Le Choix ou l’épopée de la lutte féminine pour le droit à l’avortement et à la contraception

Après Mauvais genre de Cholé Cruchaudet, nous poursuivons dans le cadre du Lyon BD Festival, notre exploration de bandes dessinées avec la dernière BD de Désirée et Alain Frappier, intitulée Le Choix, parue en janvier 2015. C’est la troisième BD conçue par le couple après Dans l’ombre de Charonne et La vie sans mode d’emploi, putain d’années 80 ! Dans ces romans graphiques, Alain se charge des images et Désirée des mots. Chacune des ces BD est un véritable témoignage sur une époque et un sujet précis, et est conçue à partir d’une riche documentation. Dans Le Choix, Alain et Désirée Frappier retracent les années 1970 à 2014 sous l’angle de la conquête du droit des femmes à choisir ou non de procréer. La BD nous rappelle que ce droit a été acquis après une lutte acharnée et qu’il ne va pas de soi puisque de nos jours certains le remettent en question.

Une BD autobiographique qui révèle la condition féminine dans les années 70

« C’est en raison de leur pouvoir terrifiant de vie et de mort que les femmes ont été contrôlées et soumises par les hommes depuis la nuit des temps. » Nancy Huston

Cet ouvrage nous rappelle le combat mené par des milliers de femmes pour accéder légalement à la contraception et à l’avortement. On plonge donc à travers l’histoire individuelle de Désirée Frappier dans la France des années 70, dans une société patriarcale où l’avortement, considéré comme un crime, est puni par une peine d’emprisonnement.

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Le livre extrêmement bien construit, alterne histoire personnelle, témoignages et archives, faits historiques. En effet, Désirée Frappier n’a pas été désirée et c’est bien là la source de tous ses problèmes. De fait, si cette bande dessinée est un fabuleux documentaire, elle est aussi une quête des origines. Désirée raconte dans les premières pages son enfance et son adolescence marquées par la solitude. Une fois sa grand-mère décédée qu’elle associe au bien-être et qu’elle nomme « le bonheur », elle erre de familles d’accueil en familles d’accueil, change d’établissement scolaire régulièrement. Et c’est l’échec scolaire. La jeune femme cherche donc à comprendre d’où vient le rejet de sa mère, et se demande pourquoi ses parents ne vivent pas avec elle mais avec certains de leurs enfants. C’est en retournant dans la maison familiale, en fouillant dans le grenier et en découvrant des lettres qu’elle prendra conscience que sa mère n’a pas voulu d’elle. Désirée a une enfance malheureuse car sa mère n’a pas pu avorté. Cette histoire intime fonctionne en écho avec d’autres témoignages recueillis par Alain et Désirée Frappier et avec des événements historiques et politiques des années 70. Il s’agit de rappeler la difficulté pour les femmes à se faire entendre dans une société dominée par des hommes, de révéler les conditions déplorables dans lesquelles les femmes sont contraintes d’avorter, et de pointer le regard négatif des hommes sur cette pratique. C’est pourquoi, on revient sur le procès Bobigny en novembre 1972, où une mineure suite à un viol, est jugée pour avoir avorté. Ce procès résonne avec l’histoire de Mathilde, amie de Désirée, contrainte d’avorter également suite à un viol. Le livre évoque la pétition signée par 343 femmes ayant avorté et évidemment la loi Simone Veil et les propos les plus abjects et les plus absurdes qui ont été prononcés. Un député pensant que la légalisation de l’avortement revient à une succession de meurtres et la compare au massacre de la Saint-Barthélémy.

« Il nous est demandé de participer à une sorte de Saint-Barthélémy où des enfants en puissance de naître seraient quotidiennement sacrifiés. »

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La BD est également parsemée d’affiches du MLAC (Mouvement pour la libération de la contraception et de l’avortement) qui clame haut et fort que la femme doit décider ou non de garder un enfant. On comprend également à travers les témoignages de femmes ayant avorté, de gynécologues, d’infirmières que les femmes qui ont recours à une IVG1, bien que cela soit devenu légal, sont perçues comme « des meurtrières, des salopes ». Elles sont généralement très mal traitées par les hommes médecins qui les reçoivent. Par exemple, parce qu’il n’est pas d’accord avec le fait qu’une femme ait un stérilet sans avoir eu d’enfant au préalable, le médecin qui avorte Désirée lui verse un flacon entier de désinfectant dans le vagin pour se venger. L’histoire intime de Désirée renvoie à une autre histoire personnelle, celle de Marie, en 1992, qui choisit d’avorter car elle n’est pas prête à devenir mère. Elle est bouleversée suite aux nombreux risques énoncés sur un ton glacial par un gynécologue en cas d’avortement. Malgré le fait que ce soit un droit, on comprend que les hommes cherchent perpétuellement à culpabiliser les femmes. Le combat n’est donc jamais terminé.

