L’Algérie racontée par des marionnettes

C’est au Théâtre Nouvelle Génération que l’on peut voir en ce moment, du 27 au 30 avril, l’étonnante production de la Compagnie Arnica. Construite en triptyque, ce sont les deux premiers tableaux de ce spectacle qui nous sont donnés à voir : On dirait rien longtemps (et puis tout à coup tout), et On vivrait ensemble (mais séparément). Ce théâtre de marionnette unique et tout à fait magique, mis en scène par Émilie Flachet et écrit par Sébastien Joanniez, nous plonge dans un monde riche de mots, de couleurs, et d’émotions.

Dire le silence

Une table sur la scène noire, quelques objets : une lampe, une valise, puis des couverts, une soupière. Le décor est prêt, les marionnettes aussi. Prêt pour dire tout le silence et le tabou.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : de secrets, de murmures, de voix qui s’entremêlent pour ne former qu’une musique exceptionnelle : celle de l’histoire de l’Algérie, de la France, des colonies. Emily Flachet, la metteuse en scène du projet explique : « Moi, quand j’étais plus jeune, la guerre d’Algérie, on ne pouvait pas en parler. On me disait toujours “Oulala, la guerre d’Algérie… Toujours ce “Oulala“ ». C’est bien plus tard, en discutant de manière tout à fait hasardeuse avec des anciens combattants, que l’idée du projet est venue. Cette pièce, jetée comme un pont entre les deux pays d’un bout à l’autre de la Méditerranée, s’appuie sur leur histoire commune afin de retrouver les liens intimes qui les unissent, et cela, grâce à la poésie. Grâce aux rencontres de l’équipe avec les anciens combattants, les « d’origines », les « de souches », les rapatriés, les hommes, et les femmes aussi.

©Gaelle Delort
©Gaelle Delort

Depuis la campagne d’Alger, menée en 1830 par Charles X lors de la restauration, jusqu’aux discours anti-immigration de Nicolas Sarkozy, rien n’est oublié, tout est dit. Alors que la première partie du spectacle donne la parole aux anciens combattants, à travers notamment la mise en scène de leur retour dans leurs familles respectives ; la seconde partie s’intéresse davantage à la vie des immigrés en France, des rapatriés et de leurs enfants aujourd’hui. Sébastien Joanniez donne la parole à la multitude, aux citoyens, jeunes et moins jeunes, désillusionnés ou nostalgiques. Les expressions sont familières, le contenu lumineux, et l’histoire prenante. Entre grands moments de poésie, d’émotion et simples sourires, nous prenons conscience de ce non-dit qui existe encore sur la guerre d’Algérie. En laissant apparaître les citoyens oubliés de la république, « ces oiseaux qui ne savent pas où se poser », et qui ne cherchent qu’à vivre, la pièce prend une dimension politique fracassante, et ici, le théâtre prend tout son sens.

De la couleur à l’espoir

Pour dire ce silence, deux acteurs sur scène : Agnès Oudot  et Clément Arnaud. Quelques objets, des feuilles de papiers qui accompagnent la pièce et sur lesquels on peut lire des titres ou des phrases, des marionnettes… C’est un enchevêtrement de médias et de matières qui apparaissent sur scène. Du jeu d’acteur que l’on pourrait qualifier de « classique », à la mise en mouvement des marionnettes, les acteurs sont des machinistes au service de l’histoire. Plaçant les objets, récitant, actionnant la lumière, ils sont comme des magiciens dans leur univers, qui font feu de tout bois, changeant d’attitude et de voix. La scénographie est intelligente et limpide, la mise en scène créative et éblouissante. Elles s’imposent comme la marque de fabrique de cet univers onirique. Riches en contenu, elles portent le projet et divertissent, laissant renaître chez le spectateur un plaisir authentique d’enfant émerveillé, qui souhaite que jamais cela ne finisse.

Car point de mélancolie ici ! Si le fond est sérieux, le spectacle met l’accent sur l’espoir. Comme le disent les marionnettes, des problèmes, il y en a partout, même en Algérie. Finalement il ne faudrait pas parler des problèmes, uniquement des belles histoires. Celles qui finissent avec un CDI.

Réussi de bout en bout, Écris-moi un mouton est une véritable merveille, un écrin de poésie abrité dans la petite salle du Théâtre Nouvelle Génération, au coin d’une ancienne rue piétonne de Lyon, ce qui ajoute certainement au charme de la pièce. Là, retirés du monde, nous pouvons alors nous laisser absorber tout entier par la magie du conte.

Margot Delarue


Découvrez également notre critique de la troisième partie de cette saga : On n’en croirait pas ses yeux de tant voyager avec des marionnettes ainsi que l’interview d’Emilie Flacher que nous avions réalisé l’année dernière : Interview d’Émilie Flacher

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