L’absurde synesthétique dans la Brume de printemps

L’Envolée culturelle était hier à la MDE de Bron dans le cadre de la 21e édition des Coups de théâtre. Brume de printemps, écrite et mise en scène par Emma Topsy (dont vous pouvez retrouver l’interview ici) était une pièce sur laquelle il était difficile de placer des mots, tant les dialogues, le sens, la pragmatique ne semblaient nous mener vers aucun fin sensée et impossible à interpréter. Nous allons tout de même nous prêter à l’exercice, tant l’œuvre étudiante présentée est singulière.

Un absurde entre Beckett et Lewis Carroll

L’histoire est celle de Lui et de Elle, coincés dans une folie qu’ils ne savent que rapporter quelque part entre l’amour et le temps. De temps à autres, on voit Lui interagir, discuter un verre de vin à la main avec Quelqu’un d’autre, avec un acteur qui change de temps à autres, mais avec le même costume. Ce Quelqu’un d’autre est-il une seule et même personne ? Nul ne le sait. Même si la mise en scène, et les jeux d’acteurs assez différents feraient pencher la balance vers deux personnes différentes.

Outre les personnages, nous découvrons au cœur de la scène un arbre, sur une fausse pelouse, et à côté d’une rivière en tissu. Ce décor dépouillé, avec un arbre en son centre n’est pas sans rappeler En Attendant Godot de Samuel Beckett, et les deux personnages principaux qui échangent des propos à la limite de la cohérence nous indiquent qu’il n’y a pas un absolu de sens à chercher. Temps, Amour, Raison, Folie : ces quatre thématiques, ces quatre mots ressortent si souvent qu’il est impossible de ne pas penser non plus à Alice au Pays des merveilles, avec un univers qui a sa cohérence, mais bien en dehors de celle de notre univers. Ici, personne réellement doué de raison, personne pour jouer Alice, ou alors le spectateur, confronté à un univers de règles dont il ignore tout. À défaut de comprendre, nous acceptons ce qui nous est proposé sur scène, et le texte et la mise en scène parvient à nous capter comme le jeu des flammes d’un feu de cheminée.

Un texte marqué par les sens plutôt que par le sens

S’il y a bien un point remarquable dans cette pièce, c’est le texte qui est déclamé. Il suscite, dans ses sonorités, dans son champ lexical, quelques sentiments, quelques sensations, quelques picotements. La vue, le toucher, le goût, l’ouïe et l’odorat : chaque sens semble avoir sa place dans l’œuvre, que ça soit par le goût des lèvres de la dame, par la voix de celle-ci hors scène, ou par l’importance de l’aspect de Lui qui est rejeté quand sa barbe est transformée. Si ce texte capte, c’est aussi par ses sonorités, son utilisation astucieuse d’allitérations qui ajoutent un grincement au texte. Mais aussi grâce au jeu d’acteur de Lui, Antoine Mesnard, toujours juste, et ajoutant un rythme à son texte, qui parvient ainsi à nous séduire. Qui, en effet, dans une musique, n’a jamais pris la mélodie en compte bien avant les paroles ? Le jeu d’acteur, parfois, nous submerge par cette stratégie, sans réellement que l’on sache à quel point ce rythme a du sens dans cette pièce finalement très décousue d’un point de vue narratif.

Ludmilla Dauvergne n’est pas en reste tant elle semble impliquée dans son personnage : Elle est rongée par la folie, et le jeu de l’actrice le montre à chaque instant, qu’elle soit le centre de l’attention ou non. Une fois sur scène, elle y restera jusqu’au bout – ou presque – quitte à ne pas être dans la lumière tandis que Lui et Quelqu’un d’autre discutent, pour faire vivre son personnage dans une forme d’obscurité malsaine. On applaudira ses cris stridents qui ne peuvent pas laisser quiconque indifférent, la violence soudaine de certains de ses gestes et son naturel sur scène.

Enfin, nous soulignerons un usage assez conventionnel des lumières qui réussissent leur effet ; les teintes sont perpétuellement orange, dérangeantes, et ciblent le cœur de l’action, augmentant ainsi ce sentiment de confusion des sens et du sens.

© Jordan Decorbez
© Jordan Decorbez

Ainsi, si vous entrez dans la salle où se joue Brume de printemps, laissez votre appareil purement rationnel de côté – ce n’est pas forcément le cœur de la pièce. Non, laissez-vous bercer par le texte, ses aspérités et son rythme, laissez vos sens s’engourdir, et méditez à la fin sur l’expérience que vous venez de vivre. Vous aurez largement de quoi y réfléchir…

Jordan Decorbez

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