Un hommage aux femmes, et la volonté de transmettre aux générations actuelles et futures

Tous ces récits très poignants sont autant d’hommages rendus à ces femmes qui se sont battues pour avoir le droit de choisir de devenir maman, pour améliorer la condition des femmes. Ce sont ici des femmes fortes et courageuses qui nous sont montrées. Mais surtout, ces témoignages remplissent un devoir de mémoire envers les jeunes générations, qui ont eu la chance de naître dans un pays où il est permis de décider d’une grossesse, de prendre en main son destin. Le devoir de mémoire est renforcé par le fait que nous avons l’impression d’assister à des confessions, à des secrets transmis de femme à femme. Le livre en nous incluant dans l’intimité de ces femmes nous intègre à la communauté de toutes celles qui ont vécu et/ou lutté pour la légalisation de l’avortement. En outre, ce roman graphique nous met en garde et insiste sur le fait que le droit à la contraception et à l’avortement n’est pas acquis pour l’éternité et que des nostalgiques d’une société dirigée par les hommes, sont régulièrement prêts à le remettre en question. C’est pourquoi la BD ne se contente pas de décrire les années 70 mais parle aussi de l’actualité, des années 2013 et 2014. N’oublions pas en effet qu’une manifestation contre la banalisation de l’avortement a eu lieu en janvier 2014 en France. N’oublions pas qu’en Espagne le ministre de la justice Alberto Gallaron a voulu réduire considérablement le droit à l’avortement. Si la loi avait été adoptée, seules les femmes ayant été victimes d’un viol ou celles pour qui une grossesse représenterait un risque psychologique ou physique suite à une grossesse y auraient eu accès. Ce projet de loi est finalement abandonné. Enfin, la bande dessinée accomplit son devoir de mémoire en luttant contre les idées reçues comme le fait que l’on avorte sans état d’âme, que cela revient à tuer un être vivant, que les femmes qui avortent puis ont des enfants sont ignobles… grâce à un dialogue, sous forme de questions-réponses, entre un jeune homme farouchement opposé à l’avortement et des professionnels (gynécologues, infirmières, secrétaires générales du planning familial). Nous prenons alors conscience que l’avortement est tout simplement une question de liberté, liberté de choisir d’être mère, liberté de disposer de son corps, liberté de décider de son avenir. C’est pourquoi il est et sera toujours légitime.

Des illustrations telles des photographies

Cette épopée du combat des femmes pour avoir le droit d’avoir accès à l’avortement et à la contraception est enrichie par les illustrations. Si les images sont très sombres, en noir et blanc, c’est sans doute pour montrer que la conquête pour le droit à la contraception et à l’avortement ne s’est pas fait sans luttes, sans souffrances, sans morts. De plus, les dessins sont très réalistes. La partie où Simone Veil propose son projet de loi semble être constituée d’une succession de photographies.

Le Choix image 3De même, le dessin des différents objets utilisés par les femmes pour avorter, accompagnés d’une tâche de sang fait froid dans le dos, et nous font nous dire intérieurement « plus jamais ça ». Enfin, la force des illustrations se trouve dans leur aspect très pudique, très respectueux. En effet, lorsque l’illustrateur choisit de dessiner une femme se préparant à avorter, il la montre de manière très réaliste sur la table du gynécologue, les pieds dans les étriers, le corps mi assis, mi couché, mais sans aucun voyeurisme ni aucune obscénité. De même, nous n’avons pas d’images montrant des femmes subissant un viol. Tout passe par le récit, par la suggestion, ce qui démontre une volonté de respecter les femmes qui ont accepté de se livrer.

Le Choix est un roman graphique réussi. Grâce à une documentation très riche – on trouve à la fin du livre un bonus où l’on peut voir les scènes coupées, avoir plus de renseignements sur le procès de Bobigny, sur le manifeste des 343, où l’on peut voir dessiné le matériel nécessaire à la méthode Karman (méthode par aspiration), etc. – et à un récit intime, des témoignages poignants, le lecteur comprend la nécessité d’avoir le choix, celui de décider ou non de procréer. Le mélange entre la petite histoire, les récits individuels et l’évocation des événements politiques déterminants, de la grande Histoire, a l’avantage de ne jamais ennuyer le lecteur et de lui faire prendre conscience que chacun d’entre nous peut être concerné par l’avortement. Profitez de la venue de Désirée et Alain Frappier au forum de la fnac Bellecour le samedi 13 juin à 17h pour découvrir leur univers, pour vous renseigner sur leur méthode de travail.

Mel Teapot


1Interruption Volontaire de Grossesse

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