L’Amant de Pinter au Théâtre de la Renaissance un cocktail sucré-salé

Le théâtre de la Renaissance à Oullins propose L’Amant jusqu’au 8 novembre. C’est Olivier Maurin, metteur en scène plutôt actif dans la région qui se charge d’interpréter l’œuvre de Pinter, dramaturge glorifié par le prix Nobel de Littérature en 2005. 50 ans après son écriture, Maurin donne donc à voir cette pièce résolument moderne dans une mise en scène joyeuse et très plaisante.

Une relation entre complicité et sensualité

La pièce commence par un long chapitre sur le couple de Richard et Sarah le matin. Alors que la radio énumère des futilités avec pourtant un ton très sérieux, ils semblent être un tout jeune couple qui prend le temps, totalement impassible à ce qui peut se passer dans l’émission radiophonique. Ils se servent du son pour décorer leur maison, leur relation. Leur ton très posé et leur regards amoureux rendent adorables leurs conversations. Pourtant, le thème est posé : « ton amant vient aujourd’hui ? » mais il est contrebalancé avec des anecdotes plutôt très banales : « tu m’avais dis qu’il aimait le jardinage ». On a donc tout de suite l’absurde pinteresque sans cesse valorisé par le ton complice, joyeux des deux partenaires. En effet, les sourires, les regards, la tendresse qu’ils ont l’un envers l’autre déclenche l’attendrissement et rend le couple très crédible. Alors pourquoi ont-ils des amants ? Là est le jeu. Les deux conjoints jouent des rôles pour pimenter leur vie de couple en créant des relations adultères… avec eux mêmes. Mais le jeu des acteurs, lorsqu’ils l’évoquent en tant que mari et femme laisse voir un tel naturel que l’on se demande s’ils en ont bien conscience. Olivier Maurin glisse ici le mystère du couple, qui n’est pas plus malicieux que ça lorsqu’il évoque l’adultère quand il était censé pimenter le couple. En revanche, la musique sensuelle espagnole introduit un climat tout autre, celui où les amants évoluent. Ainsi, le son qui décore devient musique qui enflamme, dans une ambiance solaire et très charnelle, les corps s’entrelacent. Mais la vraie force du travail d’Olivier Maurin réside dans le fait que, comme l’adultère est suggéré dans le couple, il suggère aussi le désir par la fumée, le plaisir par la musique : un opéra prend la place des cris de plaisir, les mains qui crissent sur un tam-tam remplacent les grincements du lit, tout est dans le sous entendu et pourtant le jeu mari-amant et du chat et de la souris est intense, le couple s’invente des nouveaux noms pour les amants et semble très emprunt de cette situation. On apprend que cela fait 10 ans qu’ils vivent de cette façon et, vu comme ils en parlent, ils semblent très heureux comme cela.

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Le jeu, fardeau sans le dire

Cependant, on peut voir que le couple se maintient dans l’euphorie d’une situation fantasmée où le mari est amant aussi et la femme épouse et putain. L’alcool que le scénographe introduit sur scène montre bien l’ivresse dans laquelle ils s’enferment depuis dix ans, les éloignant finalement de leur couple en tant que deux personnes réunies. Ils doivent penser et agir comme quatre ou même plus. En effet, ils se créent aussi des jeux entre amants où ils se rêvent dans un parc, dans une cabane. Il y a jeu à l’intérieur du jeu et si l’on peut être un peu perdu au début de leurs fantasmes on voit ensuite qu’ils sont eux aussi bien perdus. Les sous-entendus ils ne les comprennent plus, ils ne distinguent plus leur couple réel. Ils n’ont plus idées de ce qu’ils pensent vraiment ou de ce que leur rôle d’amant doit feindre penser. Richard s’embrouille, il ne veut plus que l’amant vienne. Il ne se contient plus, il ne veut plus se rappeler ce qu’a dit son personnage, il dit aimer sa femme maigre alors que Max, son avatar voulait une femme plus rondouillette. La jalousie déborde, sa femme tente de le ramener dans le schéma qu’ils créent depuis dix ans mais lui ne veut plus jouer le jeu, ses sentiments et sa condition d’humain, son désir d’être le seul être aimé reprend le dessus. Il ne veut même plus accepter le concept de l’adultère, l’idée que sa femme le trompe lui fait du mal et pourtant, elle le trompe avec lui-même. Il veut que sa femme change de robe, ce qui implique tomber le masque, se mettre à nu, ne plus se cacher sous le jeu. Ce dernier qui semblait pimenter le couple était en fait conçu pour le protéger, ne pas le mettre en face du vrai tabou de l’adultère ou toute autre réalité de la vie de couple. Mais comme Pinter est le maître pour caler l’étrange dans les situations les plus banalement humaines, la pièce se clôt sur le vœu de Richard que les rôles se retournent et que plutôt qu’il joue l’amant de Sarah, elle joue sa putain. Olivier Maurin baisse le rideau sur ce souffle continu de désir qui inspire le couple et le pousse à se créer son imaginaire.

La pièce que met en scène Olivier Maurin est donc très judicieusement menée, un rafraichissement joyeux et pourtant très enflammé, une intrigue d’un couple qui se partage entre tendresse, profond amour et sensualité, sous-entendus. Un couple qui a peur mais qui décroche beaucoup de sourires au spectateur.

Solène Lacroix

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