Lancelot du Lac, amour pour tous au TNP

Du 11 au 21 décembre 2014, le Théâtre National Populaire accueille Lancelot du Lac, l’ultime création de Julie Brochen et Christian Schiaretti concernant le Grââl Théâtre de Jacques Roubaud et Florence Delay. Après avoir monté les 5 premières pièces de cet ouvrage impressionnant qui ne compte pas moins de 10 pièces, les deux metteurs en scène laissent de côté l’aventure des chevaliers du roi Arthur et profite de la fin du Cycle des Chevaliers pour clore leur collaboration à regrets pour eux comme pour nous.

De la chevalerie au théâtre c’est possible

 Mettre en scène ce cycle est un incroyable défi théâtral. Imaginez 10 pièces de 2-3h chacune qui seraient jouées les unes à la suite des autres. Ce serait incroyable ! Telle était l’ambition du directeur du TNP, Christian Schiaretti, qui avait lancé un appel à projet à de nombreux théâtres français pour l’aider financièrement et artistiquement dans cette entreprise.
Au-delà de l’aspect financier, Christian Schiaretti voulait s’associer à d’autres metteurs en scène afin que chacun puisse monter une pièce. Ainsi, ce cycle n’aurait pas été celui d’un seul homme mais d’une multitude de voix permettant de rendre hommage à Jacques Roubaud et Florene Delay qui ont cosigné le texte de la pièce sans dire quels passages avait écrit l’un ou l’autre. Par ce procédé, ces deux auteurs contemporains rendaient hommage aux « scribes » médiévaux, anonymes pour la plupart, qui ont crée ce que les médiévistes appellent la « Matière de Bretagne », à savoir tous les manuscrits sur le roi Arthur et ses chevaliers de la Table Ronde.
Initié en France par Chrétien de Troyes au XIIe siècle, puis poursuivi par de nombreux continuateurs, la mythologie arthurienne s’est développée en passant de mains en mains, seulement les œuvres entre elles ne se faisaient pas forcément suite, chacun modifiant à souhait la version des précédents. Il faut dire qu’à l’époque, les droits d’auteurs n’étaient pas aussi scrupuleusement respectés qu’aujourd’hui. Aussi, il faut attendre le Lancelot Graal, œuvre collective et anonyme, dont le plus vieux manuscrit date du XIIIe siècle et le plus récent du XVe siècle, pour voir émerger un projet d’anthologie.

© Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Jacques Roubaud et Florence Delay, dans les années 70, ont donc décidé d’imiter ces scribes en créant eux aussi leur cycle du Graal, mais au théâtre. Tout comme leurs ancêtres médiévaux, ce projet s’est étalé sur de nombreuses années – pas des siècles heureusement – puisqu’en 1977 seules sont publiées les pièces III (Gauvain et le Chevalier vert), IV (Perceval le Gallois), V (Lancelot du Lac) et VI (L’enlèvement de Guenièvre) qui évoquent essentiellement les aventures des chevaliers d’Arthur. En 1984, ils publient les deux premières pièces de la décalogie, Joseph d’Arimathie et Merlin  l’enchanteur, qui racontent la genèse du cycle, la première rappelant le lien avec la chrétienté puisque Joseph d’Arimathie est celui qui a recueilli le sang du Christ dans le Graal et la seconde nous expliquant,  à travers le personnage de Merlin, comment la Table Ronde s’est créée. Enfin, c’est en 2005, qu’est publiée l’intégrale du cycle avec l’ajout des quatre dernières pièces, Morgane contre Guenièvre, Fin des temps aventureux, Galaad ou la quête, la Tragédie du Roi Arthur qui concluent le cycle par la découverte du Graal, la fin de la chevalerie et la mort d’Arthur et du Royaume de Logres.
Comme dit précédemment, Christian Schiaretti espérait que dix metteurs en scène pourraient s’attaquer à ses pièces mais la réalité fut toute autre, faute de budget, de temps ou d’envie, peu de théâtres répondirent à l’appel et seul le Théâtre National de Strasbourg, alors dirigée par Julie Brochen, accepta l’invitation faisant de cette aventure un projet à deux voix, masculines et féminines, comme l’ont fait Jacques Roubaud et Florence Delay, qui eux aussi auraient aimé rendre leur ouvrage encore plus collectif.

© Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Lancelot du Lac, quelle histoire pour un personnage si complexe ?

Lancelot est un personnage que la littérature médiévale a développé de très nombreuses fois, tant et si bien qu’il a eu la chance de parcourir une grande partie du royaume d’Arthur. Aussi certaines aventures sont plus connues que d’autres. La plus connue de toutes, et que presque tous les romans sur Lancelot reprennent, est l’enlèvement de la reine. Cet événement est justement absent de la pièce Lancelot du Lac car Florence Delay et Jacques Roubaud ont décidé de lui consacrer une pièce entière, la suivante, intitulée, L’enlèvement de la reine. Les deux autres épisodes de l’histoire de Lancelot très connus sont son enfance chez Vivianne, la dame du Lac et le baiser de la reine. Ces deux moments clés dans le parcours de Lancelot sont eux bien présents et place Lancelot au cœur de relations amoureuses assez ambigües… En effet, Viviane, qui a joué le rôle de la mère de Lancelot, a une relation quelque peu particulière puisqu’elle l’embrasse sur la bouche ou sur les yeux. Elle est maternelle et protectrice tout en donnant l’impression d’en vouloir plus. La relation de Lancelot avec Guenièvre est plus classique, il est tout timide et n’ose se présenter devant elle. De même, c’est elle qui lui donne son premier vrai baiser après que Galehaut l’a priée de le faire, Lancelot n’osant pas en faire la demande. Galehaut est le personnage le plus intéressant parmi ceux qui gravitent autour de Lancelot. Tout d’abord parce qu’il est le moins connu, ainsi le spectateur aura l’agréable surprise de découvrir que Lancelot n’a pas aimé que la reine… Il a été très proche de Galehaut qui renonce à tout pour l’amour de ce beau combattant, ce Beau Trouvé… Au final, dans ce Lancelot du lac, on assiste à la jeunesse de Lancelot, à son parcours initiatique chevaleresque et à son parcours amoureux…

© Michel Cavalca
© Michel Cavalca

Une mise en scène de conteur(s)

Fidèles aux pièces précédentes, Julie Brochen et Christian Schiaretti ont repris les mêmes idées d’un décor imbriqué dont les 4 panneaux permettent de changer de lieu de manière assez commode. Les animaux sont encore joués par des humains et n’ont pas des comportements d’animaux, comme le lion d’Yvain qui tire à l’arc comme son maître. Les décors en carton nous rappellent l’univers du conte avec ce côté « fait main ». Tout est fait pour nous rappeler que le Grââl Théâtre est un conte qui se joue sur une scène. Cela explique la présence du personnage de Blaise qui écrit et raconte l’histoire en même temps. Histoire que Merlin, bien que prisonnier de la prison d’air créée par Vivianne, raconte à Blaise. D’ailleurs la pièce s’ouvre sur une discussion entre Blaise et Merlin qui est projeté dans une petite bulle qui se déplace pour représenter sa prison d’air. Leur dialogue évoque justement la véracité du conte en nous disant que ce qui est dans le conte est vrai puisque le conte dit vrai… Par ailleurs, plusieurs fois des personnages interviennent pour raconter des événements et les vivre en même temps à la manière de flash-backs. Enfin, la scène finale qui regroupe tous les personnages de la pièce, insiste une nouvelle fois sur l’importance de la transmission et sur la place et l’importance du conteur dans cette œuvre et surtout dans ce mythe.

Au final, la beauté de cette pièce réside dans son universalité et sa capacité à véhiculer un mythe tout en le réactualisant et en l’inscrivant dans son époque notamment grâce à de nombreux anachronismes et à un humour toujours inspiré. Cette pièce et le projet du Grââl Théâtre s’inscrivent bien dans cette lignée des continuateurs de Chrétien de Troyes qui comme le souligne Florence Delay gardent l’essence des personnages : « les noms propres ont survécu plus que les histoires liées à ces noms, tout le monde aujourd’hui sait qui est Lancelot même si on ne connaît pas vraiment son histoire. De plus, il est frappant de remarquer que tous les continuateurs de Chrétien de Troyes, bien qu’inventant des contes non présents chez lui, conservent les particularités de chaque personnage de Chrétien de Troyes. Ainsi les histoires sont différentes mais le mythe et l’identité des personnages restent. »

 Jérémy Engler

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