L’ange gardien de Jérôme Leroy, trois voix pour un ange

Pour son nouveau roman, L’ange gardien, Jérôme Leroy reprend une idée introduite dans son précédent polar, Le Bloc, à savoir l’existence du « Bloc », un parti d’extrême droite dirigé par Agnès Dorgelle. Cette dernière est présente en toile de fond, accompagnée de son exécutant pour les tâches « délicates », Stanko. Néanmoins, cette fois-ci, ils ne sont pas le cœur du roman, l’action tourne autour de Berthet, membre de l’Unité, une organisation secrète chargée de maintenir l’ordre en France.
Cet univers fictif trouve des échos dans notre monde et c’est probablement pour cette raison qu’il est le lauréat du Prix des Lecteurs du Quais du Polar / 20 minutes 2015.

Un univers fictif profondément inscrit dans notre société

L’histoire se passe en France et au Portugal à notre époque. Le récit est particulièrement réaliste, la seule fiction est la création du parti du Bloc – un parti d’extrême droite dirigé par une femme qui ressemble étrangement à un parti en plein ascension en France actuellement – et l’apparition de l’Unité. Ces deux structures sont centrales mais la plus surprenante, et qui nous interroge particulièrement, est celle de l’Unité. En effet, Berthet est un tueur qui jouit d’un CDI au sein de cette « petite » structure. Son métier consiste à tuer des gens qui gênent le bon déroulement des institutions ou à créer des troubles pour faire évoluer ou débloquer des situations. Au final, cette structure fait et défait les gouvernements. Elle n’a aucune appartenance politique, favorisant à tour de rôle un parti puis l’autre.
Pour les amateurs des Guignols de l’info, cette organisation rappelle la World Company qui régirait le monde. Si dans Un mensonge explosif de Christophe Reydi-Gramond, la théorie du complot nous paraît fade et trop peu élaborée, ici, l’Unité nous apparaît particulièrement réaliste. Contrairement à son homologue, Jérôme Leroy nous décrit un complot hexagonal et non international, rendant ainsi son intrigue peut-être un peu plus crédible car moins disproportionnée. De même, ce qui rend probablement plus crédible et vraisemblable l’histoire de L’ange Gardien c’est que le complot n’est qu’une toile de fond et non l’histoire principale. Ici, il n’est qu’un prétexte à l’existence et à la manifestation de l’attachement, voire de l’amour, transgénérationnel et inexplicable entre Berthet, un tuer professionnel, et Kardiatou Diop, une jeune politicienne, qu’il connaît depuis plus d’une quinzaine d’années alors qu’elle ignore même son existence…

« On veut tuer Berthet. C’est une assez mauvaise idée »

Une intrigue rondement menée

Le livre est écrit dans un style très particulier. Il est découpé en trois parties, dont deux sont écrites à la troisième personne, tandis que la dernière est à la première personne. La première partie intitulée « Berthet » est écrite à la troisième personne mais ne se concentre que sur le personnage de Berthet. Le narrateur est externe à l’action et pourtant, il ne se focalise que sur Berthet. Toutes les informations qui nous sont délivrées ne le sont qu’à travers le personnage de Berthet. Dans cette partie, le narrateur semble ignorer tout ce qui se rattache au complot. Le fait qu’il ne soit pas omniscient renforce la tension dans l’oeuvre et nous place dans la même situation d’angoisse que Berthet qui sent qu’il se passe quelque chose et qui réagit à la tentative d’assassinat dont il est victime. La traque dont il fait l’objet, et qu’il retourne admirablement en devenant lui-même le chasseur, est particulièrement attractive et donne le ton du roman. Un ton qui pourtant retombe avec le début de la deuxième partie.

 

Jérôme Leroy au festival des Quais du Polar 2015 de Lyon © Jérémy Engler
Jérôme Leroy au festival des Quais du Polar 2015 de Lyon © Jérémy Engler

« Martin Joubert ne va pas bien »

La deuxième partie, intitulée « Martin Joubert » est écrite de la même manière. Berthet, souhaite faire écrire ses mémoires par Martin Joubert, ancien professeur de Kardiatou Diop. Ces mémoires sont pour Berthet une assurance vie contre son employeur qui souhaite sa « retraite » afin de pouvoir mettre en place un attentat contre Kardiatou Diop, la petite protégée de Berthet.
Donc à la fin de la 1ère partie, il décide de contacter Martin Joubert. On découvre la vie d’écrivain raté de Martin Joubert à travers les yeux de Martin Joubert alors que ce n’est pas lui qui raconte. On ressent très bien son choc lors de sa rencontre avec Berthet qui lui sauve la vie en tuant ses agresseurs. Lui découvre le tueur Berthet alors que le lecteur a déjà appris à le connaître. Cette rencontre reste surprenante, car à aucun moment, le lecteur ne s’attend à une telle rencontre. La force de Jérôme Leroy est de réussir à nous surprendre par son style et les rebondissements qu’il imprime à l’histoire. Même si on anticipe un peu la fin, on ne peut pas imaginer l’ampleur qu’elle prendra.

 « Ma Kar-dia-tou. Avec une note de douceur à la fin »

La troisième partie rompt totalement avec les deux autres. Le narrateur n’est plus externe mais devient interne, et s’incarne dans l’assistant du cabinet ministériel de Kardiatou Diop alors qu’on s’attendait à ce que ce soit Kardiatou qui prenne la parole. Mais surtout, alors qu’on attendait un attentat sur la personne de Kardiatou, et Berthet en train de la protéger sans qu’elle ne le sache, on fait un bond en avant : l’attentat a déjà eu lieu et le livre de Martin Joubert sur les mémoires de Berthet est terminé, prêt à la publication et le manuscrit est déjà entre les mains de Kardiatou. A la vue de cette première personne, on pense que c’est ce personnage qui racontait la vie de Berthet et de Martin Joubert – qui tout au long du roman ne sont jamais pronominalisés et toujours appelés par leur prénom ou nom – mais non, c’est un nouveau personnage qui cette fois-ci commente et porte un jugement de valeur sur les deux  personnages, chose que les narrateurs précédents ne faisaient pas. Cet assistant ministériel, proche de Kardiatou Diop et même très intime, découvre en lisant le livre à quel point Berthet avait été important dans la vie de Kardiatou et comment il avait rempli son rôle d’ange gardien. Quant au lecteur, il comprend comment est né cet « amour » paternel, poétique, littéraire et/ou pédophile avant de découvrir enfin ce qui s’est passé lors de cet attentat.

La force de ce roman réside dans sa capacité à nous faire croire à l’existence d’une société secrète et à nous tenir en haleine du début à la fin en nous surprenant continuellement avec des changements de rythmes et de tons toujours bien amenés, dosés et efficaces mais aussi avec des reprises de phrases à chaque début de chapitre.

Jérémy Engler

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