L’amour est destructeur dans Un amour impossible

C’est avec le roman L’Inceste que Christine Angot s’est fait connaître en 1999. L’auteure s’empare à nouveau de ce sujet dans le roman autobiographique Un amour impossible paru en août 2015. Dans cette œuvre, la narratrice ne se contente pas d’avouer les viols commis par son père lorsqu’elle était enfant mais cherche à comprendre ce qui a poussé ce dernier à abuser d’elle. Pour ce faire, elle revient aux origines, raconte sa vie depuis la rencontre entre son père et sa mère jusqu’à la réconciliation avec la mère et le projet d’écriture. Ce cheminement apparaît comme la condition sine qua non pour parvenir à vivre avec le traumatisme. Christine Angot sera présente aux Assises Internationales du Roman 2016, ou elle interviendra lors d’une conférence le 28 mai 2016 à 14h00 aux Subsistances, ainsi que pour une rencontre le 29 mai 2016 à 11h00 au Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Non pas un mais des amours impossibles

Châteauroux, années 50, on est plongé au cœur d’une histoire d’amour passionnelle entre Rachel, issue d’une famille juive relativement modeste et Pierre, un érudit issu d’une famille bourgeoise. Une fascination mutuelle est à l’origine de cet amour bref et intense : Rachel est fascinée par l’intérêt que lui porte cet intellectuel alors que celui-ci ne cesse de louer la beauté de la jeune femme. Pourtant, d’emblée Pierre est clair, il ne se mariera pas avec Rachel. Leur union officielle est impossible car ils ne sont pas issus du même milieu. Ce qui ne l’empêche pas d’insister pour avoir un enfant avec la jeune femme. A nouveau, il se montre clair, il n’élèvera pas son enfant.

« Si tu avais été riche, j’aurais sûrement réfléchi. […] J’aurais réfléchi. Oui. C’est vrai. Je suis franc. Avec toi je l’ai toujours été. Je ne t’épouserai pas, je te l’ai toujours dit. Et… on était d’accord pour faire cet enfant. »

La petite Christine naît et sa mère l’élève seule. Christine vit de quatre à dix-sept ans sans voir son père. Ce premier amour impossible est doublé par la relation incestueuse que Pierre entreprend avec sa propre fille lors d’un week-end passé à Gérardmer. Puis, lorsque Rachel apprend que son ex compagnon abuse de sa fille, la relation avec Christine se dégrade de plus en plus. On passe d’une relation fusionnelle entre la mère et la fille à une relation tendue. Christine, qui en veut tellement à sa mère de n’avoir rien vu, finit par ne plus pouvoir supporter sa mère, et par être incapable de prononcer le mot « maman ».

Image 1Un hommage à la mère

Malgré une période où Christine rejette violemment sa mère car elle se sent trahie et incomprise,    le roman peut se lire comme un véritable cri d’amour pour Rachel. Elle est perçue comme une maman idéale, qui fait tout pour le bonheur de sa fille. Si la narratrice évoque la part sombre de son adolescence, elle passe aussi beaucoup de temps à évoquer les moments de joie partagés avec sa maman. En effet, avant les retrouvailles entre Christine et son père, les deux femmes s’entendent à merveille. La petite fille est admirative de sa maman et ne cesse de la complimenter, ou de lui témoigner son affection. Elles ont leur jeux, leurs rituels et notamment celui très touchant du « bibi complet », où la fillette fait plein de bisous sur le visage de sa maman selon un ordre bien précis. Le lecteur est le témoin privilégié de cette relation de confiance entre une mère et sa fille, de cet amour inconditionnel.

« J’étais toujours avec elle, ou sur le point de la retrouver. Soit j’étais assise à côté d’elle. Soit je marchais à côté d’elle. Soit je l’attendais. Tout mon argent de poche passait dans des cadeaux que je lui faisais. »

Même quand Christine revoit son père et se met à dénigrer sa mère, à la trouver bien moins intelligente que son père, à s’ennuyer avec sa mère, cette dernière se montre compréhensive et confie à son médecin que Pierre en étant très cultivé apporte beaucoup plus à sa fille qu’elle-même et qu’elle trouve ça normal que sa fille la rejette. De même, elle ne juge pas Christine, lorsque celle-ci ne peut plus l’appeler maman ou lorsque celle-ci lui raccroche au nez. Dissimulant sa souffrance, elle se contente de profiter de chaque instant passé avec sa fille, bien qu’ils ne soient pas toujours agréables. Quoi que Christine fasse ou dise, elle est toujours là pour la soutenir et n’est jamais rancunière. Au contraire, le père est perçu comme un être antipathique malgré l’admiration que lui porte Christine pendant son enfance et son adolescence. Il apparaît comme une personne condescendante et manipulatrice. D’emblée la mère de Christine est dominée dans sa relation, infantilisée. Il dénigre notamment subtilement son origine sociale en la reprenant quand elle fait des fautes de français, en l’appelant « Ma grande fille ». Enfin, ce dernier brille par son égoïsme et son absentéisme. Il ne rejoint Rachel et Christine que quand cela l’arrange. Il refuse pendant longtemps d’assumer ses responsabilités, de reconnaître sa fille. A aucun moment, Christine ne porte de jugement direct sur son père, les actes qu’il commet suffisent largement à le montrer comme quelqu’un de détestable.

Quand écrire aide à comprendre

Ce roman autobiographique semble être l’occasion pour Christine Angot de dire son amour à sa mère mais surtout de comprendre pourquoi son père l’a violée pendant de nombreuses années. Pour elle, le viol est une manière définitive d’humilier Rachel, de lui faire comprendre une bonne fois pour toutes qu’elle ne fera jamais partie de son milieu. En bafouant les règles, en ayant des relations sexuelles avec sa propre fille, le père met en évidence le fait qu’aucune alliance n’est possible entre la classe populaire et la bourgeoisie, et ce de la manière la plus abjecte possible. C’est du moins la conclusion que tire Christine Angot.  A la fin du roman, le lecteur partage cette idée et ressent une profonde empathie pour les deux femmes puisqu’il a l’intime conviction que Pierre a manipulé les deux femmes uniquement par égocentrisme, pour se prouver sa supériorité.

Un amour impossible est un roman autobiographique bouleversant. C’est avant tout l’histoire d’une relation fusionnelle entre une mère et sa fille, relation suffisamment forte pour supporter le pire. Christine cherche à travers le récit de son enfance à comprendre ce qui a poussé son père à la violer. Il ne s’agit pas de dédouaner le responsable mais de parvenir – si tant est que cela soit possible –  d’accepter l’injustice ou en tout cas de vivre avec. L’écriture devient ici cri d’amour pour la mère et une catharsis pour la fille.

Mel Teapot

Une pensée sur “L’amour est destructeur dans Un amour impossible

  • 5 mai 2016 à 21 h 21 min
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    L’écriture pour tenter de guérir et pour ne pas sombrer. Un livre magnifique.

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