L’Avare remis au goût du jour dans une représentation tordante

Ludovic Lagarde propose une mise en scène drôle et originale d’un chef-d’œuvre de Molière, L’Avare, au Théâtre National Populaire du 17 au 21 février 2016.

Une interprétation moderne et dynamique

Molière, en 1668, met en scène l’avarice à travers le personnage d’Harpagon, un cupide gentilhomme parisien qui n’a que l’argent au cœur et qui passe pour un bouffon de comédie. Ludovic Lagarde respecte bien cet esprit burlesque et drôle, puisque nous rions effectivement aux éclats pendant presque toute la représentation. Le texte, déjà, est fin et repose quelques fois sur une ironie et un comique de geste, ou de situation ; ainsi, l’idée qu’Harpagon convoite la maîtresse de son fils Cléante, amenée en douceur par une formulation ambiguë, provoque déjà le rire. Mais au texte vient également se superposer une gestuelle amusante, qui le soutient. Celle-ci est admirablement conduite par la mise en scène ainsi, le cupide Harpagon, par peur qu’il ne le vole, oblige la Flèche à se déshabiller ; mais les comédiens vont plus loin que le texte, et suggèrent par leur jeu un toucher rectal. Cette comédie est admirablement menée, tant et si bien que les rires fusent sans discontinuer dans la première scène du spectacle.

©Pascal GELY
©Pascal GELY

La dernière partie de la pièce, notamment avec l’épisode du vol de la cassette, est certainement moins bien rendue que les premiers actes. En effet, on fusionne le tragique avec le comique du début, et les réactions face au vol ne sont pas ce à quoi on s’attend : Harpagon semble basculer dans une folie qui le rend pathétique, plus que drôle. C’est dommage car on perd de la simplicité et de la sincérité qui avait si bien caractérisé le comédien jusque-là. Le monologue n’est donc pas réussi, ce qui est regrettable parce que jusque-là le texte était admirablement exploité.
De ce fait, Ludovic Lagarde a choisi de suivre les formulations inventées par Molière, qui malgré les quatre cent ans qui nous séparent de son époque, sont restées très actuelles. De plus, la troupe avec laquelle il s’entoure est talentueuse au possible ; les comédiens sont des virtuoses, surtout Laurent Poitrenaux, qui, dans le rôle principal, est absolument spectaculaire.
On peut également noter que les serviteurs sont mis en avant tout au long de la pièce. En effet, les scènes sont parfois séparées par un temps durant lequel les domestiques de la maison œuvrent dans le noir, silencieusement – même s’ils travaillent sur un air de musique plutôt entraînante. S’agit-il là d’un hommage à ces personnes sur lesquels la lumière des projecteurs ne se braque pas, et qui triment sans bruit et sans éclat, quoi qu’ils soient fondamentaux au bon déroulement de la vie de la maison, et de la représentation ?

©Pascal GELY
©Pascal GELY

Une réflexion sur l’argent

L’avare concentre l’argent, et il en est le maître ; c’est cela, plus que sa qualité de père, qui lui donne une hégémonie incontestable sur ses enfants et sur la tenue de sa maison. L’argent, c’est une présence matérielle palpable, presque un personnage en soi, tout au long de la pièce ; il est caché dans la fameuse cassette, et n’en doit pas ressortir. La non-circulation de la monnaie est au centre de la thématique de la pièce ; et cet immobilisme est en contraste avec tout le reste, qui fluctue sans cesse : on passe des rires aux larmes, du désespoir à la joie, du célibat au mariage…
Cet immobilisme financier est également mis en avant par le choix du décor : la pièce se déroule dans un entrepôt, c’est-à-dire un espace où l’on stocke les biens, qui patientent entre leur lieu de production et de consommation. L’argent, lui, est stocké inutilement par Harpagon sans but en soi, puisqu’il ne veut surtout pas le dépenser. Tout au long de la représentation, l’entrepôt se vide, et on comprend que la valeur marchande de l’argent comme monnaie d’échange se transforme et que l’argent finit par devenir une valeur en soi, qui se suffit à elle-même.
L’argent est une thématique centrale de cette pièce du XVIIème siècle ; mais Ludovic Lagarde va plus loin encore que le dramaturge, en supprimant les dernières scènes du dernier acte, qui ne sont pas jouées, ce qui évite les effusions miraculeuses de la fin, et le happy ending à la Molière qui n’est pas toujours très crédible. La représentation s’achève avec Harpagon qui a retrouvé sa cassette, et l’ombre reste entière sur les amours de ses enfants. La pièce devient donc une complète critique de l’argent, et de l’utilisation qu’on en fait, qui trouve une résonance dans notre monde contemporain.

Adélaïde Dewavrin

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