Totalité ex-nihilo. Ce ne sont plus des chiffres — même si les chiffres sont une invention inespérée pour l’orchestration de la danse : 1, 2, 3, puis retour à un danseur. Aller-retour, se croiser, se rencontrer, s’unir puis se désolidariser. Il y a du chiffre, et, ce chiffre, s’il paraît inhumain et aberrant comme Dickens le voyait dans l’utilitarisme de la société victorienne, et que nous, désormais, nous voyons sous la forme de pourcentage, de monnaie, des chiffres alarmistes et anxiogènes, ce chiffre-là est en vérité un outil qui parvient, par la danse, à abolir la frontière posée.  La danse élargit son sens et le démultiplie. Le chiffre n’est plus technocrate. C’est un instrument de mesure. Alors, tout s’entremêle. Plongés dans le noir, alignés, parfois en retrait, ces danseurs ne sont que le reflet de nous. Assis sur des tapis, dos à nous, ils sont nous, porteurs de cette puissance, de cet élan vital, de cette fougue qui pulsent et font frissonner : l’ardeur, la force, la nécessité désignées sous le « vis ». Et cette « vis » abolit la fonction civique de l’art parce qu’elle est le reflet de la vie dans son extension et sa puissance évocatrice et suggestive. A l’instar de Mallarmé, quand le danseur dit « une fleur », « un corps », « une pointe », « un geste », « s’élancer », « sourire », « bondir », « marcher », « courir », « ralentir », « accélérer », « reprendre son souffle », ce n’est que pour exalter cet hymne à la vie. L’ombre androgyne. L’ombre de l’autre et de soi enfin réconciliés dans cette union vivante que nous nommons Composition Vivante. La « vis ». « Vis » que tu liras, sans aucun doute, « Vis ! ». 

 

Article rédigé par  Pauline Khalifa (Lika)

 


Dans le cadre d’un cycle de conférences dansées, la compagnie Hallet Eghayan proposait ce lundi 9 décembre leur spectacle hybride « la transgression éthique » sur la scène de l’espace théâtral « Aux Echappées Belles » . 

Dépasser les frontières de la danse

La voix grave du directeur artistique et metteur en scène Michel Hallet Eghayan berce le public, qui se prépare à assister à la conférence dansée. « Cette démarche de composition vivante est une transgression éthique » , précise-t-il. Ce type de langage artistique qui articule science et mouvements est en effet innovant. « La danse est une façon de penser » ajoute-il à la cinquantaine de spectateurs, qui se laisse emporter par la suite de la représentation. 

La voix du conférencier Olivier Frérot remplace celle du metteur en scène. Elle est accompagnée de bruissements : le son des six paires de chaussettes grises qui glissent, frôlent et retombent gracieusement sur le sol noir de la scène. Les corps vifs se tordent, se tendent et s’élancent. Les mouvements sont fluides et précis. Ce patchwork de ballet classique et de danse contemporaine est entouré de tapis verts, des brèves espaces de repos pour les danseuses. Ces déplacements animés ne troublent pas le conférencier, qui débute son discours en définissant le terme transgression. « Lorsque l’on va au-delà d’un lieu, au-delà des limites (…) vers un autre lieu porteur de valeurs cohérentes », déclame-t-il.  

La composition vivante, un double langage mouvementé

Beaucoup de mots bien articulés sortent de la bouche d’Olivier Frérot. Il nous parle d’initiatives émergentes, de civilisations qui évoluent, de mouvements qui nous traversent et qui font surgir de nouvelles réalités.  « Mouvements » . Notre attention se porte alors à nouveau sur les danseuses qui ont adoptées les mêmes gestes élégants et géométriques. L’une d’entre-elles refuse la symbiose et suit son propre rythme, se détachant de l’ondulation collective. « Géométriques » . Notre jugement a-t-il été influencé par le conférencier qui vient de prononcer le mot mathématique ? Un domaine essentiel au nouveau monde qu’il décrit, à base de big data, d’algorithmes, de numérique et de technologies en tout genre.  

Les paroles, les sons et les mouvements s’enchaînent. Le public est frappé par un captivant chaos sensoriel. « Parfois les démarches éthiques franchissent la ligne rouge, la légalité », bruits de forêt, superposition des danseuses en chaire et en os et de silhouettes sombres sur toile blanche, « Il devient nécessaire de la franchir lorsque le travail donne sens à la vie » , sons lointains d’un xylophone, cinq justaucorps noirs piétinent et s’élancent de gauche à droite, « Pour faire émerger une société neuve et vive », elles forment une ligne désarticulée mais qui reste symétrique, battements de tam-tams, « Si c’est la fin d’un monde, ce n’est pas la fin du monde », elles courent en cercle, pieds nus, leurs petits pas rapides s’accélèrent, « On ne voit plus ce qui pourrait les arrêter. Non, vraiment, on ne voit plus ce qui pourrait les arrêter ». 

Article rédigé par Julie Marshall.

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