Le bal des folles

Petit, vous aviez ce plaisir d’éprouver une certaine fascination pour les sorcières. A vrai dire, vous les saluiez en vous disant, petite fille, que vous aurez vous aussi des pouvoirs : voler, charmer, envoûter, être libre enfin. Petit garçon, vous préfériez vous cacher sous les draps en grelottant de crainte. Adulte, vous vous dites qu’elles n’existent pas sauf au Moyen Âge ou dans la littérature jusqu’au jour où vous lisez cet ouvrage. Premier roman de Victoria Mas publié le 21 août aux éditions Albin Michel, Le bal des folles fait froid dans le dos. Dans les coulisses de l’asile de la Salpêtrière, giron du docteur Charcot, on internait des malades — des femmes, plus précisément, des hystériques… En vérité, sont-elles malades ou serait-ce une mascarade ? Sont-elles broyées dans l’étau machiste et n’appartient-elles pas à un jeu de dames ou d’échec qui s’est, malheureusement, retourné contre elles ? (Image mise en avant Photo de couverture © Albin Michel)

Tarentelles, farandoles et danses

Eugénie, une bourgeoise qui n’a pas la langue dans sa poche, est enfermée dans la Salpêtrière parce qu’elle est persuadée de voir des fantômes et des êtres morts qui lui susurrent dans l’oreille — ou plutôt dans la tête des paroles destinées à leurs proches encore vivants. Louise est adorable. Les autres sont des habituées. Elles sont toutes enfermées derrière ces couloirs aussi froids que des scalpels ou des instruments de torture pour un motif qui réduit leur identité en deux mots : folle, hystérique. Ce sont des malentendus. D’horribles malentendus qui tentent d’inventer un mythe, celui d’une femme libidineuse et morbide, à la croisée d’Eros et Thanatos, ce mythe nourri et pétri de psychanalyse, de psychologie, de psychiatrie et plus généralement de médecine. Comment ainsi démontrer une quelconque folie ? Ou, plus généralement, où sont les limites de la déraison et celles de la raison, la bonne vieille raison qui serait en mesure de justifier l’injustifiable ou la violence ?

Personne n’échappe à un tort, à une injustice, et sous couvert d’une guérison ou de l’avancée, non, du progrès de la science, Charcot retrousse les manches : « Puis, de temps à autre, la fameuse crise d’hystérie vient secouer le dortoir au sein duquel un calme temporaire flottait : un corps de femme, sur un lit ou à terre, se plie, se contracte, lutte contre une force invisible, se débat, se cambre, se tord, tente d’échapper à son sort sans y parvenir. Alors, on se presse autour d’elle, un interne applique deux doigts contre les ovaires. » Le style est glacial. Ni d’effets ampoulés, ni d’enjolivements, ni de lyrisme. Victoria Mas va droit au but. C’est méthodique. Comme un chirurgien qui essuie le scalpel et qui appelle l’instrumentiste pour recoudre la plaie. On devient « On ». Ce On indéfini, ce tout et rien, cette nécessité et cette contingence qui font que vous êtes ici ou là sans pouvoir avoir la force ou la possibilité de partir.

A la fin du XIXème siècle, un homme choisissait votre sort, que vous soyez une prostituée, une épouse ou une fille. Et, même homme, vous n’aviez pas forcément la possibilité de sauver votre sœur ou votre mère. On donne des fêtes : dans des amphithéâtres, dans le bal de la mi-carême, exhibant des femmes de tous les âges drapées de vêtements carnavalesques et guignolesques pour les beaux yeux d’une « normalité » mondaine avide, des regards d’homme ou de femme qui murmurent : elles sont semblables à nous ; or, si semblables et si différentes à la fois que nous les séparons par ce mur blanc nommé Salpêtrière. Or, l’union de la déraison et de la raison, de l’être fêlé et de la bien-pensance a lieu lors de ce bal des folles, ce bal de la Mi-Carême, un carnaval en bonne et due forme. La foule se mêle — elle est bigarrée, ornée de déguisements, de maquillages, et, force de cajoleries, on vous laisse dans ce lieu sans issue. On est au petit soin pour ces femmes, « ces folles » écrit Victoria Mas. Alors, « on » se change en un coup de baguette magique en un échantillonnage, un bestiaire, un vivier qui présente ces femmes fantastiques, surprenantes, si proches et si différentes de celle confortablement installée dans son fauteuil de velours, ou de ceux à la pilosité plus marquée. « On », c’est toi aussi, curieux lecteur qui impuissant assiste sur 251 pages à l’aberration totale. Pourtant, nous sommes froids. On est vidé comme un poisson. On marche sur une banquise. Cette indifférence fait peur. Nous avons le cœur glacial. Ce n’est pas croyable : ce roman est flegmatique.

« Quand une sorcière est belle, eh bien, ça s’appelle une fée ! »
(
Manon des sources, Marcel Pagnol). 

La sorcière est la mode. Elle est de partout : la petite Sabrina Spellman revient sur Netflix, les magiciennes de The Witcher relèvent tous les gants, Les Hérétiques de Mariette Navaro grondent, Les sorcières de Salem aux longues crinières sombres au Théâtre des Célestins nous séduisent, Maléfique se fait une beauté avec cornes et rouge à lèvres carmin. Pourquoi revenir à la sorcière ? Elle s’avère être une valeur sûre : un modèle sensuel, assurément ! Désir de puissance, d’expression, de métamorphose, de transgression, adrénaline, plaisir, provocation… Personne n’aime bien les fées. Il y a un côté « fée du logis » entravant, un peu trop cocooning, la bonne à tout faire. « Sorcière », ce serait signifier simplement « Je » pour rire au nez et à la barbe du monde et d’autrui dans un besoin de distinction purement essentiel.

Ce n’est pas du luxe que de sortir de ses gonds, que de briser la cage fée du logis, alors, on a inventé la sorcière pour briser l’habitude au XXIème siècle. On aime les boucs-émissaires, ces figures marginales ! Goya les peignait magistralement : figures sabbatiques, érotiques, clair de lune sur un clair-obscur sublime, présence de Baphomet diabolique et/ou fécond, créatures gracieuses suspendues dans les airs entre la femme et l’homme. On salue le coup de pinceau et ses figures modelées par des couleurs vives et chaleureuses qui portent la vie sur leur corps. Or, cet engouement pour la sorcière n’est-il pas une forme de mascarade ? Plus généralement, la banalisation de la violence subie par ces femmes que l’on considérait réellement comme des sorcières, et, qui, par conséquent, ont été brûlées vives sur des bûchers ou noyées parce qu’on a voulu voir si elles pouvaient flotter comme des canards en plastique. Congrats. Tout compte fait, passer par l’imaginaire, outre son côté affriolant et rassurant pour notre besoin de sortir d’une réalité trop terre-à-terre, même trop souvent plus plate qu’un trottoir de rue comme le disait Gustave, ne serait-ce pas invoquer ce merveilleux, ce besoin de nous sentir délivré.e hors d’une Salpêtrière que nous avions créée sans nous en rendre compte ? Le froissement de l’aile du doute résonne dans le lointain. 

Article rédigé par Pauline Khalifa – Lika

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