L’amour sans chute obligatoire pour Susie Morgenstern

Susie Morgenstern, fille d’une famille juive orthodoxe nord-américaine, est une écrivaine de littérature jeunesse mais aussi une professeure d’anglais à l’Ecole supérieure des sciences informatiques de l’Université de Nice Sophia-Antipolis. Auteure de romans jeunesse depuis les années 1990, elle a deux passions : manger et lire. « Lire, lire, lire au lit : un petit rectangle sur un grand rectangle… le bonheur[1] ! »
Comment tomber amoureux… sans tomber est son dernier roman sorti en février 2014. Le temps d’une année scolaire, il dessine les différentes histoires d’amour se produisant dans l’entourage de la famille Kvell. L’héroïne centrale est une jeune fille, Annabelle, lycéenne en terminale S, qui, suite à une mauvaise expérience, a décidé que les garçons étaient de simples bons copains. Mais Samuel, fils de l’ambassadeur américain, arrive en France et a besoin d’aide pour apprendre le français…

« La différence entre ″tomber amoureux″ et ″aimer″ est que l’un est temporaire et l’autre permanent. »

Une vision intergénérationnelle de l’amour

Annabelle a donc mis l’amour entre parenthèses pour se concentrer uniquement sur ses études et sa réussite scolaire afin d’atteindre l’excellence. Il faut dire qu’elle a de bons modèles. Sa mère, Lulu, est une passionnée. Enseignante-chercheuse, elle passe son temps à travailler, ce qui va causer des désaccords avec son mari Léonard qui va devoir quitter la maison afin de la faire réagir. Autre modèle, sa grand-mère Marguerite qui tient un restaurant et qui refuse de prendre sa retraite tant qu’elle n’aura pas obtenu sa deuxième étoile. Toutes les trois ont des rêves, des objectifs à atteindre, et l’amour dans tout ça ?
Samuel va approcher Annabelle grâce à la barrière de la langue qu’il doit franchir : arrivé en France et inscrit pour la première fois dans un lycée public, il se retrouve en terminale S sans parler un mot de français en ce début d’année. Annabelle entre donc en contact avec lui en passant par l’anglais. Ce contact reste visible pour le lecteur pendant toute la durée du roman car chaque chapitre possède un double titre français-anglais. Payée par le père de Samuel, Annabelle va être invitée avec sa famille à partager des repas à l’Ambassade. Les trois générations de femmes rencontrent petit à petit les trois générations d’hommes, ambassadeurs de pères en fils. Chaque femme trouve son complice dans cette famille. La thématique amoureuse est donc interrogée pour chaque génération : qu’attendons-nous d’une relation amoureuse ? Est-ce différent selon les âges de la vie ?

« L’amour n’est pas pour les lâches !
Si tu ne m’aimes pas, ne m’embrasse pas ! »

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Le difficile équilibre dans notre monde actuel

C’est un roman sur l’amour certes, mais ce n’est pas pour autant niais et éloigné des préoccupations du monde. Les portraits de ces femmes font écho aux revendications féministes. Elles sont toutes trois à la recherche de l’équilibre entre leur vie professionnelle et familiale. Léonard reproche à sa femme de consacrer trop de temps à son métier, mais serait-ce différent si c’était elle l’homme dans le couple ? La question nous est posée et reste en suspens. Le seul élément de réponse vient lors de l’hospitalisation d’Annabelle où Lulu réalise qu’il faut qu’elle préserve du temps pour ce qui est important dans sa vie : sa famille. Mais l’équilibre est instable…
Les relations amoureuses aussi souffrent de cette instabilité : Léonard, qui essaye de s’éloigner de sa femme, en rencontrent une autre. Mais cette dernière lui paraît terriblement ennuyeuse puisque son cœur est déjà pris. Julie, une camarade de classe, fait tout pour que Samuel s’intéresse à elle et rendre jalouse Annabelle. Sydney, le père de Samuel, cherche désespérément à remplacer la mère de Samuel depuis sa mort il y a quinze ans de cela. De plus, Samuel va avoir l’idée d’organiser une action humanitaire dans son quartier afin de rassembler les personnes âgées vivant seules afin de former des couples d’amour ou d’amitié pour lutter contre la solitude actuelle.

« Ce sera drôle, pense-t-il, si je me marie avec Dounia, nos enfants réuniront les trois religions majeures de l’Occident. Ils seront chrétiens, juifs et musulmans. »

L’amour, les religions et l’Histoire

Prendre en compte le présent c’est bien, prendre en compte le passé c’est mieux. Cette ouverture à l’Histoire permet de donner une dimension supplémentaire à la vision intergénérationnelle de l’amour car s’ajoutent des rapports entre les religions impliquant les souffrances liées à l’Histoire. La condamnation des Juifs pendant la Seconde guerre mondiale peut avoir des conséquences futures. Les parents de Léonard ont refusé que leur fils épouse Lulu, puisque cette dernière n’est pas juive et qu’ils souhaitaient perpétuer les traditions pour ne pas faire disparaître le judaïsme. Cette volonté est d’autant plus forte que la plus grande partie de la famille Kvell a disparu dans les camps de concentration. Cependant Léonard a dépassé cet interdit et épousé Lulu, ce que ses parents n’ont pas accepté. Ils ont donc préféré ne plus voir leur fils plutôt que d’accepter leur belle-fille non-juive. Leur fils Anatole se pose lui aussi cette question religieuse puisqu’il tombe amoureux de Dounia, une musulmane d’origine turque.

L’amour est le sujet central de ce roman jeunesse qui n’est pas seulement destiné aux enfants. Certes l’héroïne est une lycéenne de 17 ans, mais c’est un roman intergénérationnel qui pose des questions sur le poids des sentiments, de la vie quotidienne, de l’Histoire. Sans parler de roman féministe, il propose aussi une réflexion sur la place de la femme et de l’homme dans notre société française qui est axée sur l’élitisme et l’excellence. Susie Morgenstern propose avec ce livre de nouvelles raisons de profiter de la vie, parce que « WOW ! Comme la vie est belle ! Non, plus que belle, formidable ! Non, plus que formidable, extraordinaire ! Non, plus qu’extraordinaire, enthousiasmante ! Non, plus qu’enthousiasmante… Il n’y a pas de mots ! Si ! Il y a un mot : WOW[2] ! »

Mathilde


[1] Susie Morgenstern citée dans sa biographie éditée par l’École des Loisirs dans la collection « Mon écrivain préféré ».

[2] Susie Morgenstern par Sophie Chérer, Mon écrivain préféré, Éditions École des Loisirs

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