L’amante anglaise : les confessions complexes et poétiques d’une criminelle

L’amante anglaise est jouée par la compagnie LucaThéâtre au centre culturel communal Charlie Chaplin de Vaulx-en-Velin, du mercredi 5 octobre au mardi 12 octobre 2016. La représentation, le vendredi 14 octobre, sera suivie par une manifestation festive (musique, danse, buffet) afin de célébrer en bonne et due forme la fin de sept années de résidence productive.

Un théâtre de voix

Le 8 avril 1948, les membres d’un corps de femme sont retrouvés dans différents trains de marchandises. Tous ont transité par une gare précise : celle de la petite et tranquille commune de Viorne. Claire Lannes, la cinquantaine, résidant à Viorne depuis plus de vingt ans, avoue très rapidement être l’auteure du crime, et l’enquête ne piétine pas.

Telle pourrait être l’intrigue de la pièce – or, elle n’en est que le contexte : qui croyait venir assister à l’illustration de la fable sur scène est bien surpris. Duras n’a effectivement pas choisi de représenter le fait divers qui l’a inspirée, mais plutôt de faire entendre les différents témoignages des deux protagonistes principaux. Si la fable n’est pas représentée, elle nait de la parole des acteurs, très justes, et s’agence seulement dans l’imaginaire des spectateurs. Du théâtre, certes, mais du théâtre statique, immobile, sans décor, sans costume – un théâtre de voix, fidèle aux premières mises en scène de Claude Régy : celles de Claire et de Pierre Lannes, qui, chacun leur tour, assis, éclairés simplement par une douche de lumière froide, questionnent le meurtre et les existences qui y ont mené.

Dans cette configuration, le statut du public est relativement problématique : il est davantage témoin d’une parole, qui révèle une psychologie troublée, que d’actions. Le début de la pièce est en cela révélateur : lorsque les portes de la salle de spectacle s’ouvrent, nulle chaise, nulle scène, nul cadre à proprement parler théâtral, mais seulement un tapis rouge déroulé et faiblement éclairé ; le public, docile, emprunte le chemin dessiné – jusqu’à ce qu’on l’oblige à s’arrêter. S’en suivent plusieurs minutes de silence, de suspension, comme si les détours et le caractère sinueux du chemin, puis cette attente réflexive, étaient nécessaires pour faire entrer le public non pas dans un processus théâtral, mais dans la conscience même de Pierre – représenté par un espace réduit et sombre – puis dans celle de Claire – le spectateur est alors conduit dans une vaste salle d’une blancheur éclatante. De plus, s’il y a bien un interrogateur, celui-ci demeure dissimulé dans la masse des spectateurs, en retrait, invisible – et, finalement, chacun peut s’identifier à cette présence, et s’imaginer être cette voix qui interroge, qui cherche à savoir, qui s’intéresse alors qu’il n’est pas de la police, qui pousse les protagonistes dans leurs retranchements psychologiques, dans une recherche toujours plus poussée et proche du voyeurisme de ce qu’ils se cachent à eux-mêmes…

Une réhabilitation de la parole criminelle

l-amante-anglaise-couverture-107209-250-400L’intérêt majeur est que la parole du criminel est ici réhabilitée, ce qui rend le jugement du meurtre plus complexe que l’évidente condamnation étique et judiciaire : que peuvent en effet révéler les criminels en-dehors du système judiciaire, qui oriente évidemment la parole dans une certaine direction, et, en cela, la gouverne ? La pièce laisse un interstice pour, si ce n’est expliquer le meurtre, comprendre psychologiquement ce qui a pu y conduire…

Or, comment rendre compte de ces horizons psychologiques dévoilés sans pudeur devant une assemblée ? Il faudrait pour cela une analyse précise de ce texte sinueux, qui dissimule autant qu’il révèle, qui préserve les non-dits alors même qu’il tente de dire quelque chose. De son énoncé à haute voix, le spectateur, impuissant, ne peut conserver de cette parole prolifique et filante avant tout des images et des impressions.

L’impression la plus tenace est celle d’un indicible ennui. Peut-être est-ce là la clef de tout : le crime n’est ni passionnel ni complètement pulsionnel ; s’il y a folie, elle est née d’un ennui toujours plus grand et toujours plus viscéral… Claire Lannes est statique dans cette maison sans doute bourgeoise, si propre et si calme qu’elle en devient mortifère ; statique dans ce jardin, sur ce banc, à ne rien faire, si ce n’est penser, imaginer les choses les plus folles ; statique au point de cesser de voir le monde de manière rationnelle mais tout entier par le prisme d’une subjectivité qui, sans la force de l’action, ne peut que s’exprimer que par l’esprit. Le meurtre n’est pas un acte fou. Du moins, il ne reste à Claire que ce qu’on appelle folie pour agrandir sa vie, pour rendre à son existence domestiquée un peu de sauvagerie ; il ne reste que le meurtre, puisque casser les assiettes et aspirer en rêve à sa vie passée, celle d’avant le mariage castrateur – Cahors, son premier amour – ne suffit plus. Le meurtre seul permet de mettre fin à cette silencieuse stagnation, et de déplacer les choses. Quant au mari, il est peut-être trop facile de plaquer sur le personnage la simple critique du bourgeois égoïste. L’égoïsme est sans doute là, mais il est davantage me fruit d’une insensibilité que d’une méchanceté – et d’une exceptionnelle complaisance dans la fatalité. L’histoire aurait somme toute été bien différente si Pierre avait été un mari qui discutait avec sa femme, l’aimait, la sollicitait ; en l’abandonnant à sa routine systématique, il a fait naître la névrose…

L’amante anglaise est finalement une Maison de poupée revisitée, dont toute vie serait envolée, dont les personnages s’ignoreraient, dans laquelle l’héroïne ne se sentirait plus capable de quitter la maison pour faire sa vie – ou pire, ne l’envisagerait même pas. Le drame de Duras n’est pas l’inaction d’un Ibsen, ni même celle d’un Tchekhov – dont les personnages demeurent toujours tendus vers un espoir, certes vain, de métamorphose – mais une inaction absolue, brisée seulement par un acte enfin irrémédiable et fort de conséquences.

Chloé Dubost

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