L’attentat de Yasmina Khadra au théâtre, une explosion moins forte que dans le livre

Du 6 au 28 juillet 2016, dans le cadre du festival Off d’Avignon, la compagnie annécienne Dont Acte présentait une adaptation théâtrale du magnifique roman de Yasmina Khadra, L’attentat. En cette période de troubles autour des attentats, le Théâtre des Halles programmait un spectacle qui pouvait facilement résonner, mais son implantation dans l’actualité ne suffit pas à faire une bonne adaptation ou à justifier tout type de propos.

Pas dans le ton du roman

LAttentat-affsite_7L’adaptation d’Amandine Klep et Franck Berthier manque de profondeur et surtout déflore le texte de ce qui est réellement intéressant dans cette histoire et se focalise sur le second plan. Si toute adaptation se doit de prendre parti, il est dommage que la moelle d’un texte aussi beau soit complètement extraite au profit d’une intrigue secondaire…

Un attentat kamikaze a lieu à Tel Aviv tuant plusieurs enfants. Le chirurgien d’origine palestinienne, naturalisé israélien, Amine Jaafari est réveillé en pleine nuit pour aller à l’hôpital, une fois sur place, il découvre que sa femme est morte dans l’attentat. D’abord effondré, il est rapidement choqué lorsqu’on lui apprend que Sihem ne fait partie des victimes mais qu’elle est bel et bien le kamikaze. D’abord dans le déni, il est ensuite torturé et méprisé par les policiers qui pensent qu’il est complice alors qu’il tombe des nues. Finalement lavé de tout soupçon, il est relâché. Jusque là, la pièce est assez fidèle au roman et si Bruno Putzulu, qui joue le chirurgien, n’est pas très convaincant dans le rôle de l’homme abattu, désillusionné par sa femme qu’il ne connaissait finalement pas, l’ambiance est particulièrement similaire à celle du roman. Et c’est là qu’arrive le véritable attentat de ce livre ! Au lieu de concentrer l’intrigue de la pièce sur l’enquête que va réaliser Amine pour comprendre ce qui est arrivé à sa femme, la mise en scène préfère développer sa relation avec Kim, une amie avec qui les relations sont plutôt ambigües. Pour ce qui est de la complexité de leur relation, le spectateur ressort rassasié tant ce passage prend une place considérable dans la pièce réduisant à peau de chagrin la véritable histoire d’Amine et ses questionnements. Quand on lit n’importe quel résumé du livre ou même certaines critiques du roman, quasiment aucun commentateur ne parle du personnage de Kim qui ici devient central et est presque la raison qui le pousse à vouloir comprendre pourquoi sa femme est devenue terroriste. À part faire passer le docteur Jaafari pour un goujat à cause de ses multiples hésitations pour savoir s’il recouche avec son ex ou non – juste après avoir été dévasté par le suicide terroriste de sa femme – on voit mal l’intérêt de ce moment. Si c’est pour le rendre plus instable, cela marche moyennement car ce n’est pas cette instabilité qu’on attend. On attend celle d’un homme brisé et en plein doute, prêt à renoncer à tout pour découvrir la vérité, ce qu’il fait dans le roman et fera après dans la pièce. Si le roman met réellement l’accent sur cette quête absolue et dévastatrice de la vérité, la pièce résume et raccourcit considérablement la partie pourtant la plus intéressante de l’histoire. Probablement pour ne pas trop choquer le public, la pièce ne va pas assez loin et n’assume pas les propos de l’auteur qu’elle adapte. Lui va jusqu’à remettre en cause son personnage et il est dommage que cela ne soit pas le cas au théâtre car cela aurait donné beaucoup plus de profondeur au texte.

Une mise en scène épurée efficace

À défaut d’avoir rendu un véritable hommage au texte adapté, Franck Berthier a réalisé une mise en scène très sobre mais efficace. Les bruitages de la rue, des coups de feu, etc. donnent un côté très réaliste à la pièce et permettent d’inscrire l’histoire dans son contexte direct, sans surchargé le plateau de décor. Les grands pendrillons latéraux donnent tantôt un côté moderne lorsqu’on est à Tel Aviv reproduisant des baies vitrées tantôt un côté très traditionnel lorsqu’Amine revient en Palestine avec des portes sculptées de motifs arabes. La couleur chaude orangée liée à la maison de sa sœur de lait, Leila, chez qui sa femme est allée avant de commettre son attentat apporte un aspect rassurant car familier et agréable avant de représenter le désert. Le désert qui entoure cette ville devient ce qui sépare Amine de sa famille, de ses convictions passées et de la vérité…

La torture policière est assez bien représentée bien qu’un peu caricaturale par moment, en revanche la rencontre avec les djihadistes n’est pas assez développée et semble l’avoir démoralisé et abattu alors que dans le livre, c’est le moment d’une prise de conscience qui n’est pas assez présente sur scène et c’est bien dommage car Bruno Putzulu semblait enfin prendre la mesure de son personnage…

© Grégoire Zibell
© Grégoire Zibell

Si la mise en scène est intéressante et globalement efficace, la faiblesse du propos mis en avant en comparaison avec le livre laisse un goût d’inachevé. Si vous avez lu le livre, la pièce vous décevra car à la différence du Quatrième mur de Sorj Chalandon, mis en scène par Luca Franceschi pendant le festival, la force du texte original disparaît.

 

Jérémy Engler

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